III. RELATIONS DE L’HOMME AVEC LA DIVINITÉ. · I. Bonnes œuvres.
Au premier rang des bonnes œuvres on doit compter la science. Le poète, racontant l’arrivée de Nârada, le Ṛṣi divin, dans la Sabhâ, c’est-à-dire dans l’assemblée des Pâṇḍavas et des Gandharvas, décrit longuement les connaissances aussi variées que profondes de ce sage. Nous ne reproduirons point cette énumération, fastidieuse à force d’être interminable ; nous nous bornerons à relever quelques détails particulièrement caractéristiques. Outre le Nyâya, le Sârtikhya et le Yoga, Nârada savait les six Añgas, c’est-à-dire la prononciation, la grammaire, la prosodie, l’art d’expliquer les textes obscurs et de décrire les rites religieux ; enfin l’astronomie. L’art de négocier la paix et de faire la guerre n’avait pas non plus de secret pour lui. Une autre science qui ne lui était pas étrangère et qui ne laisse pas d’être originale, c’était celle qui concernait les querelles entre Suras et Asuras, entre Dieux et Démons. Nârada s’enquit minutieusement de Yudhiṣṭhira s’il remplissait exactement ses devoirs et il lui fit subir un examen en règle.
« Tes biens sont-ils proportionnés (à tes dépenses) ? Ton esprit se complaît-il dans la loi ? Ces plaisirs sont-ils tempérés ; ton âme n’en est-elle pas accablée ? Ô chef des hommes, persistes-tu dans la noble conduite de tes ancêtres, relative au devoir et au profit, à l’égard des trois (catégories) ? Ne négligerais-tu point le devoir pour l’intérêt, ou l’intérêt pour le devoir, ou l’un et l’autre pour le désir dont l’essence est la volupté ?… N’es-tu pas esclave du sommeil ?… Ton astrologue est-il capable d’interpréter les présages et de neutraliser les effets des perturbations de la nature ?… Es-tu accessible à chacun, comme (si tu étais) son père ou sa mère ?… Les laboureurs sont-ils contents ?… Après avoir dormi durant les deux précédentes veilles de la nuit, ô roi, te lèves-tu pendant la dernière, pour méditer sur le devoir et l’intérêt ?… Appuyé sur le devoir qui est la racine du triple (objet) et qu’observèrent les hommes d’autrefois, pratiques-tu les mêmes œuvres ?… Dans les différends qui s’élèvent entre le riche et le pauvre, ô Bhârata, tes ministres, aveuglés (par les présents), ne décident-ils point contre l’équité ? L’incrédulité, la perfidie, la colère, la présomption, la remise indéfinie (des affaires), l’éloignement des sages (conseillers), l’inertie, l’inquiétude, l’absorption dans une seule pensée ; la délibération des affaires avec des gens sans expérience, l’abandon des projets, la divulgation des plans, l’inexécution d’entreprises utiles, etc., les honneurs rendus de tout côté (sans réflexion), est-ce que tu évites ces quatorze défauts des princes ?… Les traits de toutes sortes, le bâton de Brahmâ, ô irréprochable, les mystérieux poisons, destructeurs des ennemis, te sont-ils tous connus ? La terreur inspirée par le feu, les serpents, les maladies, les Rakṣas, en défends-tu ton royaume ? Les aveugles, les muets, les boiteux, les estropiés, les orphelins, ceux qui errent sans asile, trouvent-ils en toi un père, ô toi qui connais le devoir ? Grand roi, as-tu renoncé à ces six choses nuisibles : le sommeil, l’inertie, la pusillanimité, la colère, la mollesse et la négligence ? ».
Yudhiṣṭhira se prosterna devant Nârada, adora ses pieds, et l’assura qu’il saurait profiter de ses conseils.
Bien qu’adressés à un roi, ceux-ci s’adressent à tous, dans la mesure où ils sont praticables à chacun. Voilà pourquoi nous avons cru pouvoir réserver ce passage pour le chapitre consacré aux bonnes œuvres, en général.
Les Rakṣas ou Râkṣasas dont parlait tout-à-l’heure Nârada, se repaissant de chair humaine, étaient, cela se conçoit, un sujet d’épouvante, un peu comme les Ogres, au temps du Petit-Poucet. Il y avait toutefois un moyen de se garantir de leurs atteintes, et même de transformer ces sortes de vampires en puissants protecteurs, du moins certains d’entre eux. La Râkṣasî Jarâ dit au roi Bṛhadratha, en lui remettant son fils :
« Celui qui, plein de dévotion, me peint sur les murs de sa maison, entourée d’enfants et florissante de jeunesse, voit sa famille prospérer ; autrement, elle marche à sa ruine ».
