‹ Histoire d’un dictionnaire latinChapitre 5 sur 22 · 05

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Un autre jour, j’accompagnai Paul à la leçon de dessin. (Vous allez dire : ce dictionnaire-là se fourre partout.) Voici la chose : des idées nouvelles avaient cours dans l’enseignement du dessin, et, comme toujours, le lycée Colbert prit l’initiative des innovations ; il était du dernier… bat… (mais chut, ne parlons pas argot). Autrefois on faisait dessiner d’abord des yeux de face et de profil, puis des nez, aussi de face et de profil ; puis des bouches, puis des oreilles, puis enfin la tête d’après la bosse… Ceux qui avaient « celle » du dessin arrivaient à bien par ce chemin classique ; les autres… restaient en route.

Ce système avait du moins l’avantage de mettre de beaux types sous les yeux des enfants : des Apollon, des Diane, des Niobé, des Faunes et des Sylvains… Ça complétait l’enseignement classique !

Tout était changé cette année-là, au grand lycée Colbert ; mais j’ai su depuis que la tentative avait échoué. Au lieu de Diane et de Niobé, on commençait par dessiner des pots, par dessiner des cruches, des parapluies ou des pupitres. Un jour, — ô honte pour moi d’être confondu avec de si vulgaires objets ! — le maître avait dit à ses élèves :

« Que quelques-uns d’entre vous m’apportent leurs dictionnaires ; je veux que vous dessiniez des livres. Tenez, vous, d’Avor, vous, Régnier, vous, Philippon (Philippon, c’était Cafardeau, si l’on s’en souvient) ; je prendrai celui de vos livres qui me paraîtra le mieux tourné, » ajouta le maître.

C’est ce qui m’a fait assister à la leçon de dessin. Au jour dit, les trois élèves apportèrent les trois dictionnaires convoqués…

« Voyons, dit le maître, de ces trois savants livres, quel est le plus joli ? »

« De ces trois savants livres, quel est le plus joli ? »

Et il mit son lorgnon.

Un même frémissement nous agitait tous trois : « le jugement de Pâris, » songez un peu ! À qui serait la pomme d’or ?

C’est à moi qu’échut l’honneur d’être portraituré, j’étais la Vénus des dictionnaires ! Quel soupir de soulagement souleva mes feuilles ! Quel soupir découragé agita celles de mes rivaux ! C’est qu’on a beau être des savants, des oracles, on tient un peu à l’effet qu’on produit dans le monde ; mais, croyezmoi, le jugement était juste, j’étais le plus joli : mes deux compagnons étaient, l’un d’occasion, l’autre relié pour la seconde fois.

Régnier prit gaiement son parti de la disgrâce de son dictionnaire ; quant à Cafardeau, qui avait manqué m’avoir et qui avait fini par prendre un dictionnaire d’occasion, croyant faire une bonne affaire, il était furieux.

Le maître me mit sur une estrade, bien en vue de tous les artistes en herbe ; moi, je faisais la bouche en cœur (au figuré, bien entendu).

« Bouge pas, » m’avait dit mon Paul en me faisant une petite amitié.

Tous les fils à plomb étaient braqués sur moi, car on avait mis mon image au concours ; en une heure, il fallait m’avoir portraituré, ombré…

On taillait fiévreusement les crayons.

On taillait les crayons fiévreusement ; plus d’un fusain s’écrasait, plus d’un papier se froissait ; huit ou dix élèves groupés, les uns plus haut, les autres plus bas, les uns à droite, les autres à gauche, dans la lumière crue de l’atelier, se mirent à me défigurer à qui mieux mieux :

« Oh ! s’écria le maître en passant derrière un de mes artistes en herbe, c’est frappant. »

Moi, j’étais déjà content, je prenais la chose au sérieux !

« C’est frappant de ressemblance, répéta-t-il, on dirait un Bottin des cinquante mille adresses. »

Et c’est qu’il avait raison, hélas ! le maître… Vous savez, un de ces « Bottin » qu’on voit représentés à la devanture de certains marchands de vin.

Un des artistes m’avait fait une épaule plus haute que l’autre, son voisin m’avait planté sur une table, tellement de travers, qu’on m’eût cru prêt à m’écrouler. Ce sont les premiers portraits qu’on a faits de moi ; je ne sais auquel des deux Salons rivaux ils auront figuré…

Quand les élèves eurent donné leur coup de collier, le maître passa dans les rangs ; il assigna une place à chacun des élèves ; il corrigea ensuite chaque dessin ; la première place, ai-je besoin de le dire ? fut accordée à mon cher Paul, qui avait dessiné avec amour son dictionnaire chéri ; avouons que ce n’était pourtant pas une œuvre de maître !

En même temps que j’assistais à une leçon sous l’œil du professeur, j’assistais, sans qu’il s’en doutât, à une bataille ; et moi, belliqueux comme tout Romain, je m’en réjouissais !

