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Un événement imprévu put à propos remédier à mon état de santé : une pension nouvelle venait de se fonder sur une montagne de la Suisse française. On voulait y enseigner le latin comme langue usuelle, vivante en quelque sorte, pouvant au besoin être la langue internationale des hommes cultivés. L’affaire commençait avec peu de capitaux ; on forma donc la bibliothèque avec des livres d’occasion.
Le proviseur du lycée La Fayette, mis au courant de l’entreprise par le libraire de l’établissement, s’empressa d’écouler un stock de livres « un peu fatigués » pour leur faire, disait-il en souriant, prendre « l’air des montagnes ». Il ne savait pas si bien dire. Je fus du voyage. Moi et mes compagnons, dûment emballés, nous partîmes, après que l’affaire eût passé par toutes les sages lenteurs des écritures administratives…
« Bellegarde ! Bellegarde ! la frontière ! »
Les douaniers nous fouillent, persuadés qu’entre¸ nos feuilles usées s’est glissée quelque bouteille de champagne ; le champagne ! ce colporteur des idées françaises !
Mais, ami douanier, nous l’aurions bu, ce champagne, puisque le vin de Palerme, chanté par le bon Horace, ne pétille plus dans aucun verre ; il faut le remplacer, et le papier des livres — pardon du calembour ! — est toujours prêt à « boire ».
— Genève ! Genève ! patrie de Rousseau et des horlogers !… Là-bas sont les Alpes que passa Annibal (pas à cet endroit-là). Je les aperçois à travers la caisse à claire-voie où nous sommes empilés.
On nous descend de wagon… Bon ! nous prenons le bateau ! Allons-nous donc quitter la terre ferme pour naviguer in altum, comme disent les Latins, c’est-à-dire en pleine mer ?
Non, c’est sur le lac Léman, tout bonnement, ce qui n’empêche que, le lac étant houleux, ballottés entre le roulis et le tangage, nous tous, pauvres livres, dans notre caisse à claire-voie, nous subissions les souffrances de l’espèce humaine, les horreurs du mal de… lac. Mais, comme nous n’avions que du latin dans l’estomac… point ne fut besoin de… baquets !
Clarens !… On nous descend de bateau, puis nous montons… on nous monte, veux-je dire, jusqu’à mi-côte d’une jolie Alpe verte, « le mont Kubly ». Là est situé un beau grand chalet, ancien hôtel-pension, devenu « l’École du plein air ».
Cette gracieuse montagne, au sommet couronné de sapins, se ramifie avec toute une chaîne d’autres Alpes, plus vertes et plus riantes les unes que les autres…
Çà et là, quelques chalets épars, des troupeaux de vaches, dont la clochette se répercute dans l’écho ; de tous côtés, d’immenses châtaigniers qui offrent aux enfants, comme un goûter tout prêt, leurs châtaignes crues, qu’on arrose de l’eau des sources. Des torrents, creusés au fond d’un abîme, séparent certaines de ces Alpes, que relie parfois un léger pont de bois, jeté au-dessus du torrent.
« Ah ! voilà les livres, fit M. Duménil, le directeur de l’École du plein air, en nous apercevant ; qu’ils soient les bienvenus, les dictionnaires latins surtout (quel aimable accueil !). Nous n’en avions qu’un pour trois élèves ; maintenant chacun va avoir le sien ! »
En même temps que nous, était monté à l’« École du plein air » un monsieur américain qui amenait son fils comme pensionnaire. M. Duménil le reçut dans la salle où on venait de déballer les livres ; il exposa sa méthode au père de famille.
« Monsieur, lui dit-il, c’est à Topffer que je dois l’idée de ma méthode ; la lecture des Voyages en zigzag m’a passionné, et j’ai eu l’idée de faire pendant toute l’année ce que faisait Topffer pendant les vacances. La seule différence est que je remplace les grandes excursions par des petites ; mais tout se fait « en plein air », pour le plus grand bien des jeunes poumons et des jeunes esprits ; cela n’empêche pas le travail, au contraire.
— Je vous félicite, monsieur, dit le Yankee, et suis heureux de vous confier mon fils. »
Et il le lui laissa, après d’énergiques poignées de main.
« L’École du plein air », comment justifier ce titre aux yeux d’un dictionnaire latin, habitué au demi-jour des salles bien closes ? Était-ce classique, « le plein air » ? J’avais des scrupules… Tout à coup, l’idée me vint que le premier lycée en Grèce avait été un jardin… les jardins du Lycée, que son nom venait ou de lukos, loup, ou du mont Lyceus, donc d’une forêt en plein air, sans doute peuplée de loups. Dès lors ma conscience fut en repos ; je pouvais, sans me compromettre, continuer mon enseignement dans « l’École du plein air » : elle avait sa justification dans l’antiquité !
