07
D’après ce qu’on vient d’entendre, mon rôle était tout tracé ; veiller sur mon étourdi, pauvre petit oiseau inoffensif qui allait être pris au piège. Mais comment ? Par quel moyen le préserver ?
Le lendemain, Paul remporta de nouveau son beau timbre au lycée ; il était si fier de le montrer à ceux qui ne l’avaient pas vu la veille ! Justement deux de ses amis intimes, absents le jour précédent, n’avaient pu admirer ce merveilleux spécimen.
Arrivé un peu d’avance près de la grande porte du lycée, il le tira de son portefeuille et l’exhiba avec orgueil ; puis la porte s’ouvrit. On entra en classe ; et Paul, ne retrouvant pas tout de suite dans sa poche encombrée le petit portefeuille d’où il avait tiré son timbre, fourra sans façon ce phénix entre mes feuillets pour s’en débarrasser plus vite… C’ était du désordre ; mais ce désordre allait, une fois par hasard, lui profiter, en me permettant d’agir dans l’intérêt de ce cher enfant.
La classe de latin n’était, ce jour-là, que d’une heure, puis venait la récréation d’un quart d’heure, et la classe de mathématiques devait lui succéder. Dans la cour, les groupes se formaient ; Cafardeau, qui, depuis ma noyade manquée, ne s’était pas rapproché de Paul, tournait, cet après-midi-là, autour de lui, comme pour causer ; mais mon Paul, à ce moment, n’était guère en train de causer ; il venait d’égarer son porte-plume, n’en avait justement pas d’autre et craignait d’être sévèrement tancé par le professeur de mathématiques, peu indulgent de sa nature. C’est en vain qu’il bouleversait tout dans son sac, impossible de le retrouver dans cette « salade ».
L’occasion était bonne pour Cafardeau, et, spontanément, il offrit à Paul, « en bon camarade », de lui prêter un joli porte-plume en bois de genévrier…
« C’est un de mes cousins qui me l’a rapporté de Fontainebleau ; j’y tiens beaucoup, dit-il, mais, entre camarades, on doit s’aider. »
Paul accepta et le remercia en lui serrant la main ; la paix était faite. Cafardeau s’éloigna alors discrètement.
Le professeur était en retard : une forte giboulée d’avril, qui noyait en cet instant les alentours du lycée, en était peut-être cause. Cafardeau en profita pour venir demander à Paul l’heure qu’il était (Paul portait bien apparente sur lui sa montre d’argent, cadeau de première communion). Ensuite on causa, la conversation tomba (les hasards sont si grands !)… sur les timbres.
« À propos, dit Cafardeau, as-tu reçu de nouveaux timbres, toi ?
— Comment ! dit Paul, n’as-tu pas vu mon beau timbre du Canada ?
— Non, dit l’autre (effronté menteur, va !) ; hier, au moment où les timbres circulaient, j’étais en train de causer avec Delmont… Il m’expliquait un problème : je n’ai rien vu, rien entendu !
« Alors, dit Paul, je vais te le montrer. »
Et, cherchant entre mes feuillets, il le lui présenta avec orgueil. Cafardeau l’examina soigneusement.
« Il est rare, mais pas tant que tu crois, reprit-il au bout d’un instant ; je connais un « type » au lycée La Fayette, et un autre à Louis-le-Grand, qui ont le pareil.
— Vraiment ?
— Oui, oui ; il est rare tout de même, reprit Cafardeau au bout d’un instant. N’importe ; si j’étais de toi, je profiterais de ce beau timbre pour monter ma collection par des échanges.
— Tu crois ?
— Tu pourrais, pour celui-là, en avoir beaucoup d’autres de ceux qui te manquent. Tiens, Barbachut, de quatrième B, qui a une si belle, si belle collection, c’est comme cela qu’il l’a faite : il a échangé ses quelques timbres rares pour en avoir beaucoup, beaucoup d’autres ; puis il a rattrapé les rares après…
— Pourtant, remarqua Paul, auquel sans doute le raisonnement semblait faible, ce qui est rare, on ne le retrouve pas facilement ! »
Les deux garçons n’en dirent pas plus pour le moment ; le professeur entrait : mais Cafardeau n’avait pas perdu son temps. Et, en passant pour regagner son banc, près de ses associés, il leur fit signe que « l’affaire marchait ».
Àce moment, le professeur entrait.
