II. Femmes.
Parmi les peuples qui reconnurent la suzeraineté de Yudhiṣṭhira, il y en eut trois qui n’eurent pas à lui payer de tributs : ce furent les Pâñcâlas, tes Andhakas et les Vṛṣṇis qui lui étaient unis, les premiers par les liens du sang, les autres par ceux de l’amitié.
Le terme saascrit sâm̃bañdhika doit s’entendre des unions matrimoniales et de la parenté qui en résulte. D’après ce passage, les rois n’exigeaient point de tributs de ceux qui leur étaient alliés par des mariages, non plus que de leurs amis. La femme servait ainsi de trait d’union, non seulement entre les familles, mais entre les peuples mêmes ; nous pouvons deviner par ce seul trait l’importance sociale de son rôle. Du reste, les Hindous ne méconnurent jamais la dignité de l’épouse, bien qu’ils eurent pour maxime qu’une femme ne doit point s’appartenir. Durant son enfance et sa jeunesse, c’est-à-dire jusqu’à son mariage, elle est sous la tutelle de son père ; mariée, elle vit sous la tutelle de son mari et si elle survit à ce dernier, sous celle de ses fils où elle demeure jusqu’à sa mort.
La polygamie se rencontre fréquemment dans les vieilles traditions de l’Inde ; ce qui est plus rare, sans être inouï cependant, c’est la polyandrie. Le plus illustre exemple nous est fourni par Draupadî, l’épouse commune des Pâṇḍavas. La nature cependant répugne à ce mode d’union que la divinité reprouvait formellement, d’après Karṇa, le fils de Râdhâ :
« Les Dieux, disait-il un jour, ont décrété qu’une femme n’aurait qu’un mari ».
Les jeunes filles, nous l’avons vu précédemment, avaient le droit de se choisir leur époux, du moins quelquefois, car il est probable que cela n’était pas la règle générale et que le père disposait d’elle à son gré. Du reste, les unions étaient stables. Il y eut exception toutefois en faveur des femmes de Mâhiṣmatî, la capitale du vertueux Nîla. Le dieu Agni, ayant épousé la fille de ce prince, autorisa les femmes de cette ville à s’unir à qui bon leur semblerait, sans avoir de maris attitrés. La glose est formelle, une femme pouvait s’unir à tout homme à qui elle inspirait le feu de la passion. Une telle promiscuité ne pouvait se recommander que d’Agni, le dieu du feu et conséquemment celui des ardeurs passionnées. L’Inde n’échappa donc pas toujours à la contagion qui porta les idolâtres à déifier les penchants de la nature, et pourtant sa morale parut supérieure à celle de la plupart des autres nations païennes.
Nous aurions voulu pouvoir lire autrement ce passage du Mahâbhârata et l’entendre de la liberté complète qu’auraient eue les femmes de Mâhiṣmatî de se choisir des époux, sans préjudice de la stabilité des unions, mais la glose nous l’interdit. L’Hindou Pratap traduit lui-même ce çloka de la façon suivante :
« Agni by bis boon granted them sexual liberty, so that the women of that town always roam about at will, each unconfined to a particular husband ».
Karṇa qui tout-à-l’heure rappelait que la polyandrie était défendue par les Dieux, engageait Draupadi à se choisir un époux parmi les fils de Dṛhtarâṣṭra, Yudhiṣṭhira ayant perdu au jeu de dés tout ce qu’il avait, jusqu’à sa liberté ainsi que celle de ses frères et de Draupadi elle-même. Pour l’y décider il lui tint ce langage :
Sache bien qu’une femme, surtout si elle est esclave, ne saurait être blâmée du libre choix qu’elle fait d’un mari ».
Le commentateur insinue qu’il en est autrement d’une femme libre, et que celle-ci, du moins en règle générale, car nous avons vu l’exception constituée par ta cérémonie du svayaṃvara, n’a pas le droit d’épouser qui bon lui semble. D’ailleurs, le poète ne vient-il pas de déclarer que « l’esclave, le fils et la femme ne sauraient disposer de leur personne ». Tout ceci est bien un peu contradictoire, et il est assez étrange que, dans une chose aussi importante que le choix d’un époux, l’esclave jouisse d’un droit, d’une liberté déniée à la femme libre. Tels sont les quelques renseignements que nous fournit le Sabhâ-Parvan sur la condition des femmes, en général.
Nous avons lu, dans l’Adi-Parvan, le récit de plusieurs enfantements merveilleux. Le Sabhâ nous en offre aussi, témoin cet échantillon.
