I. Kṣatriyas.
Kṛṣṇa dit à Yudhiṣthira pour le décider à la cérémonie du sacre dont nous parlons plus loin :
« Les rois et les autres kṣatriyas, attachés à leur rang, sur la terre, se proclament issus d’Aila et d’Ikṣvâku ».
Aila, c’est-à-dire le fils d’Ilâ ou de la Terre, était Purûravas qui avait pour père Budha, fils de Soma, le dieu Lunus. Purûravas fut donc la tige de la race royale lunaire.
D’autre part, Ikṣvâku naquit du septième Manu, Çrâddhadeva, surnommé Vaivasvata, de son père Vivasvat, personnification du soleil. Ikṣvâku fut la tige de la race royale solaire à laquelle appartenait Kṛṣṇa lui-même.
Ces deux races sont illustres dans les fastes légendaires de l’Inde.
Duryodhana racontant à Dhṛtarâṣtra, son père, les hommages extraordinaires dont Yudhiṣṭhira, son cousin et son rival, avait été l’objet, sous ses yeux, parle d’une conque merveilleuse, œuvre de Viçvakarman, dont Kṛṣṇa s’était servi pour sacrer l’aîné des Pâṇḍavas ; spectacle qui l’avait fait tomber en pâmoison, tant, sans doute, avait été grand son dépit.
Ce même Viçvakarman, l’architecte des Dieux, était l’un des Prajâpatis ou Chefs des êtres ; il ne faut point le confondre avec un autre architecte céleste. Maya, le Magicien, par excellence.
Maya, sauvé des flammes par Arjuna et Kṛṣṇa, leur avait demandé ce qu’ils désiraient en retour. Ils le chargèrent de construire un palais à Yudhiṣṭhira et ses frères.
Sans perdre de temps. Maya s’en alla chercher des matériaux non loin du lac Vindu ; là vécut Mahâdeva, là Nara, Nârâyaṇa, Brahmâ, Yama et Sthânu, lui cinquième, accomplissent leur sacrifice, chaque fois qu’il s’est écoulé un millier de yugas, sur la grande montagne nommée Hiraṇyaçriñga, faite de pierres et de métaux précieux.
Le poète se complaît dans la description de ce palais qui renfermait une salle particulièrement merveilleuse dont la construction coûta environ quatorze mois de travail à Maya. En réalité, cette salle était tout le palais. Peut-être même faut-il entendre par le mot sabhâ moins un palais que tout un assemblage de palais plus fantastiques les uns que les autres.
Le jour où il inaugura cette merveille architecturale, Yudhiṣṭhira réunit dix mille Brahmanes auxquels il fit d’abondantes distributions de riz, de lait, de beurre, de miel, de fruits, de racines, de chair de sangliers et d’antilopes. Du reste, la première chose qu’il fit en franchissant le seuil de sa nouvelle demeure, ce fut de rendre ses hommages aux divinités.
Le poète décrit, dans ses moindres particularités, cette cérémonie de l’inauguration à laquelle assistèrent de nombreux rois, sans parler d’une infinité d’autres personnages de marque, pris dans les rangs les plus élevés de la société. Une foule de Gandharvas et d’Apsaras descendirent du ciel tout exprès pour assister à la cérémonie dont, sans nul doute, ils ne constituèrent pas le moindre ornement par leurs chants, et leurs danses.
C’est ainsi que la religion présidait à tous les événements importants de l’existence des vieux Hindous ; on peut même dire qu’elle inspirait tous leurs actes, aussi bien ceux des particuliers que ceux des princes. Aujourd’hui encore, elle a incontestablement la plus grande part dans la vie de ce peuple essentiellement pieux, s’il est permis d’employer cette expression en rappliquant à des idolâtres.
