‹ Histoire d’un dictionnaire latinChapitre 19 sur 22 · 19

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Un vent frais me réveilla. Je regarde autour de moi… je me regarde moi-même : j’étais encore intact, l’aspect un peu plus vieillot, si c’était possible, mais intact ; seulement où étais-je ?… Je ne sais quel parfum familier me pénétrait ; j’étais à Paris, quai Conti, dans l’éventaire d’un bouquiniste, loin du marteau pilon !!!

Tout près de moi, l’Institut et sa coupole. Que de grands esprits, d’illustres latinistes, y ont passé ! Plus loin, dans la brume grise d’un matin d’automne, la statue de Henri IV, Notre-Dame, la sainte Chapelle… En face, le Louvre ; tous ces bords, non fleuris, mais chéris, de la Seine, qui, elle, jaunie par de récentes pluies, avait un faux air de Tibre… Autour de moi, d’autres livres, de vieux livres… la plupart reliés en veau… anciens livres de prix, dont les lauréats avaient maintenant des cheveux blancs…

Puis, plus loin, des livres de classe usés et passés de mode… romans défraichis au dehors et vieillis au dedans ; vieux journaux, vieux alphabets, vieux almanacḥs, vieux livres de controverse philosophique, naguère hostiles les uns aux autres, tous oubliés maintenant, et étalés côte à côte dans la fraternité du malheur et… de la poussière !

Tour à tout je les regardais et je contemplais les hautes tours de Notre-Dame, déjà vieille et très vieille quand ces livres-là n’étaient pas nés, toujours jeune et très jeune quand leur vie était presque écoulée !

Une odeur vague de moisi s’exhalait de tous ces livres qui naguère avaient « fleuré bon » l’imprimerie fraiche ; mais où sont « les neiges d’antan » ?

Lorsque quelque passant les tournait et les retournait, ils s’ouvraient sans résistance de toute la mollesse de leurs brochures usées… Hélas ! moi aussi, j’en étais là !… J’avais comme voisins d’une part les Contes à ma fille, de Bouilly, d’autre part la Clef des songes. Un peu plus loin, la grammaire française de Joël et Baptal, édition de 1832, et l’almanach de Mathieu Lænsberg. Dans cette société si mêlée, tout mon passé me remonta au cœur ; je me rappelai le temps où je traitais La Fontaine de plagiaire, où je trouvais que les Grecs manquaient d’« esprit ». Je me souviens du temps moins lointain où, non corrigé, même par le malheur, j’avais traité Grégoire de Tours de décadent ; je me souvins de mon ton méprisant avec les dictionnaires de langues vivantes, de mon opposition à l’instruction des « filles », et… je rougis…

Oui, j’avais cru que le nec plus ultra des connaissances humaines, c’était le latin, et qu’à en être bourré, homme ou livre avait un mérite transcendant ; partant, je m’étais déclaré supérieur à tous, non seulement aux livres, mais aux hommes ! On l’avait senti, et nul ne m’avait aimé, parce que mon orgueil m’empêchait d’être serviable et doux ; j’avais failli le payer cher, lors de l’incendie. Le bon savant de Triental, si j’avais été pour lui un aimable et prévenant auxiliaire, m’aurait-il abandonné aux flammes, alors qu’il risquait sa vie pour sauver sa chèvre, qui, elle, ne savait pas le latin ?

Mea culpa !… Alors, tout mon orgueil tomba, je résolus de changer mon cœur ; je me tournai vers les livres qui m’entouraient, et je me mis, exprès, pour m’habituer à l’humilité, à causer avec la Clef des songes ; je voulais, en commençant par elle, en « l’interviewant », savoir qui, de mes voisins, était content de son sort. Contentus sua sorte.

« Madame, lui dis-je poliment, êtes-vous contente de votre sort ? »

Àces mots, elle me regarda étonnée ; je lui paraissais, un gros bonnet, c’est évident.

« Monsieur, me répondit-elle, je ne suis pas un livre de valeur ; mais je ne suis pas nuisible. J’ai eu de bien durs moments dans mon existence ; mais toutes les fois que j’ai pu rendre un moment heureux quelque lecteur ou lectrice, lui faire oublier, par les billevesées que je contiens, les soucis de l’heure présente, oui, j’ai été contente de mon sort. »

Je la saluai en signe de remerciement ; puis, me tournant vers les Contes de Bouilly, reliés à l’ancienne mode, et vers un vieux Berquin tout usé, je leur posai la même question.

« Oui, me dirent-ils, quand nous avons amené le sourire sur les lèvres roses d’un enfant ; plus encore quand, par une bonne petite morale, nous l’avons rendu meilleur, toujours nous avons été contents de notre sort. »

Je m’adressai ensuite à une collection déjà ancienne de journaux de modes, le Secret de beauté, où des figurines surannées esquissaient un sempiternel sourire.

« Non, me dit-elle, je ne suis pas contente de mon sort ; en vieillissant, je ne suis plus bonne à rien…

— Qu’à figurer à la centenale, ma commère, murmura un livre mauvais plaisant (c’était l’année de l’Exposition).

— Les modes que j’enseignais, continua-t-elle, font rire maintenant ; mes recettes de jeunesse éternelle sont ridicules, venant d’une vieille comme moi… Je n’ai eu qu’un bon moment, celui de ma venue au monde, et encore… Les hommages d’autrefois me rendent plus cruel l’abandon d’aujourd’hui ! »

M’adressant ensuite à un livre de géographie démodé, je lui demandai ce qu’il pensait de la vie, lui qui avait beaucoup vécu.

