‹ Histoire d’un dictionnaire latinChapitre 3 sur 22 · 03

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Un jour, Paul rentre très agité du lycée, où il ne m’avait pas emmené :

« Mon vieux « dico », me dit-il, c’est après-demain qu’il faut combattre à nous deux ; le « prof » (Paul aimait les abréviations, décidément) a dit qu’il fallait nous « oindre d’huile » comme les athlètes antiques.

— Épargne ton dictionnaire, Paul, lui dit sa sœur en riant ; pas d’huile, il aura assez de taches d’encre !

— Oh ! les filles !… ça ne comprend pas le langage figuré ! Eh bien ! puisqu’il faut parler au propre…

— Il n’y a jamais de mal, fit Marie-Thérèse, décidément un peu railleuse.

« Puisqu’il faut parler au propre, reprit Paul, après-demain composition en version latine… C’est là qu’on va se distinguer… qu’on voudrait se distinguer, ajouta-t-il plus bas.

Oh ! comme le surlendemain le cœur de Paul battait dans sa poitrine ! Le mien aussi, je vous assure. Le cœur d’un dictionnaire, allez-vous dire, quelle plaisanterie ! Plaisanterie, pas du tout ; nous n’avons pas un cœur physique, espèce de pompe foulante et aspirante, qu’ont les bêtes, mais un cœur moral, comme seuls en possèdent les êtres supérieurs… Dame ! c’est qu’il s’agissait de mes premières armes, à moi, premier-né de Quicherat revu par Merlin ! Il nous allait falloir, Paul et moi, comme un cheval et son cavalier au concours hippique, sauter ensemble des obstacles ; il y en a moins sur une piste que de pièges dans une version. Tel un cavalier tapote familièrement son coursier de haute lignée avant d’entrer en lice, tel Paul caressait le fin tissu satiné de mes pages et humait la bonne odeur d’imprimerie fraîche qui s’en exhalait, parfum de jeunesse sitôt évanoui !

Ce matin-là, prêt plus tôt que de coutume, il revoyait sa grammaire, ses cahiers de notes :

« Oh ! je voudrais tant avoir une bonne place ! » disait-il.

Ajoutons qu’un modeste petit appareil à photographie attendait tout prêt, sur la cheminée de son papa, une place de premier, encore à venir, hélas !

Paul n’était pas le seul à s’agiter, d’ailleurs ; une sorte de fièvre régnait, ce matin-là, dans la classe de la cinquième division ; le professeur, M. Ledocte, contre son habitude, n’avait pas encore paru. Puisqu’on ne devait ni réciter de leçons ni examiner de devoirs, il attendait que la cloche sonnât huit heures et demie pour faire son entrée.

Alors on causait… bien entendu, de la future composition. Un petit groupe surtout semblait énervé ; je sus plus tard que c’était le bataillon des dix premiers : entre eux allait se concentrer la lutte.

Les dix autres étaient assez animés encore ; quant aux derniers… l’un bâillait, l’autre attrapait une pauvre mouche que les premiers froids avaient à demi engourdie ; un troisième épluchait à la sourdine des marrons tout chauds qu’il venait d’acheter… Pour la queue de classe, en effet, point d’espoir ni de crainte : les compositions se suivent et se ressemblent toutes ; tandis que les bons élèves en attendent la gloire ou la défaite. Dans quelle série ranger Paul, à la tête, à la queue ? me direz-vous. C’est difficile à préciser ; en réalité, ni à un bout ni à l’autre, en ce moment du moins. L’esprit ouvert, intelligent, mais un peu mou, très gâté, Paul ne s’était jamais élevé encore aux premières places en version. À qui la faute ? à ce qu’entre lui et le lexique dont il s’était servi jusque-là, il n’y avait pas eu l’entente qui fait que le livre montre à l’élève juste le mot qu’il faut, dans la juste place ; aussi sentais-je l’importance décisive de mon rôle ce jour-là… Les élèves causaient.

