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J’échus à ce moment en partage au maître répétiteur de la classe de troisième. Cette fois, j’avais à mon tour gagné le gros lot ; figurez-vous un grand jeune homme studieux, très fort latiniste. Il lisait et relisait ses auteurs, et faisait quelques traductions mal payées, destinées à être livrées ensuite à un collaborateur en renom, qui les couvrait de sa réputation et en tirait profit.
Quel plaisir de dilettante pour moi ! Au lieu de peiner sur des versions enfantines, au lieu d’être complice involontaire de contresens ou d’inepties, je voyais se dérouler devant moi la fleur des paysages virgiliens, la splendeur des harangues de Cicéron, l’âpre philosophie de Tacite… Pourquoi faut-il que j’aie à transcrire, au sujet de mon nouveau possesseur, une scène qui n’a rien d’idyllique, entre lui et les élèves de la classe de troisième ? Ce pauvre jeune homme, facile et bon, ne demandait qu’à vivre en paix avec eux ; les autres années, rien n’avait, paraît-il, troublé l’harmonie ; mais le diable venait d’entrer avec Cafardeau dans la classe. Ce mauvais drôle était parvenu à monter toutes les têtes contre le jeune répétiteur, qui devint peu à peu le martyr de ses élèves. J’étais souvent outré des sarcasmes dont on l’accablait. Il supportait tout sans se plaindre, cherchant dans la douce antiquité un refuge contre les rudesses de la vie contemporaine… Entre nous soit dit, je le trouvais un peu « poire molle ». Pour l’exciter, je lui mis sous les yeux les phrases tirées des grands exemples de révolte contre les tyrans : je lui montrai Brutus immolant César à la liberté, et autres du même genre.
Grâce à moi, il devint moins patient, il répondit aigrement.
« Le voilà qui devient méchant, “le pion”, dit un de ses élèves.
— Il faut lui faire une farce, dit Dumanais, un gros joufflu. Pit-Pat, mon petit chien frisé, a un grelot au cou… — Demain c’est dimanche… Je sors, je vais à la maison, je rapporterai le grelot…
« Et puis on attachera le grelot à la basque de la jaquette… du pion… et toutes les fois qu’il remuera, il fera ding ! ding ! Ça sera drôle ! — Quelle noce, mes amis, quelle noce de l’entendre “grelotter” !… »
Ce qui fut dit fut fait ; pendant que le maître était absorbé dans sa lecture, le grelot fut attaché. Ses élèves font du bruit, histoire de forcer le maître à quitter sa place.
« Attention, messieurs, dit celui-ci agacé. Silence ! Restez donc tranquilles… »
Et il s’avance vers eux…
Ding ! ding !… Le maître se retourne ; les élèves semblent surpris.
« M’sieur ! on a sonné…
— Taisez-vous, fait le maître sévèrement ; êtes-vous si peu appliqués que le plus léger bruit trouble vos études !… »
Et il se rassied… Nouveau ding ! ding !
« Oh ! m’sieur, font quelques élèves, bien sûr il y a un chien dans la classe… un petit chien mignon qui a un grelot !… Comment est-il entré ?… Ps ! ps ! Petit ! toutou ! viens ici ! » etc., etc.
L’un, très fort en cris de bêtes, fait même des petits houah ! houah ! assez réussis… Tout le monde se démène, c’est un bruit à ne pas s’entendre.
« Messieurs, à vos places, à vos places, vite ! vite ! » fait le maître avec des gestes irrités…
Plus il fait de gestes, plus ça fait ding ! ding !
« Mais c’est donc moi qui sonne ! » s’écrie-t-il enfin.
Il se tâte de tous les côtés : quelque chose tombe par terre en rendant un bruit argentin : ding ! ding !
Le maître d’études ramasse le grelot.
« Qu’est ceci ? dit-il courroucé.
— Oh ! m’sieur, s’écrie Dumanais, qui paye d’audace… c’est le grelot de mon petit chien Pit-Pat… Je le croyais perdu… Je suis bien content… le voilà retrouvé !… fit-il d’un air innocent.
— Vous me croyez plus naïf que je ne suis, messieurs, reprend le jeune maître. Monsieur Dumanais, vous me copierez deux cents vers, et toute la classe cinquante. Maintenant, silence et travaillons… »
Mécontentement général.
« Il va aller se plaindre.
— Tu as entendu ?
— Oh ! c’est un mauvais “type”.
— Peut-être, insinue Cafardeau, qui n’avait pas pris part à cette farce, peu méchante en somme, se réservant pour une pire, peut-être pourrait-on le faire chasser du lycée ? »
La proposition de Cafardeau eut du succès parmi certains élèves, agacés par la punition. Le faire chasser ? Comment ?
« Ennuyons-le : il finira par perdre patience et se mettra dans son tort. »
Très machiavélique, Cafardeau.
Quelques-uns trouvaient que ce ne serait pas « chic » de faire chasser le maître ; mais les mauvais eurent le dessus.
La bombe éclata, le lendemain, pendant l’étude ; le maître lisait, s’il m’en souvient bien, l’Énéide ; je l’y aidais de mon mieux…
Nous n’étions plus de ce monde, tant la poésie du « Cygne de Mantoue » chantait dans nos cœurs. Un premier pépin d’orange vint à tomber sur le Virgile : le maître feignit de ne pas s’en apercevoir ; puis un second, puis un troisième, en même temps qu’on fredonnait à voix basse : « Connais-tu le pays où fleurit l’oranger ?
