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Mon Anglais, un vrai lord, voyageait en Suisse, et de là retournait en Sicile y habiter un très beau château qu’il avait délaissé depuis plusieurs années. C’est là qu’il comptait exposer les nouvelles pièces de sa collection, acquises pendant sa dernière promenade à travers l’Europe.
Dans la malle où milord me plaça, j’étais en étrange compagnie, tous objets ayant un passé dramatique : les uns ayant servi à faire retrouver un assassin ou sa victime ; les autres à égarer la justice sur de fausses pistes… Ici, un couteau encore taché de sang (du vrai sang, celui-là) ; plus loin, une tasse où restait encore un peu de café empoisonné ; là, des lettres ou des bijoux révélateurs ; une mèche de cheveux arrachée à des mains crispées.
Mon cœur se serrait en telle société.
« Que ne suis-je resté au fond du Chaudron ! me disais-je. Au moins là, éternellement purifié par le cristal des eaux courantes, je ne vivrais pas entouré d’objets homicides !… »
Mon sort ne devait pas être d’y demeurer longtemps.
Pour se rendre avec tous ses bagages dans son château des environs de Palerme, où l’attendait un nombreux personnel, milord avait frété, à Palerme même, une voiture du pays, qui s’en allait cahin-caha, dans la campagne déserte, à la nuit tombante. Milord, calme et digne, sommeillait, à moitié enfoui dans ses plaids de voyage ; sur l’autre banquette, son valet de chambre, non moins digne, l’imitait.
« Dove andate ? » (Où allez-vous ?) fut-il dit tout à coup par des messieurs armés jusqu’aux dents, qui, sur la route déserte, surgirent soudain d’un épais fourré.
— Cela pas regarder vous. Regarder môa. Vous êtes une indiscrète, » répond, dans son médiocre italien, milord, courroucé d’être ainsi arraché aux douceurs du sommeil.
Ces « messieurs » trouvèrent que la chose les regardait ; et, jugeant toute discussion inutile, en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, aidés du cocher, une de leurs bonnes connaissances, un pourvoyeur de « gibier » pour eux, ils ficelèrent milord comme un saucisson, ainsi que le valet de chambre de milord.
Ils le déposèrent ensuite respectueusement sur le bord de la route, malgré ses protestations, en lui souhaitant la buona sera (le bonsoir). Quant à la voiture, elle retourna vers Palerme, conduite par le même cocher, mais allégée de ses bagages…
Ils le déposèrent respectueusement sur le bord de la route.
Les messieurs « armés jusqu’aux dents » transportèrent avec précaution les bagages sous bois et se mirent en devoir d’en visiter le contenu.
Heureusement pour eux qu’il y avait des valeurs faciles à négocier et quelques rouleaux d’or ; car, en déballant la précieuse collecchione de milord, ils donnèrent des signes non équivoques de mécontentement…
J’appris, du coup, tous les jurons dont dispose la langue italienne. Ils dispersèrent les pièces rares au vent ; le couteau taché de sang servit de couteau de poche de l’un d’eux (changeait-il beaucoup de destination ?) ; la tasse au café empoisonné fut lavée à la source prochaine et leur devint ustensile de ménage ; les lettres et papiers furent jetés ou brûlés ; les quelques bijoux, vendus au plus offrant.
Quant à moi… ils hésitèrent un peu, puis l’un d’eux s’écria :
« Oh ! l’épicier della strada Malo, qui nous envoie souvent des « clients » (des clients, c’étaient des voyageurs dans le genre de milord), sera content d’en faire des cornets pour vendre des bonbons ! … »
Le lendemain je fis connaissance avec la boutique de l’épicier de la strada Malo. Cet honorable commerçant accepta tout d’abord le cadeau. Par la suite, il trouva mon papier peu propre aux cornets et, pour quelques sous, me revendit à un chiffonnier de Palerme.
Àce moment, une fabrique de papier des environs de Paris faisait un grand appel aux papiers de tous les pays : le chiffonnier me revendit à son tour. Je fus alors dirigé sur Naples, de là sur Marseille, par bateau, puis, par chemin de fer, sur Essonnes, où était la fabrique de papiers ; c’est là que devait, selon toute probabilité, se terminer mon existence personnelle !
Vous remarquerez, chers lecteurs, que je vous décris ces événements, qui auraient dû être si palpitants pour moi, avec une grande impassibilité… Je comprenais, en effet, que l’heure de disparaître avait sonné… Je ne me sentais plus qu’un colis encombrant, qu’une marchandise sans valeur… Tout m’avait abandonné… même la grande voix du latin ne parlait plus en moi…
On me déballa, moi et nombre d’autres livres, de papiers de toute sorte, sous le vaste hangar d’une grande usine, à Essonnes… Là je me retrouve un peu et je regarde autour de moi.
Au milieu d’un va-et-vient d’ouvriers, de gens affairés, je distingue une femme, entourée d’un gros tas de vieux livres ; elle coupe les fils qui retiennent les pages :
« C’est la Parque des livres, pensai-je : elle tranche le fil de leur destin ! »
Il s’arrêta pour souffler.
Deux ouvriers s’emparaient ensuite des pages et les portaient dans une vaste cuve. Là, arrosées perpétuellement d’un filet d’eau courante et écrasées, triturées par le redoutable « marteau pilon » (cette guillotine des livres), ces pages qui, il n’y a qu’un instant encore, portaient l’empreinte de la pensée humaine, qui s’étaient appelées Corneille ou Racine, Homère ou Virgile peut-être, étaient transformées en une pâte semi-liquide et grisâtre, où rien ne demeurait d’elles-mêmes…
Je tressaillis ; on s’approchait de moi :
« À mon tour, » dis-je…
En effet, on me plaça devant la femme que j’avais appelée « la Parque des livres ». Elle prit ses ciseaux pour détacher mes pages ; déjà elle tenait le fil…
Une voix lui cria :
« Attendez ; il y a erreur ! » Deux hommes vinrent alors me regarder. L’un d’eux me prit entre ses mains : il semblait étranger à l’usine ; l’autre était un contremaître. Après m’avoir feuilleté, examiné avec dédain, l’étranger me jeta au milieu d’autres livres, assez fatigués d’aspect.
« Oui, il peut encore aller dans le tas, » dit-il.
On nous vendit tous au poids. C’est à mon plus gros poids que je dus de valoir un peu plus que les autres, pas du tout, hélas ! à ma docte science. L’acheteur me fourra sans façon dans un grand sac et m’emporta.
L’acheteur me fourra sans façon dans un grand sac.
« C’est pour me livrer à quelque nouveau supplice, » pensai-je.
Àce moment, brisé par les émotions, privé de lumière, dans le fond de ce sac, je perdis la conscience de mon être !