Dans ce chapitre, nous nous occupons spécialement des mœurs des princes et, en général, des kṣatriyas. Janârdana qui n’était autre que Viṣṇu incarné dans la personne du fils de Devakî, après avoir passé quelque temps à Khâṇḍavaprastha près des Pâṇḍavas qui lui avaient fait l’accueil le plus cordial, prit congé de ses hôtes. Il monta dans son char d’or, déploya sa bannière qui portait l’image de Garuḍa, le fils de Târkṣya, c’est-à-dire de Kaçyapa. Les Pâṇḍavas l’accompagnèrent à une certaine distance ; là, ils se séparèrent de lui ; puis, après l’avoir longtemps suivi des yeux, ils rentrèrent dans la ville, pendant que Viṣṇu (sic) se dirigeait vers Dvârakâ avec la rapidité de Garutmat afin d’y rejoindre son épouse Rukmiṇi.
Yudhiṣṭhira désirait vivement procéder à la cérémonie du Râjasûya ou du sacre à la suite de laquelle on le devait proclamer monarque universel, ou Cakravartin, attendu que le Râjasûya, « donnait la victoire sur le monde entier » ainsi que le disait, un jour, à Kṛṣṇa le sage Uddhava. Il s’ouvrit de ce dessein à Kṛṣṇa qui lui parla de Jarâsañdha, le fils de Bṛhadratha, comme d’un rival redoutable dont il lui fallait se débarrasser avant de pouvoir se faire proclamer empereur du monde. Le fils de Devakî apprit alors au Pâṇḍava les exploits de ce prince. Il lui dépeignait sa puissance en termes capables de figer le sang du plus bouillant guerrier. Tout récemment, il avait capturé quatre-vingt-six rois ; il se promettait de compléter au plus tôt la centaine, pour immoler à Paçupati cette hécatombe choisie.
Ce qui donne à cet épisode son importance, outre les détails de mœurs qu’il renferme, c’est l’espèce d’antagonisme qu’il indique ici entre Çiva dont Jarâsañdha est le serviteur zélé, et Viṣṇu dont Kṛṣṇa est l’avatar et les Pândavas les protégés.
Yudhiṣṭhira effrayé déclara qu’il renonçait à se faire proclamer monarque universel, plutôt que de combattre Jarâsañdha ou de laisser quelque autre le combattre en son nom. Arjuna, fier de ses armes et de sa vaillance, ne voulut pas entendre parler de céder au roi de Magadha, sans la lui disputer, la suprématie qu’il ambitionnait. Il se faisait fort de le vaincre ; n’avait-il pas un arc merveilleux et deux carquois inépuisables, sans parler de ses autres avantages ?
Arjuna, Bhîma et Kṛṣṇa déguisés en Snâtakas se rendirent dans la capitale du royaume de Magadha, Girivraja, où Jarâsañdha, suivant le Bhâgavata Purâṇa, détenait en captivité non pas seulement quatre-vingt-six, mais vingt mille rois. Ils obtinrent une audience du roi et Kṛṣṇa s’y montra suffisamment arrogant. Jarâsañdha fut tout d’abord étrangement surpris de l’attitude insolente de ses hôtes ; il la jugea particulièrement inconvenante pour des Brahmanes. Mais Kṛṣṇa se fit enfin connaître et il apprit au roi de Magadha qu’il n’avait pas affaire à des Brahmanes, mais à trois guerriers qui le provoquaient au combat. Jarâsañdha répondit qu’il acceptait de se mesurer avec lui et ses amis, seul à seul ou avec tous les trois ensemble. Il commença par ordonner le sacre de Sahadeva son fils, puis il se mit à la disposition de Kṛṣṇa et de ses deux amis.
Kṛṣṇa dit au prince de désigner lui-même celui d’entre eux avec qui tout d’abord il désirait se mesurer. Jarâsandha choisit Bhîma dont il connaissait la force pour en avoir, sans doute, entendu parler souvent, « Bhîma, dit-il, c’est avec toi que je me battrai, il vaut mieux être vaincu par un (héros vraiment) supérieur ».