« Tu sais, disait Régnier, un malin, on nous donnera du Tite-Live.

— C’est trop difficile, faisait un autre.

— Non, plutôt du Selectæ.

— J’ai des « tuyaux », moi, fit un vétéran, assez fier de son expérience, due pourtant à son ignorance (il avait échoué dans l’examen de passage de la cinquième à la quatrième) ; on nous donnera du Cornélius ; il y a quatre ans qu’on n’en a donné à pareille fête ; tous les quatre ans, ça se répète.

— Comme les années bissextiles, fit en riant un camarade ; si ce sont là tes « tuyaux », merci !

— Chut, messieurs ! » fit un appariteur.

Le professeur entrait, accompagné cette fois, vu la solennité d’une première composition, de M. le proviseur du grand lycée Colbert. Tout le monde se lève, et on n’entend plus, dans le silence subit, que le bourdonnement de la pauvre mouche capturée tout à l’heure, que vient de lâcher son petit bourreau. M. le proviseur harangue les élèves :

« Jeunes gens, leur dit-il, cette première épreuve que vous allez subir est d’une importance exceptionnelle pour l’année scolaire qui commence…

— Tout est toujours avec lui d’une importance exceptionnelle, » chuchote à voix basse le dernier de la classe à son voisin l’avant-dernier.

M. le proviseur a soupçonné, sinon entendu le commentaire ; il roule des yeux sévères vers le fond de la classe et continue :

« Inaugurez dès aujourd’hui une sage méthode ; tout en luttant avec ardeur, gardez votre sang-froid, consultez longuement vos dictionnaires… Si vous savez les interroger, toujours ils sauront vous répondre ; ils ont, vous le savez, jeunes gens, la science infuse, la science du beau temps de la latinité. Allez donc, et bon courage ! »

Ce que je me rengorgeai à ce compliment si galamment tourné sur les dictionnaires ! Il traduisait si bien ma pensée !

M. le proviseur sort ; tout le monde se lève de nouveau, puis se rassied. L’élève attrapeur de mouches en profite pour ressaisir sa victime, avec laquelle il jouera tout le temps de la composition.

Le maître fit faire silence et commença dicter. C’était un grand brun, à l’air froid ; très myope, à en juger par les lunettes qui ombrageaient son visage encore jeune. Sa physionomie intelligente et distinguée me plaisait ; je sentis que, si on lui jouait des tours, je n’en serais pas… (Ah ! c’est que, vous savez, dans une classe, quand les dictionnaires se mêlent de faire du « boucan », pas moyen de venir à bout des élèves.) Ce professeur, M. Ledocte, n’était-il pas à mes yeux le latin fait homme ? N’était-ce pas de sa part un acte d’ineffable bonté (trop peu comprise des potaches) de consentir à distiller sur leurs lèvres le miel des auteurs latins, butiné par lui ?

En une voix grave et pourtant nuancée d’un arrière-goût de sonorité italienne, il dicta la composition en version latine, où, s’il m’en souvient bien, les civilisations comparées de Lycurgue et de Solon tendaient, à l’envi l’une de l’autre, des pièges grammaticaux aux petits Parisiens !

Les trois quarts des bonshommes ne comprenaient rien à la version, ça se voyait à leurs têtes ; et si le professeur n’avait dicté les points et les virgules, quelle confusion c’eût été ! Quelle salade de propositions, assaisonnée de déclinaisons mal dirigées et de conjugaisons tournées à l’aigre !… Du premier coup, je vis que Paul orthographiait mal le latin ; il écrivait, ô honte ! Grecia au lieu de Græcia !!!

Moi, j’admets qu’en français on fasse des fautes ; d’abord on est en famille, pas besoin de se gêner ; puis les grammairiens ne sont pas tous du même avis, l’Académie encore bien moins ; d’ailleurs, la langue française est une langue vivante, on la dit malade (d’une indigestion de participes peut-être). Pour la guérir, chacun veut lui appliquer, en guise de sinapisme, une réforme, d’où il s’ensuit qu’on peut bien prétendre qu’une dictée française bourrée de fautes n’est, de la part d’un lycéen, qu’un essai loyal de réforme personnelle.

