‹ Histoire d’un dictionnaire latinChapitre 8 sur 22 · 08

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Qui fit le mal ? C’est moi ; il faut l’avouer. Aussi bien, je vous l’ai dit, j’ai des défauts, et la vanité est mon péché capital…

La famille d’Avor se composait de cinq enfants. Vous connaissez déjà Paul ; il avait trois sœurs et un frère : une sœur aînée, Marie-Thérèse, de deux ans plus âgée que lui ; deux petites sœurs beaucoup plus jeunes, et un tout petit frère de trois à quatre ans. L’ainée, Marie-Thérèse, suivait les cours du lycée Maintenon ; elle avait treize ans et demi ; grande, brune, intelligente, elle entrevoyait dans l’avenir le « brevet supérieur » accompagné et complété ensuite de cette fleur des humanités françaises mise libéralement à la disposition des jeunes filles dans les « Cours de la Sorbonne ». Les deux petites sœurs épelaient leur alphabet ; le dernier en était encore à regarder les images. Le père et la mère, instruits tous deux, le père homme très distingué, entouraient ce jeune monde des soins les plus dévoués…

Moi, je suis antiféministe, ça va sans dire, ou plutôt non, j’ignore le « féminisme », inconnu à Rome. J’en suis resté aux beaux temps des matrones antiques qui filaient la laine avec leurs esclaves, et je ne peux m’habituer à voir les jeunes filles filer… à bicyclette, comme des garçons, faire des armes comme des troupiers, ou se transformer en ours mal léchés pour conduire des automobiles… ou faire nombre de métiers plus masculins les uns que les autres… De même, je ne puis admettre qu’une femme vise aux études élevées. Rien que le mot « brevet supérieur » m’horripilait… Enfin, heureusement, le programme ne comporte pas de latin, ou il faudrait que ce fût du latin « de cuisine », seul accessible aux femmes !

En cela, Paul et moi, nous nous entendions très bien : les garçons pensent presque tous ainsi. Sa manière de dire à sa sœur : « Ceci ne regarde pas les filles ! » selon moi rappelait l’Hector d’Homère, qui, au moment d’aller combattre Achille, renvoie Andromaque distribuer l’ouvrage à ses femmes… Pendant longtemps, je dois le dire, Marie-Thérèse s’approcha peu de moi, le respect l’en empêchait sans doute ; mais un jour elle rentra très excitée : un nouveau cours, « les Origines de la langue française », venait d’être fondé au lycée Maintenon.

« Nous allons, dit Marie-Thérèse, avoir à étudier les doublets et les transformations du latin en français, avec ou sans conservation de l’accent tonique ; c’est, dit M Bertrand, notre professeur, le seul moyen de connaître un peu la langue française. »

Paul ne savait encore rien de tout cela : on n’apprend les origines, au lycée, qu’en quatrième, et il était en cinquième ; il n’en voulut pas moins faire de l’embarras.

« Eh ! mon Dieu, dit-il, mademoiselle ma sœur oublie-t-elle donc qu’elle n’est qu’une fille ? Voudrait-elle apprendre ce qu’apprend un garçon ?

— Non, illustre latiniste ; mais toi, qui es un homme, pourrais-tu m’expliquer par quelles transformations passe le mot latin ætas, par exemple, pour devenir le mot français âge ? »

Mon Paul, qui n’en savait rien encore, fut embarrassé.

« Je ne suis pas si vieux que toi, finit-il par répondre galamment ; je n’ai pas tant d’âge. »

— Tu saurais peut-être mieux alors comment le mot asinus devient âne ?… Non ? pas même ça ?… Mais si tu ne le sais pas, il paraît que ton dictionnaire est joliment bien renseigné, lui ; notre professeur nous a donné à suivre la transformation de certains mots latins en français. « Pour cela, a-t-elle dit, le meilleur livre à consulter serait Quicherat revu par Merlin. Il a un chapitre exprès consacré aux origines. Celles d’entre vous dont les frères ont ce nouveau dictionnaire peuvent le leur emprunter. » Donc, veux-tu me prêter ton dictionnaire, savant philologue ? » ajouta la fillette en riant…

Elle vint à bout de me saisir.

Paul n’était qu’à moitié content : il lui semblait (et avec raison) que, prêter son dictionnaire latin à une « fille », c’était abaisser un si noble livre. Pourtant, comme il vit le regard malin de son papa qui suivait le débat, il m’apporta à sa sœur, murmurant à mi-voix le mot « pédante » que son papa n’entendit pas, heureusement pour « le grand philologue ».

