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Mon petit Paul m’aimait tant, m’était si reconnaissant de ses succès, que, malgré mon poids, il m’emmenait partout ; c’est ainsi que, sans quitter le lycée, il me fut donné d’assister à la classe d'allemand pratique de M. Kinderlehrer, professeur très renommé pour la nouveauté hardie de son enseignement. La classe d’allemand pratique n’excluait pas celle d’allemand classique ; c’était une innovation tentée au grand lycée Colbert, qui, en sa qualité de lycée de progrès, les accueillait volontiers le plus souvent.
Les élèves arrivèrent à la classe d’allemand à la suite d’un autre cours, un peu avant le professeur. À leur entrée, ils se précipitèrent tous vers un grand tableau, colorié de tons vifs, à la façon des images d’Épinal (ce tableau venait de la Suisse, patrie de M. Kinderlehrer).
« C’est le restaurant, c’est le restaurant ! s’écrièrent-ils,
— Ça sera drôle.
— Oh ! moi, si je suis consommateur, fit l’un d’eux, j’en vais faire un menu !
— Et moi, si je suis cuisinier, je fais brûler la sauce ! »
Je ne comprenais rien du tout à leur verbiage, jusqu’à ce que, l’un d’eux s’étant un peu écarté du tableau, il me fut donné d’y voir, assez grossièrement peinte, l’entrée d’un restaurant, à la devanture duquel s’étalaient des mets de toute sorte : jambon aux épinards, œufs sur le plat, morue aux pommes de terre, poulet rôti, pâté de foie gras, etc. En avant du tableau, mais pas peintes cette fois, quelques petites tables recouvertes de nappes blanches et des chaises ; oui, c’était bien l’image d’un restaurant ; mais que voulaient dire ces mots : consommateur, cuisinier ?
Au moment ou je ruminais en moi-même une explication plausible, le maître entra, un sac à la main, semblable à ceux d’où l’on tire les numéros pour le « loto » ; des applaudissements, chose rare et peu de mise dans un lycée, l’accueillirent.
« Allons, Messieurs, dout est brêt, fenez tous, fit-il avec un accent allemand très prononcé, qui différait de l’accent élégant des professeurs d’allemand classique. Allons, direz un numéro. »
Àtour de rôle, les enfants plongèrent la main…
Les uns après les autres, les enfants vinrent plonger leur main dans le sac (dans une classe latine on eût dit « l’urne ») et en tirèrent un numéro. Ensuite le professeur, en allemand alors (et il ne devait plus cesser de parler allemand pendant toute la classe) dit :
« Numéro 1, vous êtes le maître du restaurant ; numéro 2, numéro 3, numéro 4, vous serez les garçons ; numéro 5, le cuisinier ; tous les autres seront consommateurs ; messieurs, à vos places ! »
Aussitôt, avec entrain, chacun se rendit à son poste : le maître du restaurant près de son comptoir, les garçons près des tables, attendant les consommateurs. Ceux-ci vinrent à leur tour, les uns après les autres ; alors s’entamèrent en allemand des dialogues comme ceux-ci :
« Garçon ! de la morue sauce béchamel ! — Toute vendue, monsieur ; si monsieur veut des limandes ?… — Non ; c’est trop plat ; donnez-moi une matelote d’anguille. » Ou bien : « Cette omelette est brûlée, qu’on m’appelle le cuisinier ! » Le cuisinier arrivait : « Chef, votre omelette est brûlée. — Mais non, monsieur, elle est au caramel, un mets de mon invention ! » Un autre client se présentait, il ne buvait que de l’eau, mais de la bonne eau ; on lui en donnait. « Garçon ! elle est bourrée de microbes, votre eau. — Monsieur veut-il de l’eau minérale ? On vient justement d’en fabriquer. — D’en fabriquer ?… est-ce que ça se fabrique, l’eau minérale ? Vous êtes tous des empoisonneurs ! J’irai me plaindre à l’Académie de médecine !… » Un autre arrivait, demandait la carte : « Voici, monsieur. — Comment ! vous n’avez pas de cuissot de baleine ? » Vous allez peut-être croire que le garçon restait court ; pas du tout. « Monsieur, répondait-il, la baleine est en train de mariner ! — Où donc ? — Dans la mer du Nord ! » Et là-dessus, non pas éclats de rire bruyants, mais rires discrets, autorisés par le professeur, ce qui stimulait l’entrain ; le professeur lui-même circulait dans le restaurant, fournissant un mot par-ci, redressant une construction par-là, aidant à composer les menus, donnant une bonne idée aux esprits paresseux… Il les forçait à payer, à se faire rendre la monnaie, tout comme en Allemagne… Après le restaurant, ce fut l’hôtel. On débattit le prix des chambres, et quand chacun eut retenu la sienne et fixé le temps de son séjour à l’hôtel : « Bonsoir, messieurs, dit en allemand le professeur, le temps de la leçon est écoulé ! » Il y eut des « déjà ? » des « vraiment ? » qui durent lui aller au cœur. Il reprit alors, dans son médiocre français, dont il ne s’était pas servi un seul instant pendant la leçon :
« Si fous allez un chour en Allemagne, fous pénirez le bère Kinderlehrer. La brochaine fois, nous ferons l’habillement : fous achèterez des pas, des souliers, des hapits, etc. »
J’avais assisté stupéfait à cette étrange leçon ; ainsi le but suprême de ce professeur-là, c’était de mettre ses élèves en état de voyager en Allemagne, comprenant les Allemands et se faisant comprendre d’eux !… Si c’est ça de la linguistique, par exemple ! Comme si, à des lycéens nourris de Cicéron et de Sénèque, les vulgaires alouettes de la vie réelle ne devraient pas tomber toutes rôties dans la bouche !… Comme si Gœthe et Schiller ne devraient pas être le pain quotidien de leur esprit en allemand ! Peu importe celui du corps !… On n’a pas besoin de manger pour être gros… J’en suis la preuve !
Ô Cicéron, ô Virgile, ô Sénèque ! Voilez-vous la face ; dans ces mêmes salles où vos ombres daignent paraître, on enseigne à nommer le sucre et la moutarde !