Précisément, son image se trouvait dans le palais de ce prince et elle y était honorée ; de là cette faveur précieuse, le salut d’un fils, qu’elle venait de lui accorder. Or, ce qui réussissait auprès de Jarâ pouvait réussir également auprès de ses congénères, surtout des Râkṣaṣîs, les Râkṣaṣas, peut-être, étant moins sensibles à de pareils hommages.
D’ailleurs, il est, pour attirer la prospérité sur soi et les siens des procédés généraux qui sont à la portée de tous. Dhṛtarâṣṭra les indiqua un jour à son fils Duryodhana que la puissance des Pâṇḍavas faisait sécher d’envie :
« Celui qui est inébranlable dans l’adversité, habile, toujours actif, vigilant et humble, voit tout lui réussir.
Malheureusement pour lui, l’humilité, sans parler des autres vertus, fit toujours défaut à Duryodhana, aussi échoua-t-il constamment dans ses entreprises qui ne parurent prospérer un moment que pour avorter complètement ensuite, et finalement aboutir à une catastrophe irrémédiable.
Les Pâṇḍavas, au rebours, pratiquèrent toutes les vertus et méritèrent ainsi de traverser victorieusement les plus rudes épreuves et de remporter un triomphe décisif. Le poète insiste particulièrement sur leur fidélité à remplir, chaque jour, leurs devoirs religieux :
« Tous (les Pâṇḍavas), leurs exercices de piété journaliers accomplis, et parfumés d’un santal divin, dans leur désir de prospérer, s’assurèrent les bénédictions des Brahmanes ».
Le moyen qu’ils employèrent, pour attirer sur eux ces bénédictions, ce furent les présents dont ils comblèrent les Brahmanes ; il était infaillible. La philosophie de Draupadî, pour n’avoir rien de raffiné, n’en était pas moins bonne, lorsqu’elle disait :
« L’Ordonnateur (des mondes) répand ses deux (sortes de) dons sur le fort et sur le faible (indistinctement). Mais le devoir seul, dit-on, est ce qu’il y a d’excellent dans le monde ; si nous l’observons, il nous procurera le bonheur ».
Ces deux sparçau jouent un peu le rôle des deux tonneaux remplis, l’un de biens, l’autre de maux, dans lesquels, au dire d’Homère, Jupiter puise indifféremment pour en combler, ou pour en accabler les humains.
Le devoir, dont parle Draupadî, était déifié : c’était Dharma. Nous avons vu que ce fut lui qui, lorsqu’elle implorait l’assistance de Kṛṣṇa, se rendit auprès d’elle sans être vu de personne, et la rhabillait au fur et à mesure que Duḥçâsana la déshabillait, protégeant de la sorte la pudeur de la jeune femme.
Bhîma rapportait, un jour, ce mot du sage Devala, le fils de Krçâçva :
« Il y a trois lumières : la progéniture, l’œuvre, la science : de là l’origine des êtres ».
La glose interprète, à sa façon, cette sentence. « Les deux mondes peuvent être obtenus par l’hommage de l’œuvre ; ce monde-ci l’est par la progéniture. Ainsi le veut la Çruti. Le monde que l’on obtient par la naissance d’un fils et non autrement, c’est le Pitvloka ; celui qui procure la science, c’est le Devaloka ».
Dhṛtarâṣṭra disait à Yudhiṣṭhira dont il vantait les qualités et les vertus : « Où est l’intelligence, là est la tolérance ».
La tolérance, ou mieux le calme, la paix de l’âme, c’est, suivant la glose, le fruit de l’intelligence, de la sagesse. C’est une vertu que l’on acquiert à l’aide d’une autre vertu » Cette placidité d’esprit, ce calme imperturbable qui permet au sage d’affronter sans faiblesse les plus grands périls, les Hindous le préconisent d’une façon toute spéciale ; c’est leur vertu favorite. Leur naturel indolent, résultat, peut-être, du climat énervant de leur pays, la leur rend plus facile.
Voilà ce que nous apprend le Sabhâ-P. des bonnes œuvres, en général ; mais de toutes la plus excellente, c’est le sacrifice dont nous allons nous occuper maintenant.