Les deux guerriers, avant d’engager la lutte, implorèrent l’assistance des Dieux par l’intermédiaire, Jarâsañdha d’un Brahmane et Bhîmasena de Kṛṣṇa. Ils étaient d’ailleurs dignes l’un de l’autre. Le poète se complaît à décrire ou plutôt à indiquer les divers modes de lutte qu’ils employèrent ; le pṛṣṭhubhañga, la sam̃pûrṇamûrcchâ, le pûrṇakum̃bhu, termes techniques expliqués plus ou moins clairement par la glose et qui ne sauraient intéresser que les amateurs de pugilat. Le duel, commencé le premier jour du mois kârtika, durait encore, sans, interruption, le treizième, lorsque Jarâsañdha, se sentant fatigué, les deux champions convinrent d’une trêve, sur la proposition de Kṛṣṇa. Lorsque le combat reprit, Kṛṣṇa engagea Bhîma à déployer contre son adversaire la force qu’il tenait de la Destinée et de Mâtariçvan et dont, paraît-il, jusqu’alors il n’avait point fait usage. Le Pâṇḍava saisit alors Jarâsañdha, le fit pirouetter cent fois au-dessus de sa tête, puis il le cassa en deux sur ses genoux comme un roseau sec. D’après le Bhâgavata, qui reprend en sous œuvre les légendes du Mahâbhârata, ce duel formidable dura vingt-sept jours, les deux champions se reposant la nuit « comme des amis ». Le vingt-huitième, Bhîma se plaignit à Kṛṣṇa de ne pouvoir venir à bout de son antagoniste. Kṛṣṇa, sans lui répondre, arracha une branche d’arbre. Bhîma comprit. Il terrassa Jarâsañdha et le prenant par une jambe, il le déchira en deux moitiés parfaitement égales.
Cependant Bhîma, s’emparant du char merveilleux du vaincu, revint avec Arjuna et Kṛṣṇa retrouver Yudhiṣṭhira, non sans avoir préalablement délivré les rois que Jarâsañdha détenait captifs et qui s’attachèrent à sa personne, par reconnaissance. Plus que jamais, cela va de soi, l’aîné des Pâṇḍavas désira le Bâjasûya. Ses frères alors prirent congé de lui et se partageant les quatre points cardinaux partirent à la conquête de l’univers, pour lui permettre de se faire proclamer empereur du monde.
Le poète ne laisse pas échapper cette magnifique occasion, qu’il s’est d’ailleurs habilement ménagée, d’étaler ses connaissances géographiques. Il nous énumère donc les peuples que soumit chacun des quatre frères de Yudhiṣṭhira ; parfois il se produit des rencontres assez inattendues ; il serait assez intéressant de relever ces noms ethnographiques et de les identifier, si possible ; ces recherches pourraient jeter un certain jour sur la date approximative de la composition, sinon du poème tout entier, au moins de cet épisode. Un tel travail est au-dessus de mes forces et en dehors du but que je me suis proposé. Il me suffira de signaler quelques uns de ces peuples conquis par la vaillance des fils de Pâṇḍu. Bhagadatta, le roi de Prâgjyotisa essaya de repousser Arjuna, au moyen des Kirâtas, des Cînas, de peuples nombreux, voisins de la mer. Arjuna vainquit Bhagadatta et, poursuivant le cours de ses conquêtes, il dompta les Kâmbojas. Il arriva ensuite sur les frontières du Harivarṣa septentrional. Les guerriers de ce pays étaient doués d’une force invincible, aussi ceux d’entre eux qui gardaient les frontières du royaume conseillèrent-ils au Pâṇḍava de ne point tenter l’impossible en cherchant à les soumettre ; ils se déclarèrent prêts d’ailleurs à lui donner ce qu’il leur demanderait. Arjuna leur dit en souriant qu’il se contenterait d’un tribut pour son frère Yudhiṣṭhira qu’il s’agissait d’introniser monarque universel. Les Kurus du nord, c’était le nom de ce peuple dont la contrée était inviolable, lui firent alors cadeau d’habits et de parures célestes.
De son côté, Bhîmasena ne s’oubliait pas ; lui aussi multipliait les exploits et les conquêtes. Il triompha des Pañcâlas, des Gaṇḍakas, des Videhas, des Daçârnas, etc. Il subjugua tous les rois Mlecchas ; nul ne put se soustraire au joug.
