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Le bonheur m’arriva sous une forme que je n’attendais guère…
Un jour, au crépuscule, je regardais mélancoliquement les rares passants qui s’approchaient des étalages de livres. J’aperçus de loin, furetant et bouquinant, une grande jeune fille brune, de dix-huit à dix-neuf ans, à la démarche élégante, l’œil vif et spirituel ; son frère, robuste garçon, à la physionomie ouverte et gaie, presque du même âge qu’elle, était vêtu comme un homme, au chapeau près, qui restait une cape ronde au lieu du « haute forme » des hommes pour tout de bon ; à peine de moustaches sur ses lèvres souriantes. Un garçonnet d’une dizaine d’années les accompagnait.
Derrière les enfants marchait leur papa, un monsieur distingué, qui semblait bon et intelligent, la figure sérieuse, les cheveux à peine argentés… Je ressentis un grand coup au cœur… Je venais de reconnaitre M. d’Avor, et, sans nul doute, le jeune garçon et la jeune fille qui l’accompagnaient étaient Paul et Marie-Thérèse. J’avais tout de suite reconnu le papa (les papas changent moins que leurs enfants) ; mais, en regardant avec attention les deux jeunes gens, je vis que Paul et Marie-Thérèse n’étaient pas si transformés que je l’avais cru d’abord. Paul était resté le même bon garçon d’autrefois, avec quelque chose de plus ferme dans l’expression : l’empreinte d’études bien faites ; hélas ! faites sans moi (mais mises en train par moi). Quant à Marie-Thérèse, elle devait être instruite autant que bonne, doucement maternelle pour le petit frère Georges.
« Ils vont passer sans me voir, pensai-je. Que n’ai-je une parole capable de me faire entendre des hommes ! »
Il s’en fallait de bien peu qu’ils passassent sans me voir, en effet… Ma bonne étoile, sous le double caractère de mon ami, le Parfait Cuisinier, et de ma gentille ménagère Marie-Thérèse, me sauva de l’oubli. La jeune fille cherchait, paraît-il, une recette de gaufres « à la minute ».
« Tiens, dit son frère, un dictionnaire d’occasion… Oh ! c’est trop drôle !… Juste Quicherat revu par Merlin, comme mon vieux “dico”, tu sais, Marie-Thérèse, celui que j’ai oublié au lycée, après avoir eu mon premier prix, beaucoup grâce à lui, le pauvre bouquin, ajouta le jeune homme, avec une nuance émue. Je ne sais pourquoi, continua-t-il, j’ai toujours cru que Cafardeau me l’avait « chipé ! ».
Àce nom de Cafardeau, lancé à toute volée par la bouche insouciante de mon Paul, un passant qui suivait l’autre trottoir, le long des maisons, leva la tête et lança un regard de côté à l’élégant et sympathique garçon qui venait de parler. Au regard, je reconnus Cafardeau, notre ennemi commun, misérable d’aspect et déjà vieux avec ses dix-huit ans. Son expression sournoise, son regard fuyant, disaient assez qu’il avait continué à faire le mal, et que le mal avait tourné contre lui… Quelques garçons de son âge, de mauvaise mine aussi, se joignirent à lui, et, avec eux, il s’enfonça dans une rue étroite ; il disparut dans la seconde maison, d’aspect noirâtre et humide… J’appris depuis que, renvoyé successivement de tous les lycées où on l’avait mis, il avait fini, à la suite de mauvais tours, par être chassé aussi de chez son oncle et tuteur, de la bonté duquel il avait indignement abusé.
Ce passant ténébreux n’avait pas attiré le regard de mes jeunes amis ; cependant Paul, tout à son souvenir du pauvre cher dictionnaire que j’étais, avait machinalement feuilleté mes pages.