Mais, moitié pour jouer, moitié pour satisfaire à sa mauvaise humeur, au moment où sa sœur voulut me prendre de ses mains, Paul tira en arrière. Elle vint à bout de me saisir, me tira à elle ; lui, me tira à lui ; moi, je faisais de mon mieux pour rester aux mains de Paul, car je n’aimais pas les « filles » ; mais je risquais gros jeu à cette lutte : déjà des craquements se faisaient entendre dans ma reliure, quand, finalement, je restai… aux mains de Marie-Thérèse, la plus forte des deux.

D’ailleurs, n’eût-elle pas été la plus forte, que déjà le papa, impatienté de la résistance de Paul, se levait pour faire justice.

Vous pensez bien que, puisqu’il nous est donné, à nous autres dictionnaires, de faciliter ou de gêner les recherches de ceux qui nous consultent, je ne me privai pas de gêner Marie-Thérèse, de l’embrouiller tant que je pus sur l’accent tonique et la syllabe dominante. D’ailleurs, bien que la langue latine soit mère de la langue française, il ne me plaît pas beaucoup d’établir cette parenté, dont, après tout, je ne suis pas fier ! Je mis donc toute la mauvaise volonté possible à servir les études de Marie-Thérèse, si bien que, un jour, elle dit à Paul :

« Tu sais, je ne le trouve pas si fameux, ton dictionnaire !

— Mon dictionnaire ? pas fameux ? Tu n’es pas digne de le comprendre : Non es digna intelligere, fit-il avec un latin qui rappelait le dignus est intrare du Malade imaginaire.

— Si, monsieur, parfaitement ; mais on dit qu’il vient de paraître un dictionnaire tout nouveau, meilleur que le tien : mes compagnes s’en servent.

— Je voudrais voir ça ! » grommela Paul.

Moi, j’étais furieux et humilié : une « fille » se permettait de me trouver médiocre ! Alors, par coquetterie, je changeai de tactique ; je voulus lui montrer que je valais quelque chose ; je voulus l’accabler de ma science, mais, en même temps, lui paraître trop élevé pour elle… Peine perdue ! je ne réussis pas à l’intimider. Ses petits doigts fermes et toujours propres (ceux de Paul avaient un contact plus gras) me tenaient si bien ouvert à la page qu’ils voulaient, que je dus l’instruire malgré moi.

Àla fin de l’année, elle eut le prix « d’origines de la langue française » au lycée Maintenon. Je m’en attribuai tout le mérite et daignai lui pardonner de n’être qu’une « fille », en faveur de « notre » succès. Mais je ne me suis jamais vanté aux autres dictionnaires latins de lui avoir servi : j’aurais craint de nuire à ma réputation.

Ma complaisance m’avait attiré d’ailleurs une ridicule aventure que je vais vous conter :

Les deux petites sœurs, Françoise et Alice, à me voir souvent entre les mains de leur grande sœur, crurent que j’étais très amusant, puisqu’elle m’avait emprunté à Paul. Or comme, selon elles, un livre amusant doit avoir des images, elles vinrent un jour, à la sourdine, traînant avec elles leur petit frère Georges, pour regarder mes illustrations. Hélas ! il faut l’avouer, chez moi pas l’ombre d’une image !

« Pauvre dictionnaire ! pas d’images ! » dit Georges.

Il en pleurait presque pour moi.

« Sais-tu ? dit Françoise, nous lui en ferons.

— Bonne idée, appuya Alice ; mais Paul voudra-t-il ?

— Oh ! on ne lui demandera pas, reprit Françoise ; on lui fera la surprise ; il sera bien content après !

— Et pauvre dictionnaire aussi… bien content d’avoir des images, répétait Georges… Pas gai, comme ça !

— Et c’est Marie-Thérèse que ça amusera ! dit Françoise.

— Oh ! oui ! »

Ainsi mon sort fut décidé, comme l’est toujours celui des esclaves, par un potentat, si petit soit-il, hélas ! Je ne pouvais révéler le complot : il me fallut donc en être la victime !

Le difficile était, pour mes petits bourreaux, de choisir le moment propice ; on n’entrait pas comme on voulait quand les « grands » travaillaient, et, si excellentes que fussent leurs intentions, Alice et Françoise se méfiaient de l’accueil qu’elles recevraient en venant emprunter à Paul son dictionnaire latin !

L’occasion, qui n’a, comme on sait, qu’une mèche de cheveux, vint la placer elle-même aux mains de ces demoiselles…

C’était un jeudi ; Paul et Marie-Thérèse, accompagnés de leurs papa et maman, étaient allés au concert de « Louis-le-Grand ». On m’avait laissé bien tranquille, sur la table à écrire ; je sommeillais doucement… Un léger bruit vint me réveiller. Mes trois petits conspirateurs arrivaient à pas de loup ; Alice, l’aînée de la bande, tenait entre ses mains trois ou quatre crayons de couleur ; Françoise, la seconde, deux crayons de mine de plomb ; et Georges, de l’encre bleue… C’était de l’encre bien confiée !