Depuis ce temps, sans répugnance, j’accompagnai les élèves partout où il plaisait à leur maître de les conduire ; tantôt la classe avait lieu au bord d’un torrent, dans le creux d’un vallon, tantôt sur la crête d’une montagne… Oh ! comme on déclinait bien « rosa, la rose », en cueillant des roses des Alpes ! Comme on répétait gaiement les verbes en les chantant en chœur, le long des sentiers fleuris ! Jamais les échos des montagnes n’avaient redit si classique langage.
Les enfants étaient de nationalités diverses ; la Suisse est toujours un peu cosmopolite ; ils semblaient, dans ce plein air, harmoniser leurs natures, comme les diverses essences d’un jardin bien planté.
De la gaieté, pas de railleries méchantes, pas d’irritabilité nerveuse ; et quant à nous, les livres, on nous traitait bien ; les élèves ne roulaient pas fiévreusement nos pages entre leurs doigts… Moi, j’étais échu en partage à un bon gros petit Suisse bien portant, un peu lourdaud, Pierre Giesbach ; il était gentil pour moi, mais un peu familier ; à ses yeux, j’étais bon… à toute sauce !
« Ami dictionnaire, me disait-il parfois, aujourd’hui on déjeune dans la montagne, tu vas me servir de table. »
Et c’est sur mon dos de toile grise qu’il mangeait son pain et son miel (le miel est très goûté en Suisse). Pour relever un peu la chose, je songeais aux abeilles de Virgile !
Un jour qu’il montait, avec moi sous son bras, la pente très raide d’une montagne, il s’arrêta pour souffler…
Il s’arrêta pour souffler.
« Ah dame ! monsieur le Parisien, me fit-il, c’est plus haut que la butte Montmartre, mais tu te feras à la grimpade ! »
Au fond, ça le flattait, ce petit Suisse, d’avoir un dictionnaire né à Paris !
C’est là que j’en entendis, du latin, et quel latin ! Les élèves s’exerçaient, suivant la méthode « du plein air », à parler latin entre eux. Alors, dictionnaire, allez-vous me dire, chers lecteurs, tu devais te croire revenu au siècle d’Auguste ! Ah ! non ! D’abord, la plupart avaient l’accent suisse, ou bien anglais, ou bien allemand ; puis ils entremêlaient le latin de mots de leur propre langue… ce qui n’empêche que, au bout de quelque temps, ils maniaient très aisément ce néo-latin, et l’obligeaient à dire toutes sortes de choses dont on n’aurait pas eu l’idée au beau temps de la latinité ! « N’est-ce pas faire descendre l’idiome sacré ? » me disais-je.
Et j’étais souvent hors de moi en voyant le latin jouer au foot-ball ou au tennis l’été, aller en traîneau ou sur des patins l’hiver, manger de la choucroute et boire de la bière en toute saison !
Peu à peu (ce que c’est que l’influence du grand air), mes scrupules s’affaiblirent : j’en arrivai à me demander si toutes les langues ne seraient pas sœurs… Avais-je perdu l’esprit ?
Un jour, je me trouvai à côté des Voyages en zigzag de Topffer.
« Bonjour, monsieur, » lui dis-je le premier (étais-je déjà assez changé !) ; ce que c’est que l’influence du « plein air » !
Il me salua froidement ; il hésitait à se lier : ma haute culture l’intimidait.
« Quel beau pays est le vôtre ! dis-je, pour entamer la conversation par un compliment.
― Je croyais, me répondit le brave livre suisse, que vous autres, dictionnaires latins, vous n’admiriez que la campagne romaine. »
Comme la campagne romaine est tout ce qu’il y a de plus plat, je crus qu’il voulait me « raplatir », et je repris, un peu piqué :
« Rome était bâtie sur sept collines !
― Oh ! pas bien hautes, mon cher monsieur ; soyez sûr que votre Capitole dirait peu de chose en Suisse, et qu’un saut du haut de la roche Tarpéienne ne serait pour nos chamois qu’une aimable gambade !
— C’est par le cœur et par l’esprit qu’il faut être grand ! m’écriai-je. Qu’importent les géants de l’Oberland, s’ils n’ont pas d’histoire !… »
Ici, vous auriez pu voir le modeste livre suisse se redresser fièrement :
« Vous oubliez, me dit-il, Guillaume Tell et les héros des Quatre-Cantons ; la neige de nos montagnes fut teinte du sang des braves, monsieur ! »
J’étais « collé » ; oui, il avait raison : il y a quelque chose de grand même en dehors de l’histoire romaine.
Pour changer la conversation, je lui parlai de son pays ; il m’en décrivit les beautés, les cataclysmes effrayants, la sauvage grandeur de la Jungfrau ou du Finsteraarhorn. On sentait qu’il avait voyagé…
« Vous connaissez votre pays à fond, lui dis-je.
— Je fais mieux, je l’aime, » me répondit-il.
Sa simplicité me plaisait ; que dis-je ! elle était sur le point de me gagner.
J’étais heureux chez M. Duménil, et j’y devenais meilleur.
Je quittai « l’École du plein air » par une glissade que je vais vous raconter.