« Du bien, me répondit-il ; j’ai été bon à quelque chose : je suis le précurseur de livres qu’on dit plus parfaits que moi, plus jeunes, en tout cas, reprit-il avec bonhomie : les vieux ont toujours tort ; on me délaisse pour eux, soit, mais nul ne m’insultera, car on salue toujours avec respect les instituteurs de la jeunesse. »

J’avisai alors un roman à sensation, qui ne contait que crimes et sottises ; un mauvais livre, dont les mères éloignent leurs enfants. Il baillait dans un coin.

« Oh ! non, me dit-il avec une rage contenue, oh ! non, je ne suis pas content ! J’en veux à l’auteur de mes jours ; il m’a créé mauvais… J’ai fait le mal et je ne suis pas heureux ; j’ai corrompu les bons, rendu pires les méchants… Que de fois on m’a jeté de côté en s’écriant : « Oh ! le vilain livre !… » Maintenant j’ai des remords, et je bénirais le coup de vent qui m’entraînerait vers la Seine !

Jetant alors mon dévolu sur un vieil alphabet, je¸ le questionnai aussi :

« Oui, je suis heureux, me dit-il avec une noble simplicité ; je porte avec moi la lumière !

« L’alphabet est le pionnier de la civilisation, nous sommes le flambeau qui reluit dans l’ombre…

— Et vous, monsieur, ajouta l’alphabet avec respect, vous devez aussi être content de votre sort, vous qui êtes pour le lycéen, le bachelier, le fin lettré, ce que nous sommes pour l’enfant ignorant.

— Oui, je suis quelquefois venu en aide à un enfant que j’aimais… ensuite à un jeune maître d’études… Ce furent pour moi d’heureux moments !

— À la bonne heure, monsieur, reprit l’alphabet. Voyez-vous, quand on cherche dans ses souvenirs, les seuls vraiment heureux sont ceux du bien qu’on a fait. »

Une voix connue, non loin de moi, me fit tressaillir ; elle avait un fort accent anglais.

« Aôh ! môssieur latiniste, vous qui êtes une si grande personnage, vous être aussi chez le bouquiniste ? »

Je me retournai : c’était le dictionnaire anglais dont j’ai parlé au début de cette histoire, un peu déplumé, lui aussi, mais toujours plein d’entrain. Je le pris avec lui du bon côté :

« Quoi ! vous ici ? lui dis-je.

— Yes, repartit-il avec philosophie. Oh ! yes, môa être ici, grâce à l’enseignement moderne ; elle pas reconnaissante envers moi, du tout… du tout.

— Pas possible, fis-je.

— Oh yes ! on a changé le méthode d’apprendre l’anglais, et moi je ne suis plus in the fashion. »

Le croiriez-vous ? je me liai d’amitié avec ce livre, naguère tant dédaigné. Je vis que, sous son sans-gêne de mauvais ton, il avait du bon (les Anglais se mettent très à leur aise sur le continent). Il s’était rendu utile, avait enseigné, aux cours gratuits du soir, l’anglais à un brave garçon qui, grâce à lui, avait réussi dans le commerce et s’était fait une bonne situation, au point d’épouser la fille de son patron.

De plus en plus, je sentais un respect m’envahir pour tout ce qui est utile et bon, si simple soit-il. Alors, peu à peu, sans nier l’excellence de la langue latine, j’en arrivai à considérer que la vie… pour les livres est une sorte de théâtre où tous les rôles, marquis, soubrettes, généraux ou soldats, dictionnaires ou alphabets, romans ou grammaires, tous sont égaux s’ils sont remplis avec le même amour du mieux et du bien. Les meilleurs souvenirs sont ceux du bien qu’on a fait devait rester à jamais ma maxime.

Je passai quelque temps chez le bouquiniste, un excellent homme qui ne maltraitait pas ses livres, mais qui aimait à les parcourir. Revenu de toutes mes folles ambitions, je me plaisais chez ce brave homme, au milieu de ces braves gens de livres.

Mais, hélas ! l’étalage d’un bouquiniste est une hôtellerie où l’on entre, d’où l’on sort sans cesse ; beaucoup de mes bons amis, les livres utiles, partirent comme était parti l’alphabet ; le dictionnaire anglais trouva aussi acquéreur, tandis que moi, Quicherat revu par Merlin, je restai pour compte… Il ne me demeura, comme ancienne connaissance, que le Secret de beauté, cette collection rose tendre de modes surannées. C’était une péronnelle insupportable ; il aurait fallu l’accabler de compliments, toute fanée qu’elle était… Elle n’avait pas une idée sérieuse dans le « texte » ; elle passait son temps à regretter la « crinoline » en termes pleurnichards. J’essayai de lui offrir les consolations de l’étude :

« Ne voudriez-vous pas, lui dis-je, apprendre le latin ? »

La sotte refusa ; elle répétait :

« Ah ! si les modes du second Empire pouvaient revenir !

Et elle poussait des soupirs.

« Mais, ma belle, lui dis-je un jour, impatienté, admettant qu’elles reviennent, elles seraient rajeunies, tandis que vous… »

Je n’achevai pas, par politesse, mais elle comprit et cessa de me harceler de ses plaintes.

Enfin arriva le Parfait Cuisinier. Eh bien ! je le préférai à elle, et de beaucoup. Lui, du moins, était utile : il possédait à fond l’art de charmer le goût ; mais il donnait sa science avec timidité, il ne prétendait pas être un Brillat-Savarin. Qui l’aurait pu croire ? une sorte d’intimité s’établit entre nous ; je lui enseignai quelques origines, celles du mot comestible et celle du mot gastronome (qui vient du grec).

Il m’enseigna quelques mets de cuisine… historique, usités en Grèce et à Rome.

Combien j’étais loin de mon orgueilleuse insolence ! J’étais devenu bon, mûr pour le bonheur peut-être, en tous cas digne d’être heureux !

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