Dans cette langue-là, amis potaches, faites des fautes, si vous voulez ; mais n’allez pas, petits bonshommes de cinquième, me changer la sainte tradition latine !… Bon ! voilà que Paul met des accents sur les E latins ! Mais, mon ami, on ne met du sel qu’aux ragoûts qui en manquent ; on ne met d’accents qu’aux langues fades et insipides (n’en déplaise à ces dames les langues vivantes). C’est comme pour la langue grecque : on ne lui met d’esprits que parce que… Mais vous me comprenez… Oh ! tiens, l’ami Paul ! Qu’est-ce que je vois ? Des contresens à pleins paniers ! Croiriez-vous qu’il me fait périr deux fois de suite Solon dans la même version, et qu’ensuite il l’envoie (ressuscité sans doute) prendre avec Lycurgue un bain dans la mer Égée, ce dont l’histoire ne parle pas… Alors, tout doucement, dans ma langue de dictionnaire, qui consiste en un léger tressaillement des pages, je dis à Paul :

« Veux-tu que je t’aide ?

« Veux-tu que je t’aide ? »

— « Oh ! oui, fait son regard en détresse.

— Alors à nous deux, marchons ! »

Et je l’aidai…

C’est si facile à un dictionnaire de mettre sous les yeux du potache aux abois le mot juste ou la petite phrase (cicéronienne s’il se peut) qui doit le tirer d’affaire !

Donc, à nous deux, nous analysâmes si patiemment la version, que non seulement les deux civilisations spartiate et athénienne furent tirées au clair, mais que nous avons débrouillé cet aimable composé de propositions complétives, infinitives, relatives, exclamatives, plus ou moins rétives, mais jamais hélas ! facultatives, pour arriver à une traduction définitive ; et si Paul n’eût été « inconséquent » à propos d’une proposition de « conséquence », je crois que sa composition eût été la meilleure !

« Ouf ! j’ai fini, dit-il au moment où M. Ledocte prononçait lentement ces mots : « Messieurs, encore cinq minutes, et il faudra me remettre vos copies. » Des « Oh ! oh ! Déjà ? l’horloge avance ! » se firent entendre sur les bancs, et de tous côtés on vit marcher fiévreusement les plumes attardées.

Quand Paul remit sa copie à M. Ledocte, son œil brillait, un sourire errait sur ses lèvres.

« Je vois que la version a bien marché, mon enfant, dit le maître avec bonté, lui que j’avais jugé froid au premier abord !… Oh ! mais c’est qu’aussi vous avez le nouveau dictionnaire “Quicherat revu par Merlin”. On en dit des merveilles. »

Encore un compliment à mon adresse ! Vraiment, ces messieurs de l’Université étaient tous charmants !

Nous fûmes troisième avec la note 16 ; un joli résultat, si l’on songe que mon bonhomme ne s’était jusque-là jamais élevé au-dessus du douzième rang. Paul, en bon garçon, m’en attribua tout le mérite, et me tapota familièrement en disant :

« Mon cher savant “dico”, que je t’aime ! »

M. d’Avor complimenta son fils, et lui donna trois belles pièces de dix sous pour sa place de troisième ; ce qui ne veut pas dire qu’il en aurait eu quatre s’il avait été quatrième ; mais l’appareil de photographie resta encore intact sur la cheminée, attendant la place de premier !

Paul, très franc, dit à son père :

« Oh ! papa, c’est à cause de mon nouveau dictionnaire que j’ai réussi… Il a tant de citations d’auteurs ; M. Ledocte l’a bien dit : « Avec lui on doit faire merveille ! »

Et moi, je vous promets que Paul ne sera jamais un ingrat ; sa belle âme d’enfant le suivra quand il sera homme.

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