Kṛṣṇa racontait à Yudhiṣṭhira comment Jarâsañdha vint au monde. Son père, Bṛhadratha, fut longtemps sans avoir de fils. Il se désolait. Dans son découragement, il entendit parler d’un ascète, nommé Cañḍa Kauçika : c’était le fils de Kâkṣivat et le petit-fils de Gautama, deux Rçis célèbres. Bṛhadratha, accompagné de ses deux épouses, filles jumelles du roi de Kâçî (Bénarès), se rendit auprès de l’ascète qui s’était retiré au pied d’un manguier. Il lui exposa son chagrin. Soudain tomba de l’arbre, dans le giron du solitaire, un fruit savoureux que le bec d’aucun perroquet, ni d’aucun autre oiseau n’avait entamé. Cañḍa Kauçika donna ce fruit au roi comme un moyen infaillible d’avoir un fils et il l’engagea à s’en retourner chez lui, sans courir les bois davantage. Bṛhadratha obéit. De retour dans son palais, il partagea la mangue entre ses deux femmes qui, au bout de neuf mois, donnèrent naissance chacune à la moitié d’un enfant qu’elles délaissèrent, bien que chacune de ces deux moitiés fût vivante. Une Râkṣasî, en quête de chair fraîche, vint à passer par l’endroit où gisait le double fragment humain. Afin que cela fût plus facile à emporter, elle réunit les deux morceaux ; mais à peine furent-ils en contact immédiat qu’ils se soudèrent l’un à l’autre. Alors apparut aux regards stupéfaits de l’ogresse un enfant parfaitement conformé, d’une force extraordinaire, pareil à un carreau de foudre qui, le poing enfoncé dans la bouche, poussa un cri semblable au fracas des nuées orageuses. On accourut du palais. La Râkṣasî, remit l’enfant au roi, en lui apprenant que c’était son propre enfant. Elle avait revêtu la forme humaine, observe le poète, ou plutôt Kṛṣṇa, le narrateur. Le roi nomma son fils Jarâsañdha, c’est-à-dire, assemblé par Jarâ, du nom de la Râkṣasî.
Nous avons déjà remarqué cette coutume en vertu de laquelle le père donne lui-même à son fils le nom qu’il veut lui voir porter. C’est tout naturel, d’ailleurs, et pourtant ce fut loin d’être un usage universel.
Plus haut, nous avons noté que Yudhiṣṭhira, jouant aux dés avec Duryodhana, son cousin, avait perdu tout ce qu’il avait, son royaume, ses frères, Draupadî et jusqu’à sa propre personne. Bhîma lui dit à ce sujet d’un ton indigné :
« Dans la maison des joueurs, il y a des femmes peu estimables, ô Yudhiṣṭhira ; cependant ils ne les prennent point comme enjeu, par commisération pour elles. Les riches présents du roi de Kâçî, les dons précieux, les joyaux apportés par les autres monarques, tes attelages, tes trésors, tes cuirasses, tes armes, ton royaume, ta personne et les nôtres, nos adversaires se sont emparés de tout par adresse. Toutefois, ce n’est point ce qui m’irrite, car tu étais le maître de nous tous ; mais j’estime que tu as commis un acte barbare, en jouant Draupadi. Cette jeune femme ne méritait pas un pareil traitement. Parce qu’elle appartenait aux Pâṇḍavas, elle fut persécutée, à ton sujet, par les Kurus, ces misérables qui ne cherchent qu’à nuire, dans leur perversité. À cause de Draupadî ma colère s’allume contre toi, ô prince. Je vais te brûler les deux bras. Sahadeva, apporte-moi du feu ».
Arjuna parvint à modérer la fureur de son frère.
Dans cette circonstance, Draupadî qui se lamentait de se voir tombée au pouvoir des Kurus, posa un cas de jurisprudence ou mieux une question de droit naturel assez intéressante.
Yudhiṣṭhira, en jouant aux dés avec Çakuni, le fils de Subala, perdit successivement toutes ses richesses, son royaume, la liberté de ses frères et la sienne propre. Il ne lui restait plus que Draupadî ; c’était son dernier enjeu ; il le perdit encore.
On vint apprendre à l’infortunée princesse ce qui s’était passé. Elle dit au prâtikâmin, c’est-à-dire au messager qui lui apportait la nouvelle, de la part de Duryodhana :
« Va trouver ce joueur, au milieu de l’assemblée, ô fils de sûta et demande-lui : qui as-tu perdu le premier, de toi ou de moi ? Tu me rapporteras la réponse ».