« Je me suis occupé de toi, dit confidentiellement Cafardeau à Paul quelques jours après.
— Ah !… tu es bien gentil ! »
Cafardeau gentil ! où on en arrive !
« Oui, j’ai parlé à ceux de mon banc : Michaud, Tardieu, Belin, Ranel, Durand… J’ai vu s’ils avaient les timbres qui te manquent. ― J’ai fait avec eux des échanges. Dame ! j’ai eu de la peine à me les procurer… Ils se sont fait tirer l’oreille… Tiens, je t’en apporte trente… et des bons… C’est une affaire superbe pour toi, il y en a de rares, très rares, là dedans. Tiens, celui-ci, du Monténégro, et celui-là, de Serbie, à eux deux vaudraient presque le tien !…
― Oh ! merci, fit Paul reconnaissant.
― Mon Dieu, ajouta le bon apôtre, en ayant l’air embarrassé, j’étais bien aise de te rendre un petit service : je crains toujours que tu ne m’en veuilles encore, depuis la fois où j’ai jeté ton dictionnaire dans le bassin… Vrai, j’avais tort… j’en ai eu du regret…
— Tout est oublié, dit Paul, le bon garçon.
— Eh bien ! alors, profite de la bonne aubaine, donne-moi ton timbre du Canada et prends ces trente-là… »
Au moment de livrer son oiseau rare, Paul hésita ; si naïf qu’il fût, l’affaire lui semblait bien belle pour être bonne… Cafardeau vit son hésitation, et, prenant les devants :
« Ah ! mon cher, lui dit-il d’un ton bonhomme, je n’y tiens pas… C’était pour te faire plaisir : la brillante affaire eût été pour toi… non pour moi… »
Et, avec un sourire de bonne humeur, le jeune roué remit lentement un à un dans son portefeuille les trente timbres qu’il en avait sortis…
« Attends, attends, dit Paul alléché, je me décide… Voilà mon timbre : le voilà ! »
Cafardeau revint, comme à regret. Paul chercha dans son portefeuille…
« Tiens, dit-il, il n’y est pas ! Ah ! mais, je l’ai laissé dans mon dictionnaire latin. »
(Quel désordre ! C’est vrai que je m’étais, moi, dictionnaire, arrangé pour garder le trésor qui m’était confié.) Il me tira donc à mon tour de son sac et chercha entre mes feuilles.
En vain mon ami me secoua-t-il amicalement.
Alors là, chers lecteurs, je fis un acte de volonté personnelle, par amitié pour mon Paul : je ne laissai pas sortir le timbre d’entre mes pages ; en vain mon ami me secoua amicalement, en vain mon ennemi me secoua brutalement, ni l’un ni l’autre n’obtinrent rien de moi. — L’un et l’autre crurent le timbre du Canada perdu… Cafardeau dut reprendre ses trente timbres et s’éloigna le sourire sur les lèvres, la colère dans le cœur, honteux comme un renard qu’un poulet aurait pris…
Àce moment, l’heure de rentrer en classe approchait, les associés étaient réunis et attendaient impatiemment le résultat.
Il fallut bien que Cafardeau avouât qu’il ne l’avait pas, le fameux timbre, ce qui était la vérité ; mais comme il était menteur, nul ne le crut.
Il eut beau rendre à ses acolytes les trente timbres qu’ils lui avaient confiés, on fut persuadé qu’il avait trouvé un autre moyen de s’approprier l’oiseau rare, et les invectives plurent sur lui. L’affaire allait se terminer par une bataille en règle, où Cafardeau seul contre cinq aurait eu le dessous, quand l’heure sonna d’entrer en classe…
Le soir, rentré chez lui, mon Paul, en faisant sa version latine, m’ouvrit pour me consulter au mot prudentia (prudence) ; un petit papier tomba de mes feuilles… C’était le timbre du Canada : « Oh ! mon timbre, mon beau timbre ! » s’écria Paul tout joyeux. Le papa leva la tête de dessus son journal et demanda l’explication : l’enfant lui conta naïvement l’histoire.
« Mon garçon, dit le papa, ton dictionnaire t’a rendu service, et, pour une fois, ton désordre t’a profité ; mais tu as bien manqué de faire une sottise en écoutant un camarade que tu avais toi-même jugé mauvais, au lieu de suivre les conseils de ton papa. »