06
Philatéliste, je le suis, encore que dictionnaire latin. C’est un peu déchoir, direz-vous ; mais l’amitié fait faire bien des choses, et ma tendresse pour Paul m’a conduit à bien des métiers. Je ne m’en sens pas amoindri, pas plus que n’étaient amoindris naguère ces gentilshommes verriers qui soufflaient le verre l’épée au côté !
Or Paul n’a pas d’ordre, c’est son péché mignon ; il ne met jamais les choses à leur place. Au lieu de ranger ses timbres dans son album, il les met n’importe où, souvent entre mes feuillets, à tout hasard. Moi, je les lui garde avec soin ; j’en suis assez récompensé par sa petite phrase familière :
« Oh ! mon dictionnaire latin ; il est bon à tout ! »
Ceci n’empêche que son manque d’ordre me chagrinait : l’ordre, voyez-vous, c’est le respect de la vie des choses, comme la vertu d’humanité est le respect de la vie des êtres. Usez vos meubles et vos habits, soit ; l’usure, c’est la vie : tout s’use en ce monde ; mais respectez-les ; point de déchirure, de brutalité ; pas d’objets jetés dans les coins ; ayez pitié de vos serviteurs, si humbles soient-ils : un peu de vie s’agite en chacun d’eux.
Je reviens à Paul.
« Tu as beaucoup de timbres, n’est-ce pas, mon garçon ? lui dit un jour son père.
— Oh ! oui, papa, je suis déjà riche !
— Alors, tu en as assez… trop peut-être ?
— Oh ! papa, jamais trop… Mais je vois à ta manière de rire que tu en as d’autres à me donner… Est-ce vrai, mon petit papa ?
— Oui, c’est vrai ; mais, cette fois, il s’agit d’un timbre très, très rare… Je ne sais si je dois te le donner.
— Pourtant, papa, je travaille bien : j’ai été deux fois second en version latine.
— Oui ; est-ce toujours grâce à ton dictionnaire ? fit en riant le papa.
— Oh ! j’y étais bien pour quelque chose…
— Possible !… mais qui est-ce qui a amené son petit garçon au Cirque ?
— C’est mon cher papa, dit Paul en se jetant au cou de son père.
— Alors, je ne te dois rien.
— C’est vrai, papa, fit Paul.
— N’importe, dit le papa, je te le donnerais… si tu savais t’y prendre pour augmenter ta collection… mais tu te laisses toujours attraper par les camarades… Quand tu as un timbre rare (je t’en ai déjà donné), on t’entoure, on te courtise ; on t’en offre quelques-uns sans valeur. Toi, tu t’y laisses prendre ; tu crois faire une bonne affaire ; puis, comme le chien de la fable, tu lâches la proie pour l’ombre.
— Vraiment ? je suis si maladroit que cela, papa ?
— Oui… surtout trop confiant, et un peu vaniteux en plus.
— Oh ! si tu me donnes ce beau timbre, papa, je ferai bonne garde…
— Tiens, le voilà, ce beau timbre, » reprit M. d’Avor en le tirant de son portefeuille.
C’était un timbre du Canada, très rare en effet. Pour échapper à la tentation de l’échange, Paul aurait dû le garder à la maison. Oui, mais alors, les camarades ne l’auraient pas vu… et l’amour de la gloriole a toujours été, chez Paul, plus fort que la prudence ; il veut montrer à tous sa merveille !
Or, pendant la récréation, le beau timbre du Canada circula et suscita plus d’un envieux.
« Le changeras-tu ? lui demandaient les camarades.
— Non, faisait résolument Paul (il était de ces faibles qui prennent l’air résolu pour se donner courage), non, je n’ai que lui ; puis, ajouta-t-il étourdiment, il n’en reste guère de pareils au Canada, m’a dit papa.
— Jobard ! » murmura Cafardeau.
Ce jour-là, en sortant du lycée, le sac où me portait Paul était entr’ouvert, toujours comme d’habitude. Moi, j’ai le privilège de comprendre les paroles au mouvement des lèvres.
« Je parie que je l’aurai, son timbre, affirmait Cafardeau à une demi-douzaine de garçons, les plus mauvais élèves de la classe.
— Mais puisqu’il a dit qu’il ne l’échangerait pas, dit l’un d’eux.
— Le prendre, son timbre, ce serait voler.
— Et celui qui l’aurait « chipé » ainsi, fit un autre, pourrait s’attirer une vilaine affaire avec le censeur !
— Vous êtes tous plus « jobards » encore que d’Avor, ce qui n’est pas peu dire, reprenait avec mépris Cafardeau. Qui vous parle de le lui prendre ? J’ai un meilleur moyen pour l’avoir, ou du moins pour que tous nous ayons une chance de l’avoir.
— Dis vite !
— Mais il faut d’abord que vous me juriez de ne pas le révéler et d’y participer tous.
— Oui ! C’est toi qui l’empocheras, fit l’un d’eux, méfiant.
— Tu nous auras fait tirer les marrons du feu…
— Pour les croquer ! C’est ton genre…
— Pas du tout, fit Cafardeau, je suis de parole… Quand je l’aurai, nous le tirerons au sort à nous cinq…
— Tu t’y engages ?
— Oui, bien sûr… Allons, me jurez-vous de participer tous et de ne rien révéler ?…
Et le serment « parole d’honneur », trop souvent profané, le fut une fois de plus par ces mauvais garnements.
« Et maintenant, voyons ton moyen ?
— Voici, fit Cafardeau en se rapprochant davantage de ses complices ; c’est très simple : que chacun de nous, nous sommes six, sacrifie cinq de ses timbres… de ceux que d’Avor n’a pas. Je sais ceux qui lui manquent, et d’ailleurs, quand je ne le saurais pas, avec quelques compliments sur ses beaux timbres, il me montrerait sa collection tout entière. C’est ainsi qu’on le prend.
— Comme le corbeau de la fable, alors ? ajouta un autre élève. Il ouvre volontiers son bec pour laisser tomber son fromage.
— Donc, cinq fois six, cela fera trente timbres…
— Trente timbres, un joli magot ! dit l’un des écoliers.
— Un joli magot ?… Savez-vous qu’il en vaut plus de cent, son timbre ? N’importe, je me charge de lui faire accepter… désirer même l’échange !
— Et quand tu l’auras ?
— Quand je l’aurai, nous le tirerons au sort.
— Et tu ne le garderas pas pour toi ? Tu ne tricheras pas ?
— Quand je vous le dis ! Foi de Philippon !
— Hum ! murmura l’un d’eux, ça ne vaut pas grand’chose, car ça veut dire : « Foi de Cafardeau ! »
Et les larrons, car c’en étaient déjà, sous leur aspect correct d’enfants bien élevés, se séparèrent… Certes, la maman qui le soir les embrassa en les appelant « mon chéri » et « mon ange », ne se doutait guère qu’elle avait pour fils un apprenti coquin.