— Assez, messieurs, assez ! Faut-il encore aller me plaindre au proviseur ? dit le maître ; vous faire tous mettre à la porte ? »
Au même instant, un nouveau pépin est lancé par Cafardeau, au moyen d’une sarbacane.
Le projectile vient frapper le jeune maître sur le globe de l’œil et lui cause une violente douleur (un peu plus, l’œil eût été crevé). Affolé, le malheureux, qui a vu d’où venait le coup, prend le premier objet qui lui tombe sous la main (c’était moi) et le lance à son agresseur… Dame ! moi aussi j’étais en colère ; je tapai dur sur Cafardeau… Ah ! ça ! je lui fis mal !… Le mauvais drôle se sauve dans les couloirs, en poussant des cris :
« À l’assassin ! je suis blessé ! Vite, au secours ! »
Juste il rencontre le censeur, qui fait appeler le proviseur. Ce dernier tance vertement le maître d’études.
« Vous avez, monsieur, lui dit-il, transgressé la loi de nos établissements qui interdit de frapper les élèves ; vous ne faites plus partie du lycée.
— Mais, monsieur le proviseur, fait le jeune homme, en lui montrant son œil injecté de sang, n’étais-je pas dans le cas de légitime défense ?
— Sans doute, mon ami, répond le proviseur, adouci à la vue de la blessure reçue par l’infortuné ; au point de vue du droit réel, mais pas selon les lois du lycée, qui interdisent les châtiments corporels… Nul maître d’études ne doit se faire justice à lui-même.
« Quant à vous, monsieur Philippon, dit-il à Cafardeau, je vous chasse du lycée, comme un camarade et un élève dangereux… Veuillez allez faire sur-le-champ votre valise au dortoir… Je vais donner des ordres pour qu’on vous reconduise chez M. votre oncle. »
Quelle joie, mes amis, de voir Cafardeau honteusement chassé, et à cause de moi, pour la seconde fois ! (Si la vengeance est un plaisir des dieux, je fus vraiment pour quelque temps un dieu de l’Olympe.)
Ce qui me fit redescendre de mes hauteurs, ce fut d’abord la souffrance, — j’étais très disloqué, — ensuite la coquetterie… Si vous aviez vu ma tournure après cette échauffourée !
Le proviseur mit tous les élèves de la classe en retenue pour le dimanche suivant, et, dès le lendemain, leur donna un nouveau « pion » qui les mena « à la baguette » sans s’en servir jamais.
Ce que c’est que d’écouter les mauvais sujets comme Cafardeau !
Quant à moi,… impossible de m’acquitter de mes fonctions de dictionnaire dans l’état où j’étais. On me plaça, en attendant, dans un petit cabinet de débarras, en compagnie d’un vieux miroir cassé, dans lequel j’avais tout le loisir de me mirer, sinon de m’admirer.
Il faisait nuit depuis longtemps, la lune était couverte de gros nuages noirs, et on ne m’avait pas allumé de veilleuse ; un bruit de pas étouffés se fit entendre ; un homme entre sur la pointe des pieds… À ce moment, la lune, sortant des nuages, lance un faible rayon… Je reconnais le jeune maître d’études ; il passait cette dernière nuit au lycée.
« Allons, dit-il à voix basse en s’approchant de moi, viens ; je n’ai pas d’autre dictionnaire que toi… ni d’argent pour en acheter. Grâce à toi, je pourrai finir ma traduction vendue d’avance… — (Il commet un vol, pensais-je) ; après quoi, je te rapporterai ! » continua-t-il.
Et le pauvre garçon, très honnête au fond, tout confus de son emprunt illégal, me prit, me cacha dans sa maigre valise au moment du départ…
Il me cacha dans sa maigre valise.
Il finit sa traduction ; je l’y aidai de mon mieux, c’était par charité. Il en toucha le prix ; puis, bravement, il alla lui-même me restituer au proviseur.
Le proviseur reprit le livre, de la disparition duquel il ne s’était d’ailleurs pas aperçu.
« Convenez, mon cher monsieur, lui dit-il, que votre emprunt était illégal…
— Si illégal que j’en rougis, dit le pauvre répétiteur en détournant les yeux.
— Tant mieux ! et que votre regret vous serve à l’avenir. Puissiez-vous réussir dans la vie, par le travail, » ajouta le proviseur avec un bon sourire d’encouragement.
Le jeune homme le remercia et partit soulagé ; l’emprunt forcé qu’il avait fait de moi fut le seul acte répréhensible qu’il commit, et, à force de travail et d’intelligence, il est en train d’arriver, ai-je su depuis, à se faire un nom honorable dans les lettres.
J’avais, je vous l’ai dit, souffert dans mon rôle de projectile ; on me fit consolider chez le relieur ; puis je repris mon service au lycée La Fayette. Il dura plusieurs années ; je passai successivement entre les mains d’une série d’enfants plus ou moins médiocres ; le lycée La Fayette en comptait beaucoup… Je ne me souviens plus même de leurs noms… Je ne cherchai même pas à les améliorer… J’avais trop d’orgueil pour m’intéresser à ces « queues de classe ».
« Ils ne sont pas à ma hauteur, » pensais-je.
Je n’avais pas, à cette époque, le sentiment assez développé du devoir ; je ne pensais pas qu’un dictionnaire doit faire de son mieux, même avec les plus mauvais élèves !
Une espèce d’atonie s’empara de moi ; j’étais atteint de la maladie appelée « anémie des dictionnaires ».
Je dépérissais, faute d’air pur, au physique ; faute du commerce des beaux esprits, au moral !