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L’oncle Moser était un petit vieux à longue barbe blanche, au nez crochu. Quand je dis petit, c’est qu’il était voûté au point de le paraître ; car, en somme, il était grand.
Malgré ses lunettes bleues et sa taille courbée, l’oncle Moser était plus solide et y voyait plus clair que bien des jeunes. Colporteur, vendeur et acheteur de livres, il n’était point de petit village suisse, accroché au flanc d’une montagne ou enfoui dans un ravin, qu’il ne visitât au moins une fois l’an, pour y offrir des livres vieux et à bas prix… Il portait toujours sa balle sur son dos, ce qui, disait-on, l’avait ainsi courbé. Malin comme un singe, le vieux s’était enrichi, et dans la doublure de sa houppelande devaient être cachés bien des billets de banque. Rien d’étrange comme la couleur de la susdite houppelande. Était-elle jaunâtre, verdâtre ou grisâtre ?… Il semblait que, comme la peau de certains poissons, elle variât avec les milieux où elle se trouvait, pour moins s’en distinguer.
N’allez pas croire pour cela que l’oncle Moser eût besoin d’échapper à l’œil vigilant de la police ; loin de là, et sous son aspect de vieil usurier se cachait un bienfaiteur de l’humanité souffrante : c’est comme tel qu’il était partout à sa place.
Tout le bien qu’il faisait, c’était au nom de son noble maître, le comte de la Richardière. Ce noble comte, qu’il disait être constamment en résidence à l’étranger, nul ne l’avait vu, nul ne devait le voir jamais, car il n’existait pas. Ce n’était que l’ingénieux prête-nom dont se couvraient l’inépuisable charité et la modestie de l’excellent homme. C’était au nom du comte de la Richardière qu’était élevé, sur le flanc sud d’une montagne du Jura, « l’asile Rachel », un chalet bien situé, où des enfants malades venaient retrouver la santé perdue.
En réalité, cet asile n’avait d’autre fondateur que l’oncle Moser.
L’oncle Moser visitait, entretenait avec amour ce refuge de la souffrance enfantine, fondé par lui en souvenir d’une enfant arrachée naguère à sa tendresse, et, chaque année, il l’augmentait, y ajoutait un nouveau lit… Genève étant le point d’attache du vieux colporteur, c’est là que nous mena l’étudiant.
Il nous examina tous avec soin ; la plupart des livres, mes compagnons, étaient suisses d’origine. De chacun d’eux il aurait pu dire l’histoire : tous avaient passé entre ses mains. Sur chacun d’eux, le vieux marchand remarquait les nouvelles dépréciations subies : pages froissés, taches d’encre, etc. Mon tour vint ; il me soupesa, me retourna dans tous les sens.
« Connais pas, fit-il enfin. C’est étrange, car je les connais tous, les dictionnaires latins qui voyagent en Suisse. Édité à Paris, celui-là… très fatigué… pour son âge…
« Où avez-vous eu ce livre, jeune homme ? dit l’oncle Moser, avec la familiarité dont il usait avec sa clientèle de jeunes gens.
« Où avez-vous eu ce livre, jeune homme ? »
— Devinez, oncle Moser, lui répondit non moins familièrement l’étudiant ; devinez son histoire… C’est le fameux dictionnaire de « l’École du plein air ». C’est lui qui a exécuté le plongeon… C’est lui qui a fait découvrir le prétendu assassin. Voici la place où était l’étiquette rouge, enlevée par le « Chaudron ». Voici les prétendues taches de sang ; … du rouge d’aniline…
— Ah ! vraiment, dit l’oncle Moser, enchanté au fond d’avoir en moi un sujet de marque. Ce que je ne m’explique pas toutefois, c’est le bord roussi des feuilles ; on dirait qu’il a passé par un incendie ?
— Vous avez deviné juste. Le pauvre bouquin a échappé aux flammes d’un incendie, non sans se griller le bout des ailes… »
Le vieux marchand m’acheta pour presque rien, après avoir déprécié mes mérites tant qu’il put.
Je me séparai de l’étudiant avec indifférence : depuis que j’avais quitté mon ami Paul et sa charmante famille, mon cœur n’avait battu pour personne.
« Comment vais-je te traiter ? fit le vieux, en me regardant après le départ de l’étudiant. Rien ne me serait plus facile que de te faire faire peau neuve. À quoi bon ? Tu deviendrais un dictionnaire banal. »
Le surlendemain paraissait dans la Gazette de Genève l’entrefilet suivant :
Un livre qu’on ne peut ni noyer ni brûler, c’est le dictionnaire latin-français qui a donné lieu à l’émouvante affaire connue sous le nom de Crime du Chaudron. Après avoir traversé sain et sauf l’incendie effrayant de Triental, il vient de tomber aux mains du brocanteur de livres bien connu, l’Oncle Moser, 23, rue du Rhône, à Genève, qui serait prêt à le céder à un amateur sérieux.
Deux jours après, un Anglais long, grave, correct, se présentait chez « l’oncle Moser ».
« Aôh ! môsieur oncle Moser, moa voudrais voir dictionnaire lavé-brûlé.
— Le voici, milord… Il est déjà très demandé… J’ai eu beaucoup de peine à me le procurer. »
Là dedans, pas un mot de vrai ; mais l’oncle Moser n’en était pas à cela près !… Et puis, c’était pour l’asile Rachel !
« Vous la[illisible] vendre cher cette dictionnaire ? Elle n’être pas jolie du tout !
— Cher… pour vous, milord, non : je sens en vous l’âme d’un collectionneur !
— Vous avôar raison, môsieur oncle Moser… Moi collectionner toutes les objets célèbres par procès ou crimes.
« Quel prix vous vendre cette laide dictionnaire ?
(insolent Anglais, va !)
— Deux louis, milord, et parce que c’est pour vous…
— Cela être cher, très cher ; mais moi le prendre tout de même : mon collecchione avant tout ! »
Voilà comme quoi je passai à l’état de pièce de collection.