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Le Chaudron, ainsi nommé parce que l’eau y fait de gros bouillons, est un torrent fort impétueux qui descend, tout en grondant, des hauteurs de la Dent de Jamant, montagne du canton de Vaud. Un jour, mon jeune étourdi de Pierre Giesbach et moi nous avions élu domicile très, très haut dans la montagne ; c’était là notre « salle d’études ». L’écolier, sa version une fois faite, comptait redescendre, avec moi sous le bras, jusqu’à « l’École du plein air ».
Comme on le voit, la liberté était grande pour lui, grande pour tous ses condisciples.
Que se passa-t-il, ce jour-là, entre nous deux ? Ou devait être longtemps sans le savoir…
Quelque temps après la susdite promenade, un article sensationnel parut dans le Nouvelliste de Lausanne, sous la rubrique suivante :
LE CRIME DU CHAUDRON
Un crime affreux, qui met en émoi toute la population, vient d’être commis dans notre paisible » canton de Vaud :
On a retrouvé, dans le lit du Chaudron, un alpenstock, un chapeau et un dictionnaire latin, tachés de sang ; le chapeau, de forme élégante, semble indiquer que la victime était jeune ; le dictionnaire latin fait croire que c’était un étudiant, en train de travailler sur les pentes de la Dent de Jamant ou du mont de Caux au moment où le crime a été perpétré !
Quel était donc ce crime affreux auquel j’avais été mêlé ?
Mon jeune possesseur, Pierre Giesbach, assez étourdi, m’avait maladroitement posé en équilibre, ainsi que son chapeau et son alpenstock, sur le bord d’un rocher ; l’air était calme, le ciel pur. Tout à coup, de gros nuages apparaissent, un tourbillon de vent s’élève… : voilà le chapeau qui s’envole… Le jeune Suisse s’élance pour le rattraper : le chapeau vole toujours. Bien plus, le bras de l’écolier m’atteint, détruit l’équilibre instable dont je jouissais. Je tombe… lourdement, hélas ! du rocher, entraînant par mon poids l’alpenstock, et nous voilà roulant de pente en pente jusque dans le fond du gouffre, vers le fameux « Chaudron ».
Je tombe, entraînant l’alpenstock.
C’était au commencement de la fonte des neiges, le Chaudron grondait dans l’abîme. De chute en chute j’y marchai tout droit, ainsi que le bâton et même le chapeau, qui, après avoir un peu voltigé, finit par nous rejoindre.
Je roulais, nous roulions ; je déroulais, nous déroulions toujours… je ne savais plus où j’en étais. Le bruit assourdissant de l’eau, écumant au-dessous de moi, m’enlevait jusqu’à l’usage de ma raison… Enfin je touche le fond de l’abîme, j’y suis ; je suis dans le torrent ; plus d’une petite truite maligne vint me flairer du bout de son nez, pour voir de près le gros compagnon que lui donnait le hasard… toutes s’éloignèrent avec quelque dédain… Si elles avaient su quel savant personnage roulait dans les flots de leur mouvante demeure !… Mais l’auraient-elles su, je doute qu’elles eussent profité de la bonne aubaine pour apprendre le latin !
La pente du torrent, la violence de l’eau bouillonnante, allaient m’entraîner plus loin… jusqu’au lac Léman peut-être, lorsqu’un quartier de roc me barra le chemin ; je bondis de côté, comme une balle qu’on lance, et… je me trouvai à sec sur de grosses pierres moussues. Quant au chapeau, au bâton, je ne les vis plus.
· · ·
Je restai là plusieurs jours, à me sécher au soleil, écoutant le fracas du torrent, me demandant si ses flots capricieux n’allaient pas me ressaisir à nouveau, et attendant, très anxieux, les aventures…
Àquelques jours de là, un jeune vacher qui menait paître ses vaches sur une Alpe voisine passa sur le bord du torrent.
Il m’aperçut, à demi enfoui sous les herbes qui commençaient à m’entourer (un liseron s’était déjà enroulé autour de moi, et un papillon s’y posait). Il fit tomber les insectes et la mousse et me ramassa enfin.
« Drôle de machine, dit-il, on dirait un livre… Quel gros livre ! »
Mon titre avait disparu avec l’écriteau qui le portait.
Il m’ouvrit pour voir ce que je contenais : bien entendu il ne savait pas le latin, mais, en bon Suisse qu’il était, le jeune vacher avait suivi l’école.
Il me feuilleta ; n’y comprit rien ; en conçut du respect.