Au fur et à mesure que le professeur avait fini de corriger un élève, celui-ci lançait à son voisin, déjà corrigé, une boulette de mie de pain ; l’autre ripostait, et ainsi de suite… Quand le maître arriva à Cafardeau, on l’entendit s’écrier :

« Très mauvais dessin ! Les lignes ne sont pas d’accord ; l’ombre n’est même pas à sa place ; et ces traits gros et lourds, ce papier sali ! On dirait que vous l’avez fait exprès. Vous serez le dernier, monsieur Philippon, et avec la note zéro. »

Cafardeau fit, avec les épaules, un mouvement de mauvaise humeur ; le maître reprit :

« Si vous le prenez ainsi, deux heures de consigne pour jeudi prochain. »

Cafardeau ne répondit rien ; mais, quand les élèves sortirent de classe, en passant près de Paul, il lui dit à voix basse avec un accent de rancune inimitable :

« Tu me payeras ça, et bientôt ! »

Puis, en passant près de moi qui étais encore sur l’estrade :

« Je te laverai la tête, à toi, sale bouquin ! »

Un petit frisson m’en courut dans le dos : ce n’était pas encore la saison des bains froids.

Le cours de dessin fini, et quatre heures et demie sonnant, on partit.

Le grand lycée Colbert est, comme chacun sait, situé à l’angle de la rue Soufflot et du boulevard Saint-Michel ; beaucoup d’enfants, pour rentrer chez

collet à capuchon sur l’épaule, la serviette sous le bras et le sac sur le dos ? Pour les habitants du quartier, cette bande joyeuse, qui s’éparpille au coup de quatre heures, équivaut à une gaie horloge qui sonne en chantant. C’est qu’il faisait beau, ce jour-là ! Comme on courait en s’approchant du bassin ! Justement, il y avait dessus beaucoup de bateaux : un vrai petit port en miniature ! et les mignonnes voiles se gonflaient au vent. Dans le nombre quelques gros bâtiments, aussi ; ceux-là, dont les voiles plus larges offraient plus de résistance à la brise, avaient été par elle poussés dans une même direction. Une rencontre venait de se produire, ils s’étaient enchevêtrés les uns dans les autres et ne pouvaient plus se dégager ; les lycéens, accourus en foule, regardaient tous, mon Paul le premier, captivés par ce spectacle si… maritime !

Brusquement, Cafardeau, m’arrachant du sac de Paul…

Cafardeau vient, à pas de loup, derrière lui ; puis, d’un mouvement brusque, m’arrachant du sac où j’étais logé, entr’ouvert, hélas ! selon l’habitude, il me lance dans le bassin ! Là-dessus, il s’enfuit !… J’allais être noyé, vu mon poids, et mes feuilles, bourrées de citations latines, allaient prendre l’eau comme des éponges vulgaires. Hélas ! le mot natation a beau venir du latin, c’est un art bien ignoré des dictionnaires latins ! Paul poussa un cri :

« Noyé ! s’écrie-t-il, mon beau dictionnaire ! »

Ôprodige ! Lancé par la main vigoureuse du mauvais drôle, je fends l’air, et viens tomber juste sur l’amas de bateaux enchevêtrés dont je viens de parler… Par bonheur, la flotte était composée de vaisseaux de haut bord. Elle oscilla sous mon poids, faillit couler à fond, mais enfin toutes les embarcations se redressèrent et purent supporter la cargaison inopinée que le hasard leur apportait… Plusieurs grands garçons, propriétaires des bateaux, unirent alors leurs efforts, et, avec de longues perches, parvinrent à ramener vers le bord le lourd ensemble que nous faisions ; il était temps : nous embarquions de l’eau. Paul était tout tremblant ; il ne dit rien pendant le sauvetage ; mais ses amis furieux avaient couru après Cafardeau, l’avaient ramené de force sur le théâtre de son méfait et le malmenaient rudement.

« C’est lâche ce que tu as fait là ! — D’Avor est un bon garçon ! — Il ne bat pas les petits pour prendre leur goûter ! — Chevalier Cafardeau ! c’est un trait digne de vous ! — Tu mériterais d’être envoyé à la nage pour chercher le livre ! »

Cafardeau voulait se sauver ; deux solides camarades le maintinrent en place. Paul, pendant ce temps, suivait anxieux la manœuvre des bateaux. Quand enfin le groupe arriva vers le bord, il me reçut avec des transports de joie, m’essuya tendrement du coin de son petit mouchoir, me remit dans son sac, puis, se tournant vers Cafardeau encore retenu par les camarades :

« À nous deux maintenant, fit-il ; défends-toi !

— Veux-tu qu’on t’aide, d’Avor ? dirent les autres…

— Non, merci ; moi tout seul ! »

Et, sa juste colère doublant ses forces, Cafardeau reçut une bonne correction, je vous l’assure !… Mais plus que jamais nous avions en lui, Paul et moi, un irréconciliable ennemi !

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