‹ Histoire d’un dictionnaire latinChapitre 16 sur 22 · 16

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Le professeur, M. Wissend, ne m’avait pas trouvé bon à jeter, lui… Il me regarda avec soin… Mes caractères étaient un peu pâlis, mes pages avaient un peu souffert, par suite de mon bain intempestif ; mais il vit que, en mettant ses lunettes, il pourrait encore tirer parti de moi… Justement il étudiait l’historien Grégoire de Tours, dont le latin lui paraissait obscur. Je pourrais l’éclairer, pensa-t-il.

Je ne répondis pas à son attente ; cette vie me parut monotone… Il ne me plaisait pas à moi de traduire Grégoire de Tours. Sans doute c’est un homme illustre, mais il parle le latin de la décadence !… Donc je n’élucidai pas, pour le bon savant, les points obscurs du livre… je lui bâillai tout le temps entre les mains… Je m’ennuyais à mourir, et si j’avais eu des pieds ou des ailes, j’aurais fui.

L’eau avait changé mon destin : le feu vint le transformer à nouveau…

M. Wissend, excellent homme et très charitable (quoi que je puisse penser de son latin), n’était que trop bon : il hébergeait chez lui une sorte d’idiot, goitreux et méchant, malgré son idiotie. Pour le plaisir de faire le mal, cet affreux bonhomme mit le feu à la petite étable où logeait la chèvre…

C’était le soir… Pendant la nuit, le feu gagna la maisonnette, un simple chalet de bois… Le professeur et sa vieille gouvernante, surpris dans leur sommeil, n’eurent que le temps de se sauver à peine vêtus, après avoir risqué leur vie pour sauver la pauvre chèvre qui bêlait à fendre l’âme…

Quant à moi, M. Wissend m’oublia le mieux du monde… J’ai su depuis qu’il m’avait qualifié de a dictionnaire médiocre, très peu clair et peu savant ». En conscience, ma conduite envers lui méritait ce jugement !

Je semblais, plus qu’un autre, destiné à être grillé : il n’en fut rien… Un éboulement de cloisons, de plâtras, se produisit, renversa la table sur laquelle j’étais placé, grand ouvert à la lettre S, les lunettes d’argent du professeur placées en travers sur mes pages… La table tomba sous les cloisons ; je tombai avec la table, me refermant sur les lunettes d’argent, et nous restâmes ainsi… non grillés !

Il vint le lendemain, l’incendie éteint, voir ce qu’il pourrait retrouver de son modeste mobilier… Bien peu de chose, hélas ! presque tout était consumé…

Un des paysans qui l’aidaient dans sa recherche, en soulevant les poutres noircies, les cloisons brûlées, s’écria tout à coup :

« Oh ! monsieur le professeur la drôle de chose ! Ce livre pas brûlé ! Juste le livre du Chaudron ! Il est donc sorcier ?

― Vraiment ! dit le professeur s’approchant ; vraiment, il n’est pas brûlé ? Oh ! j’aurais mieux aimé le voir flamber que mes chers vieux meubles. Mais ne maugréons pas ; moi et ma fidèle servante avons échappé à l’incendie le reste n’est rien.

Il me prit entre ses mains, les lunettes d’argent s’échappèrent de mes pages. Le vieillard eut un mouvement de joie enfantine.

« Oh ! mes vieilles chères lunettes, cadeau d’un bon ami aujourd’hui disparu ! Que je suis content de vous retrouver !… Vous voilà donc !…

— C’est le dictionnaire qui vous les a gardées, monsieur Wissend, dit familièrement le même paysan ; mieux encore qu’il ne s’est gardé lui-même, car il a les pages toutes grillées sur les bords… »

Malgré le sauvetage opéré par moi, le professeur se souciait peu de recommencera me consulter. Il préféra acheter une bonne traduction de Grégoire de Tours. Quant à moi, il me fit mettre au grenier, dans le nouveau chalet où il s’installa.

J’aurais dû vieillir là, oublié. Mais, un jour, M. Wissend reçut la visite d’un de ses neveux, jeune étudiant qui aspirait à devenir docteur ès lettres.

Comme mon aventure dans le Chaudron avait fait du bruit, l’étudiant demanda à me voir et s’intéressa à mes aventures.

« À l’épreuve de l’eau et du feu ! Vous avez là, mon oncle, fit-il, un curieux livre !

— Peu commode à consulter en tout cas, mon enfant. Croirais-tu qu’il n’a pu m’être d’aucun secours pour traduire Grégoire de Tours ?…

— Je le crois aisément, mon oncle : les meilleurs dictionnaires sont ceux qui ne renferment que les mots et les exemples du latin cicéronien, et… mais je ne me trompe pas ! C’est un Quicherat revu par Merlin ; il doit être inflexible sur ce point ! »

Je me rengorgeai !

« C’est possible ! dit le professeur en hochant la tête ; mais je m’inquiète moins du latin cicéronien que de celui de nos vieux historiens… Si tu veux ce dictionnaire, Arsène, dit-il à son neveu, prends-le, mon ami, dit-il, je te le donne. »

Mon nouveau maître m’emmena à Genève, sur le bord du lac, où il logeait en face de la chaîne du mont Blanc. Excellent latiniste, il me fit encore goûter de douces jouissances littéraires, qui me rappelaient le temps passé avec le jeune répétiteur du lycée La Fayette. Deux ans après, l’étudiant, très instruit, très méritant, fut reçu docteur ès lettres, et obtint une place de professeur au collège de Vevey.

Avant de quitter Genève, il réunit tous ses livres, assez usés pour la plupart, sur la tablette de sa cheminée :

« Mes enfants, nous dit-il gravement, vous m’avez bien servi, mais l’heure est venue de nous séparer je vais vous conduire tous chez “l’oncle Moser” ! »

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