Sahadeva besognait de son mieux également. Parmi les adversaires qu’il rencontra sur son chemin se trouvait Nîla, le roi de Mâhiṣmatǐ dont Agni lui-même prit la défense. Agni était uni à la fille du monarque. Une bataille acharnée s’engagea entre les troupes de Sahadeva et celles de Nîla. Grâce à l’assistance du dieu, ce dernier put résister victorieusement au Pâṇḍava qui, voyant ses soldats environnés par les flammes et sur le point de plier, implora le même Agni, après s’être purifié avec de l’eau. Nous avons reproduit plus haut sa prière. Pâvaka se déclara satisfait. « Ô toi qui portes les offrandes (aux Dieux) ; il ne te convient pas d’empêcher ce sacrifice », lui avait dit le héros, et, jonchant le sol d’herbes kuças, il s’était assis par terre, devant le front de son armée que l’incendie envahissant terrorisait. Agni s’arrêta devant cette barrière sainte. Il rassura Sahadeva, tout en lui notifiant qu’il ne pourrait jamais soumettre Nîla par force, non plus que personne de sa famille, car il était son protecteur attitré. Mais, afin de ne point contrarier les vues du Pâṇḍava, il décida Nîla à lui rendre librement hommage et à lui payer un tribut volontaire. Après quoi Sahadeva courut à des conquêtes plus faciles, en s’attaquant à des monarques toujours puissants, il est vrai, mais qu’aucun dieu ne protégeait. Parmi les peuples qu’il subjugua, notons les Kâlamukhas, métis qui appartenaient, à la fois, à la race humaine et à celle des Râkṣasas, et les Kerakas, monstres qui n’avaient qu’une jambe et qui vivaient dans les bois.
Nahakula, le frère jumeau de Sahadeva, ne se montra pas moins vaillant. Entre autres nations il dompta les Palhavas, les Barbaras, les Kirâtas, les Yavanas et les Çakas. Lorsque le jeune conquérant revint à Indraprastha retrouver Yudhiṣṭhira, il ne fallut pas moins de dix mille chameaux pour transporter son butin.
Comme nous le disions tout-à-l’heure, il serait intéressant de refaire l’itinéraire de chacun des quatre frères et d’identifier les nations qu’ils soumirent. Il faudrait pour cela que le commentateur nous fournit des indications précises ; malheureusement il se tait le plus souvent, ou s’il parle, c’est pour augmenter encore les incertitudes du texte, loin de les dissiper.
Duryodhana, énumérant à son père Dhṛtarâṣṭra les peuples innombrables devenus les sujets de Yudhiṣṭhira, dit sous forme de conclusion :
« Les hommes peuvent atteindre les mers de l’est, de l’ouest et du sud, mais pour celle du nord, il leur faudrait des ailes. Et pourtant les (Pâṇḍavas) ont étendu jusque là leur domination ».
La configuration et la situation géographique de l’Inde expliquent cette phrase.
Parmi les peuples qui vinrent offrir à Yudhiṣṭhira des gages de soumission citons encore les Tuṣâras, les Kañkas, les Romaças, gens cornus.
Quelques uns lui apportèrent des monceaux d’or, extraits du sol par des fourmis (pipîlakas) ; pour cette raison, cet or se nomme pipîlika. C’étaient les Khasas, les Ekâsanas, les Arhas, les Pradaras, les Dîrghaveṇus, les Pâradas, les Kulindas, les Tañganas, etc. qui habitaient dans la vallée située entre le Meru et le Mandara, sur les bords ravissants de la Çailodâ.
Hérodote signale des Indiens septentrionaux qui vivent dans le voisinage de la ville de Kaspatyre et de la Pactyice. Ce sont des chercheurs d’or. Ils se rendent dans un désert qui s’étend non loin de leur pays et qui est couvert de buttes provenant du sable que rejettent, pour se creuser leurs retraites, des fourmis dont la grosseur tient le milieu entre le chien et le renard. Le bon Hérodote ne doute nullement de l’existence de ces fourmis géantes ; il va jusqu’à dire que, de son temps, le roi de Perse en avait plusieurs spécimens dans sa ménagerie, et s’attarde à décrire la façon dont les Indiens s’emparent de l’or qui abonde dans le sable ainsi rejeté par ces monstres.
Ce rapprochement nous prouve avec quel soin le père de l’Histoire recueillait les traditions. Sa fidélité à les transcrire n’eut d’égale que sa crédulité ; de là l’intérêt de ses œuvres et leur charme spécial.