Le messager alla trouver Yudhiṣṭhira au milieu des princes ; et lui parlant au nom de Draupadî, l’interrogea :
« De qui étais-tu encore maître, lorsque tu m’as perdue (au jeu) ? C’est Draupadî qui te le demande. Qui as-tu perdu tout d’abord ? Est-ce toi ou moi ? ».
Yudhiṣṭhira, frappé de stupeur et comme privé de sens, ne répondit pas un mot au messager, ni en bien, ni en mal.
Le messager rendit compte à la princesse de l’insuccès de sa mission. La question demeurait toujours pendante. Bhîṣma, le sage Bhiṣma, se dit incapable de la résoudre, le cas, suivant lui, était trop délicat pour qu’il osât le décider.
Dhṛtarâṣṭra imita la prudente réserve de Bhîṣma. C’est ce que Vikarṇa, le jeune fils du roi des Kurus, fit observer aux princes assemblés, en posant le cas de nouveau, en leur présence. Tous restèrent silencieux. Vikarṇa déclara que Yudhiṣṭhira n’avait pas le droit, après avoir mis sa liberté comme enjeu et l’avoir perdue, de risquer aux dés la liberté de Draupadî qui d’ailleurs était l’épouse commune des Pâṇḍavas et non point ta sienne exclusivement. Karṇa, fils de Râdbâ, plein de fureur, répliqua à Vikarṇa qu’il était bien jeune pour trancher une question semblable. Puisque personne n’avait protesté, lorsque l’aîné des Pâṇḍavas avait mis Draupadî comme enjeu, pas plus ses frères que les autres princes témoins de l’incident, c’est qu’ils reconnaissaient que tout se passait loyalement. Draupadi appartenait donc bien à Çakuni.
L’infortunée princesse, parmi ces contradictions, posa une fois de plus la question qu’il lui importait tant de voir résolue.
« Ô princes, ai-je été, oui ou non, perdue au jeu, qu’en pensez-vous ? »
Bhîṣma, de nouveau, lui avoua qu’il n’en savait rien et que c’était à Yudhiṣṭhira de déclarer lui-même ce qu’il en était.
Mais Yudhiṣṭhira demeurait toujours plongé dans la stupeur et semblait n’avoir plus conscience, ni de ce qui se passait, ni de lui-même.
Précédemment, Duḥçâsana, sur l’ordre de son frère aîné Duryodhana et au refus du messager ou Prâtikâmin dont nous parlons plus haut, avait traîné Draupadî par les cheveux et voulait la dépouiller de ses vêtements, devant toute l’assemblée, sous prétexte qu’étant devenue l’esclave des Kurus, ceux-ci avaient le droit de là traiter comme bon leur semblait. La malheureuse eut beau faire appel à la décence et à la pitié ; elle ne fut pas écoutée. Duḥçâsana, insensible à ses lamentations, lui arracha ses vêtements devant tous.
Draupadî appela Kṛṣṇa à son secours :
« Ô Govinda, toi qui habites Dvârakâ, Kṛṣṇa, aimé des Bergères… ô Janârdana, sauve-moi de l’océan des Kurus ; Kṛṣṇa, Kṛṣṇa, ô grand Yogin, Âme universelle, Origine du monde, protège-moi, ta suppliante, qui suis tombée au milieu des Kurus ! »
Kṛṣṇa qui est à la fois Viṣṇu, Hari et Nara, étant ainsi invoqué par Yâjnasenî, descendant aussitôt de sa demeure céleste accourut à son aide, invisible à tous. Au fur et à mesure que Duḥçâsana dépouillait la jeune femme de son vêtement, elle apparaissait couverte d’un autre ; il lui en arracha ainsi successivement des centaines, à l’étonnement et à l’indignation de tous.
Bhîma furieux de voir que Duḥçâsana continuait ses brutalités, s’écria, en présence des princes :
« Ô maîtres de la terre, si je n’accomplis point ce que je vais dire, je consens à ne jamais obtenir le séjour de mes ancêtres. Ce misérable, ce pervers, le rebut des Bhâratas, je lui ouvrirai la poitrine sur le champ de bataille, et je boirai son sang ».
Ce ne fut de toutes parts qu’un cri de réprobation à l’adresse de l’insulteur de Draupadî.