« Oh ! regarde donc, Marie-Thérèse. »
« Oh ! regarde donc, Marie-Thérèse, c’est étonnant comme il ressemble à mon vieux livre… sauf que l’autre n’avait pas les bords roussis… Ah ! mais… ah ! mais, c’est lui !… Vois donc, sur le verbe Amo, un de ces dessins en couleurs dont les petites l’avaient orné, le seul que tu n’aies pas pu bien enlever… Puis là, plus loin, la tâche d’encre que j’avais étalée en forme de bateau à voiles, pour qu’elle eût l’air d’un ornement fait exprès ! »
Marie-Thérèse regarda à son tour.
« Oui, c’est bien lui, dit-elle ; je retrouve, à la fin, son chapitre sur les origines, un peu fatigué par moi… C’est drôle, pour un objet qui n’a pas conscience, comme il me donnait plus de mal au commencement qu’à la fin. Dans les premiers temps, ses feuilles m’échappaient toujours des doigts ; je ne pouvais le tenir ; on aurait dit qu’il y mettait de la mauvaise volonté…
— Sans doute qu’il n’aimait pas les filles, fit Paul en riant.
— Mais, après l’accident du concert Louis-le-Grand, quand je l’ai eu débarrassé du tatouage de Françoise et d’Alice, on aurait dit qu’il était reconnaissant ça allait tout seul.
— Qu’est-ce qu’il va devenir ? fit Paul, pensif.
— Passer de main en main, répondit le papa, puis, à la fin, éreinté, déchiré, finir sous le marteau pilon !
— Pauvre livre ! frissonnèrent les deux enfants.
— Si nous le rachetions, papa ? dirent-ils d’une commune voix.
— Il pourrait servir à Georges, qui commence le latin l’année prochaine, remarqua Marie-Thérèse.
— Oh ! non, fit Paul capable, il l’achèverait : Georges n’a aucun soin !
— Avec cela que tu en avais du soin, à mon âge, fit le petit piqué au vif ; toi qui as perdu ton dictionnaire !… Je pourrais tout aussi bien m’en servir que toi.
— Non, dit Paul, j’aime encore mieux te donner son remplaçant ; il ne m’a jamais rien dit : c’est un livre banal… Et ce sera mon vieux « dico » qui m’aidera à préparer ma licence es lettres !
« Puis après, plus tard, fit Paul d’un ton qu’il voulait rendre grave, je dirai à mes fils : “Avec ce dictionnaire-là, votre papa a été, pour la première fois, le premier de sa classe !”
— Vous causez, vous causez, dit M. d’Avor ; faut-il donc l’acheter, ce vieux héros ?
— Oh ! oui, certes, papa ! »
Le papa, touché, au fond, de la pitié délicate de ses enfants pour un vieux serviteur, demanda mon prix au bouquiniste. Hélas ! je ne valais plus que deux francs cinquante. Ce n’était pas payer trop cher un souvenir.
Marie-Thérèse acheta, par la même occasion, mon ami le Parfait Cuisinier, décidément passé maître dans l’art de faire des gaufres idéales.
La maman m’accueillit bien ; de me voir si changé lui fit peine, et, se souvenant des premiers succès de son Paul, elle applaudit à la touchante pensée qui avait guidé ses enfants.
J’appris alors que Paul était bachelier, que Marie-Thérèse avait doublé le cap du « brevet supérieur ». Quand, je dis que j’appris, je devinai plutôt… Elle rougissait si fort quand on lui parlait de ses succès !
Les petites sœurs ont grandi… Peut-être auront-elles bientôt besoin de moi pour le cours d’« Origines » du lycée Maintenon.
… À votre service, mesdemoiselles ! mais surtout à ton service, mon Paul ; puisses-tu me devoir de nouveaux triomphes !
Pauvre vieil oracle, on va donc encore te consulter !… Mais, revenu cette fois de ton orgueil d’antan, tu ne mépriseras aucun des ouvriers du progrès, si humbles soient-ils, et, vieillard indulgent, tu ne verras plus en toi qu’une des pierres de l’édifice, destinée à soutenir, non à écraser les autres.