Cependant Yudhiṣṭhira, grâce à ses frères, allait être investi du titre de monarque universel qu’il ambitionnait depuis si longtemps et qu’un moment il avait désespéré d’obtenir.
Dhṛtarâṣṭra ne pardonnait pas à ses neveux la puissance et l’estime dont ils jouissaient. En vain son frère consanguin, le sage Vidura, essaya-t-il de le ramener à des sentiments plus équitables à l’égard des Pâṇḍavas ; il n’y réussit point ; pourtant il ne lui ménagea ni les conseils, ni les objurgations.
De son côté Yudhiṣṭhira répondait au mauvais vouloir de son oncle et de ses cousins en prodiguant à leur égard les marques de déférence et d’amitié. Mais le violent Bhîma, surnommé Ventre-de-loup, ne partageait nullement la magnanimité de son aîné. Il ne parlait pas moins que de se débarrasser une bonne fois de ses ennemis, malgré les liens du sang qui les unissaient ensemble. Yudhiṣṭhira eut beaucoup de peine à le faire renoncer à ce coupable dessein.
Le poète a soin de prêter le beau rôle à son héros favori, Yudhiṣṭhira ; il soigne son portrait, au risque de le flatter un peu et par suite de le rendre moins ressemblant.
Lorsque, par suite de circonstances que nous indiquerons plus tard, les Pâṇḍavas durent prendre le chemin de l’exil, Dhṛtarâṣṭra s’informa auprès de Vidura de l’attitude de chacun d’eux à leur départ de Hastinâpura.
Vidura satisfit sa curiosité. Il lui raconta comment Dhaumya, leur purohita au chapelain domestique, cheminait, une touffe d’herbe kuça dans la main, et récitant des sâmans redoutables qui se rapportaient à Yama. Il ajouta que le prêtre tenait la pointe de cette herbe tournée vers le sud-ouest, la région consacrée à Nirṛti, le génie de la Mort, et qu’il disait en marchant : « Les Bharatas, une fois tués dans le combat, les gourous des Kurus chanteront les sâmans ».
De sinistres présages avaient signalé le départ des Pâṇḍavas : des flammes extraordinaires s’étaient allumées dans un ciel sans nuage, la terre avait tremblé ; Râhu avait dévoré le soleil, bien que ce ne fût point son jour. Des météores étaient tombés à gauche de la ville. Des chacals, des vautours, des corbeaux, tous animaux carnassiers, troublaient de leurs clameurs les temples, les sanctuaires, les palais et les places publiques. Vidura conclut en disant à son frère que ces présages effrayants annonçaient la destruction des Bharatas, fruit de ses mauvais conseils. C’est que les rois, plus que les autres hommes, sont tenus à surveiller leurs moindres gestes, à cause de l’importance que leur donne l’éminente situation qu’ils occupent.
Dhṛtarâṣṭra n’était cependant pas un impie. À sa cour, les rites religieux prescrits pour chaque jour étaient scrupuleusement observés. Mais il était loin d’avoir la foi de Yudhiṣṭhira qui d’ailleurs, on se le rappelle, était fils de Dharma, le dieu de la Justice et sa personnification. Aussi, le poète nous dit que sous le règne du Pâṇḍava, l’on ne vit ni sécheresse, ni pluies excessives, ni contagions, ni incendies. Homère, dans l’Odyssée, parle du prince vertueux dont les mérites rendent les champs de son royaume plus fertiles et les mers plus poissonneuses, sans doute en assurant la sécurité des peuples.
Il va sans dire que si un bon roi était pour ses sujets un trésor, dans toutes les acceptions du mot, un méchant prince en était le fléau.
Duryodhana se trompait donc étrangement, lorsqu’il prétendait que la conduite d’un roi devait être différente de celle des autres hommes, dans ce sens qu’il ne lui fallait consulter que ses intérêts. Il attribuait cette maxime à Bṛhaspati ; elle était plus digne de Machiavel que du sage fils d’Añgiras.
Le Sabhâ ne nous apprenant rien de spécial sur les autres castes, nous passons à la femme et sa situation sociale.