« Hélas ! pensai-je, voilà mes bourreaux, et voici les instruments de torture ! ».

Mes deux petits tortionnaires m’ouvrirent à la lettre A et commencèrent à m’illustrer, à me tatouer de leur mieux… Françoise, bourreau à perruque blonde, aux joues rebondies, se chargea du dessin.

Alice, bourreau aux cheveux noirs et frisés, aux grands yeux malins, était l’artiste peintre (pastelliste si vous aimez mieux)… Georges devait agrémenter le tout d’arabesques à la plume, avec la fameuse encre bleue ; on lui réservait le coup de la fin.

De combien de bonshommes fus-je orné !

De combien de bonshommes fus-je orné !

De combien de chemins de fer ou de canaux fus-je sillonné ! Combien d’arbres fantastiques, de grandes roues tant soit peu ovales, de tours Eiffel plus ou moins penchées, décorèrent mes marges ! Combien d’herbes folles envahirent mes verbes réguliers ! Que de serpents et de grenouilles à travers mes déclinaisons !… Georges s’ennuyait, lui.

« Je voudrais faire aussi des beaux dessins avec ma plume, grognait-il d’un ton pleurard, impatient de collaborer.

— Patience, mon petit Georges ! C’est toi qui encadreras nos dessins avec la belle encre bleue ! »

Mes jeunes illustratrices exécutèrent leur travail avec le soin jaloux d’un enlumineur du treizième siècle, et pas une page ne fut oubliée de l’A jusqu’au D inclusivement…

Ces demoiselles entamaient les illustrations de la lettre E, quand, au bruit d’une clef tournant dans la serrure, signal du retour des frère et sœur absents, elles prirent subitement leur vol… suivies tant bien que mal de Georges qui, lui, n’avait toujours rien dessiné à la plume… Elles laissaient, dans leur innocence, les pièces à conviction éparses sur la table, et moi, leur victime, ouvert et pantelant… À ma vue, un même cri sortit des bouches de Paul et de Marie-Thérèse, mais la manière d’agir fut bien différente chez eux… Paul, furieux, s’élança, vengeur de mon insulte et menaçant, sur les deux petites, réfugiées sous une table, au plus loin de l’appartement.

« Oh ! petites coquines ! criait-il, je vais le dire à papa ! vous serez privées de dessert toutes les deux ! »

Pendant ce temps, Marie-Thérèse, sans se perdre en vaines récriminations, était allée chercher de la mie de pain et de la gomme élastique pour « panser mes plaies » et m’enlever l’ignominieux tatouage dont j’étais couvert.

« Pauvre livre, semblait-elle dire, comme te voilà grotesquement accoutré ! Allons, aie patience ; bientôt tu vas redevenir digne de toi-mème. »

Et parfois elle riait malgré elle des « bonshommes » de ses sœurs, mais pas trop fort, comme pour ne pas m’humilier… Une heure plus tard, j’étais si bien, de l’A jusqu’au D, pansé et nettoyé, que je fus, pour le lendemain, capable d’affronter la classe de cinquième, division A, sans être pour tous un objet de risée.

« Oh ! qu’est-ce que je vois ! dit tout à coup Marie-Thérèse : nous avons une page déchirée, mon pauvre dictionnaire !… Quels petits bourreaux ! »

Vite, elle alla chercher une bande de papier gommé dont elle rejoignit soigneusement les deux bords de la plaie.

« Là, maintenant, tu peux sortir de l’hôpital, fit-elle en souriant. Mais qu’est-ce que c’est ? J’entends bien du bruit par là ; allons voir ! »

Paul n’avait réussi qu’à faire pleurer ses deux petites sœurs… Quant à Georges, il pleurait aussi… de n’avoir pu faire de beaux dessins…

Paul m’admira.

« Comment as-tu fait ? dit-il à sa sœur.

— J’ai travaillé, Monsieur ; j’ai tâché de réparer le mal, au lieu de me mettre en colère, ce qui n’avance à rien… »

Moi, j’avais trouvé Marie-Thérèse si douce et si féminine, dans son rôle d’infirmière vis-à-vis du pauvre dictionnaire blessé, que je lui étais dès lors dévoué corps et âme, et disposé à lui prêter mon concours dans toutes les recherches qu’elle aurait à faire.

Ceci n’empêchait pas mes convictions de demeurer inébranlables (attendu que les convictions c’est fait pour ça…), je restais l’ennemi du savoir des femmes et prêt à défendre mon opinion jusqu’à… ma dernière page !

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