Vidura se fit l’interprète de l’indignation générale et parla au nom de la morale outragée dans la personne de l’infortunée princesse. Toutefois personne n’osa s’interposer entre elle et son bourreau. Nul ne tenta, non plus, de résoudre la question posée par Draupadî, malgré ses instances et ses lamentations :
« … Moi qui, dans ma demeure, n’avais jamais été vue par le Vent, ni le Soleil, me voilà aujourd’hui exposée aux regards de la foule ! Autrefois, dans notre demeure, les Pâṇḍavas n’auraient pas toléré que je fusse touchée par l’air même, et voici qu’ils me laissent en proie au contact d’un méchant homme… »
Elle poursuivit le cours de ses plaintes et elle termina en posant l’éternel problème :
« Ai-je été gagnée (au jeu), ou ne l’ai-je pas été, qu’en pensez-vous, ô rois ? Votre réponse, je l’attends pour m’y conformer, quelle qu’elle soit, ô Kauravas ».
Nous avons vu plus haut que Bhîṣma déclina de rechef sa compétence et que la question demeura, sinon insoluble, du moins non résolue.
Par peur de Duryodhana, les princes ne répondirent pas un mot, ni pour, ni contre, observe le narrateur, Vaiçampâyana. Duryodhana, esquissant un sourire, dit à Yâjñasenî que ses époux seuls, et surtout Yudhiṣṭhira, pouvaient résoudre la difficulté. Bbimasena, prenant alors la parole, affirma de nouveau que Yudhiṣṭhira avait le droit de faire ce qu’il avait fait à l’égard de ses frères. Pour ce qui concernait Draupadî, le héros ne se prononça point. Cependant des présages funestes pour les Kurus apparurent, jetant l’épouvante dans toutes les âmes. Un chacal poussa des cris perçants, dans l’appartement du palais de Dhṛtarâṣṭra où brûlait l’agnihotra. De toutes parts, les ânes répondirent à ses hurlements ainsi que de monstrueux oiseaux. Vidura et la fille de Subala, Gândhâri, entendant ces clameurs terribles, en comprirent le sens. Bhîṣma, Droṇa et Gautama, le sage, s’écrièrent : « Puisse-t-il [nous arriver] du bonheur, puisse-t-il [nous arriver] du bonheur ! » Vidura et Gândhâri décidèrent le roi des Kurus à refréner l’insolence de son fils Duryodhana. Il adressa de bienveillantes paroles à Draupadî et lui promit de lui accorder ce qu’elle voudrait. Elle demanda tout d’abord la liberté de Yudhiṣṭhira ; puis, sur l’invitation du vieux prince qui se déclarait prêt à lui accorder une nouvelle faveur, elle réclama celle des autres Pâṇḍavas. Comme Dhṛtarâṣṭra, en veine de générosité, insistait pour qu’elle formulât un troisième vœu qu’il s’empresserait de remplir, comme les deux précédents, Draupadî, satisfaite d’avoir obtenu la liberté de ses époux, lui répondit :
« Le désir tue le devoir ; je ne mérite pas une troisième faveur ; car, ainsi qu’on le dit : Un Vaiçya peut solliciter une faveur, la femme d’un Kṣatriya deux, le prince trois, et le Brahmane cent ».
Cette observation de Draupadî, l’auteur de cet épisode l’adresse, par son intermédiaire, moins au pauvre vieux Dhṛtarâṣṭra qu’aux princes et, en général, aux Kṣatriyas de son temps. C’est une nouvelle preuve, bien superflue, à coup sûr, que les Brahmanes ne négligeaient aucune occasion, au moins autrefois, de soigner leurs intérêts.
Draupadî est le type de la femme hindoue ; le dévouement, l’abnégation, telle est sa vertu caractéristique. Tout entière au service d’autrui, elle s’oubliait elle-même ; c’est le témoignage que lui rendait Duryodhana ; il ne saurait être suspect :
« Yâjñasenî, avant de prendre son repas, s’inquiétait de savoir si tous les autres avaient mangé ou non, jusqu’aux estropiés et aux nains ».
Ainsi, ces misérables à qui nul ne songeait : les infirmes, les contredits, rebut de tout le monde, la pieuse Draupadî s’informait de leurs besoins avec une sollicitude infatigable ; nul n’échappait à sa tendresse de mère.
Nous terminerons ce que nous avons à dire de la femme et de la famille, d’après le Sabhâ-Parvan, par un trait qui rappelle le lévirat hébraïque. Bhîṣma, nous l’avons vu plus haut, s’était voué au célibat. Çiçupâla lui reprochait, un jour, de n’avoir point donné de tils à son frère Vicitravîrya, en épousant ses deux veuves, Ambikâ et Ambâlikâ, les filles du roi de Kâçi et d’avoir laissé ce soin à des étrangers.
Il estimait qu’il avait, en cela, manqué à un impérieux devoir et qu’il ne lui convenait guère d’afficher des airs vertueux, comme il le faisait.
Le Sabhâ ne nous apprend rien de particulier par ailleurs sur la famille.