« Oh ! c’est un livre pour les savants ! » dit-il, et il me porta à un ancien professeur d’histoire du collège de Lausanne, alors retiré à Triental, petit village des environs ; un brave homme, très aimé dans le pays, où il se plaisait à instruire la jeunesse, tout en se livrant à des travaux sur les origines de l’histoire de France.
« C’est un dictionnaire latin, ta trouvaille, Jean-Claude, dit-il au jeune vacher,… un fameux dictionnaire, et imprimé à Paris, encore ! »
Mais par quel hasard dans le lit d’un torrent ? se demandait-il… Étrange salle d’études ! Puis, me regardant de plus près, il s’exclama avec horreur :
« Du sang ! Le dictionnaire est taché de sang ! »
Au même instant, un bruit sous sa fenêtre attira son attention… Un gamin du pays rapportait un alpenstock et un chapeau, tous deux également tachés de rouge, trouvés à un niveau supérieur du torrent, qui les avait aussi jetés par-dessus bord.
Tout le village s’attroupa ; ces bons Suisses sont curieux comme des badauds parisiens !
« Monsieur le professeur, dit un cabaretier du pays, beau parleur de la troupe, ne pensez-vous pas que nous sommes en présence d’un crime ? Ces objets tachés de sang l’indiquent.
— Oui, si c’est bien du sang, reprit le professeur ; je l’ai cru d’abord, mais en est-on sûr ? »
Un original, qui faisait de la chimie à ses heures, hasarda la réflexion que ce rouge pourrait bien avoir une origine minérale et non animale… Il offrit même d’en faire l’analyse.
Ah bien oui ! on lui riva son clou ! Il faillit se mettra tout le pays à dos.
« Ce ne peut être que du sang, affirmaient les malins du village ; l’assassin aura caché le corps de sa victime et jeté dans le torrent bâton, chapeau et dictionnaire, pour qu’ils soient entraînés dans le gouffre… C’est par un hasard providentiel que les preuves du crime ont été accrochées en route pour crier vengeance contre le meurtrier… »
La justice instruisit l’affaire avec le plus grand soin, même le meurtrier fut retrouvé (à défaut de la victime).
C’était un grand diable, contrebandier, braconnier, chapardeur, de conduite suspecte ; on le mit en prison préventive ; c’est alors que parut dans le Nouvelliste de Lausanne l’article dont j’ai déjà parlé.
On m’avait déposé dans la grande salle commune du petit pays de Triental. Chacun venait me voir ; j’étais fier du bruit fait autour de moi, mais un peu honteux en même temps de ne pouvoir détromper tout ce monde-là… La chose grossit dans l’opinion, jusqu’au jour où parut, dans tous les journaux suisses, une note ainsi conçue :
M. Duménil, directeur de l’École du plein air, actuellement en excursion dans l’Oberland bernois, fait savoir que le dictionnaire latin trouvé dans le Chaudron appartient à un de ses élèves, très bien portant d’ailleurs, M. Pierre Giesbach, ainsi que le chapeau et l’alpenstock… Dans l’état ou doit être le dictionnaire, prière de le jeter, et de faire un heureux avec le chapeau trop déformé de notre élève.
Du coup, je retombai dans l’obscurité… Ainsi finit l’histoire du crime monstrueux qui avait, pendant deux mois, passionné le canton de Vaud. Mais pourquoi, dira-t-on, la pension Duménil n’avait-elle pas plus tôt éclairé la justice ?
Pour deux raisons : d’abord, le jeune étourdi qui m’avait laissé choir ne s’en était pas vanté ; il m’avait, de ses propres deniers, remplacé au plus vite dans un magasin de Lausanne, ainsi que son chapeau ; puis, peu de jours après, avant qu’on m’eût découvert dans le Chaudron, une lettre de son père, un Suisse établi en Allemagne, l’avait rappelé dans ce pays pour quelque temps… Il rejoignît ensuite la pension Duménil, en excursion dans l’Oberland bernois, et c’est là seulement qu’il apprit tout le bruit fait autour de mon nom et l’arrestation d’un homme pour si futile sujet… Alors il s’était décidé à parler à M. Duménil.
Mais les taches de sang ? dira-t-on. Pourquoi des taches de sang ? Parce que, au contact de l’eau, mon écriteau rouge avait déteint sur mon complet gris, ainsi que sur le feutre du chameau et le bois du bâton, mes compagnons de chute… Ensuite l’écriteau s’était décollé et… noyé, et nul n’avait eu l’idée (puisqu’il avait disparu) que c’était lui l’auteur de tout le mal… Ainsi l’imagination des hommes va toujours au delà de la réalité !