‹ Idées religieuses et sociales de l’Inde ancienneChapitre 6 sur 8 · II. Sacrifices.

II. Sacrifices.

Maya, le divin architecte, s’occupant de bâtir un palais aux Pâṇḍavas, celui dans lequel devait se tenir la Sabhâ, se rendit, pour y chercher les précieux matériaux qui allaient entrer dans cette construction merveilleuse, sur les bords du lac Vindu, fameux par les grands personnages qui avaient habité ses rives. Là, le Maître de tous les êtres, Prajâpati, avait accompli cent sacrifices de très grande valeur ; là se trouvaient des poteaux sacrificiels, faits de diamants, et des autels construits en or. Le poète observe qu’on avait employé ces matières pour l’ornement, afin de donner plus d’éclat aux cérémonies, mais que l’on n’avait pas eu l’intention d’établir une loi à ce sujet. C’est qu’il ne fallait point décourager les fidèles ; or, si l’on avait posé en principe que tout sacrifice devait avoir son autel d’or et son poteau de diamants, bien rares eussent été les sacrifiants. C’est là, sur les bords du lac Vindu, que l’époux de Çacî aux mille yeux par ses sacrifices avait obtenu le rang suprême : C’est aussi là que Nara et Nârâyapa, Brahmâ, Yama et Sthânu, lui cinquième, procèdent à la cérémonie du Sattra, au bout de chaque millier de yugas. Maya mit quatorze mois à construire l’édifice.

Nous n’avons rappelé l’érection du palais des Pâṇḍavas qu’à propos des sacrifices offerts aux Dieux par les Dieux, et même par les plus grands, puisque nous voyons figurer parmi eux les personnages de la trimûrti : Brahmâ, Çiva et Viṣṇu qui est à la fois Nara et Nârâyana, son double avatar, le quatrième.

Comme les Parvans du Mahâbhârata se complètent l’un l’autre, et que nous devons, si Dieu nous prête vie, les dépouiller successivement, nous nous bornerons, au sujet du sacrifice, comme sur tous les autres points, à relever au fur et à mesure les passages qui nous intéressent ; c’est la méthode analytique ; la synthèse ne peut venir qu’après.

Dans le cours du long interrogatoire qu’il lui fit subir et dont nous avons déjà parlé, Nârada demanda à Yudhiṣṭhira :

« Quels sont les fruits que tu retires des Vedas, de tes richesses, de tes épouses, de ta science (des castras) ? »

Yudhiṣṭhira tout d’abord voulut savoir ce qu’il entendait par là, et comment ces choses pouvaient porter fruit. Nârada reprit :

« Le fruit des Vedas, c’est l’agnihotra ; donner et jouir, c’est le fruit des richesses ; là satisfaction des sens et la progéniture, c’est le fruit du mariage ; les bonnes mœurs, tel est le fruit de la Çruti ».

Il serait donc inutile d’étudier les Vedas, si l’on n’offrait pas de sacrifices, de même que l’audition des livres saints, en général, ne servirait de rien, si elle ne réformait les mœurs.

Nârada félicita d’ailleurs Yudhiṣṭhira de sa magnifique Sabbâ ; il n’en avait point vu de pareille chez les hommes, ni ouï dire qu’il s en fût jamais trouvé de comparable. Il lui parla des Sabhâs divines qu’il avait connues autrefois, celles d’Indra, de Yama, de Varuṇa, de Kuvera, etc., et il les lui dépeignit en détails. Leur description est fort curieuse et mériterait, peut-être, une étude spéciale. Dans la Sabbâ de Yama, œuvre de Viçvakarman, le chagrin, la vieillesse, la faim et la soif, etc. sont choses inconnues. On y goûte toutes les joies, l’on y savoure tous les plaisirs. Toutefois la Sabhâ de Brahmâ est la première parmi les Dieux, comme celle de Yudhiṣṭhira la première parmi les hommes.

Yudhiṣṭhira, lorsque Nârada lui eut décrit les Sabhâs divines, s’informa auprès de l’illustre ascète de ce qui avait valu au royal Ṛṣi, Hariçcandra, d’habiter, seul parmi les rois, la Sabbâ d’Indra.

Nârada lui apprit que ce privilège unique lui avait été accordé à cause du Râjasûya, du sacrifice royal, qu’il avait offert autrefois et qui lui avait mérité la suprématie sur tous les autres monarques. Dès lors, si Yudhiṣṭhira ou tout autre aspirait à une destinée aussi brillante, il savait le chemin : celui du sacrifice royal. Nârada cependant mit le Pâṇḍava en garde contre les obstacles et les ennemis qu’il pouvait avoir à combattre.

« Ce sacrifice, ô prince, réputé le (plus) grand (de tous), est environné de dangers. Les Brahmarâkṣasas, destructeurs de sacrifices, s’efforcent de trouver des lacunes dans le (Râjasûya).

La moindre imperfection, le plus léger défaut peut entraîner les conséquences les plus désastreuses. Il est donc de la plus grande importance d’offrir un sacrifice irréprochable. Ainsi qu’on l’a souvent constaté déjà, il ne s’agit que de fautes liturgiques. En insistant avec tant d’acharnement, s’il est permis de parler ainsi, sur la nécessité d’accomplir dans tous leurs détails les mille et une prescriptions du rituel, les Brahmanes, qui seuls les prétendaient connaître, rendaient leur ministère indispensable, eux seuls savaient combler les lacunes redoutables, ou mieux, les empêcher de se produire.

Sahadeva, dans un hymne en l’honneur d’Agni, s’exprimait en ces termes :

« Ô toi dont le sentier est noir, tu es la bouche des Dieux, tu es le sacrifice etc. ».

Il s’appelle la porte du ciel, le tueur des péchés ; il le conjure de ne point mettre obstacle au sacrifice, lui, le porteur des offrandes. Lorsque la flamme s’élevait du bûcher et consumait l’hostie, celle-ci était censée portée aux Dieux par Agni. La colonne de fumée qui s’élançait en tourbillonnant dans les airs, c’était le sentier noir qu’il prenait pour monter au ciel, afin d’y remplir la mission qui lui était confiée. On suppliait Agni de ne point trahir la confiance des fidèles et de s’acquitter fidèlement de son devoir. Lorsque le feu tardait à s’allumer ou qu’il s’éteignait, avant d’avoir entièrement consumé l’offrande, c’est qu’Agni était irrité, mais on évitait le plus habituellement ce malheur, en versant dans le brasier du beurre clarifié, destiné à le raviver.

Nous avons vu que seul Hariçcandra, grâce aux libéralités dont il avait comblé les Brahmanes, à l’occasion du Râjasûya, obtint d’habiter la Sabhâ d’Indra. Pâṇḍu ayant rencontré Nârada, dans le palais de Yama, et sachant qu’il devait retourner dans le monde des hommes, le pria d’avertir de sa part son fils Yudhiṣṭhira qu’il eût à procéder, lui aussi, au sacrifice du Râjasûya, le plus tôt possible, et qu’il n’oubliât point de se montrer magnifique à l’endroit des Brahmanes, afin que lui, Pâṇḍu, partageât le bonheur de Hariçcandra et jouit de la Sabhâ ou du paradis d’Indra. Nârada, de retour sur la terre, s’empressa de remplir ce message auprès de Yudhiṣṭhira. Il ajouta, sous forme de conclusion :

« Accomplis le désir de ton père, ô tigre parmi les hommes, et tu iras dans le paradis d’Indra avec tes ancêtres ».

Ainsi le sacrifice pouvait être offert à l’intention des trépassés qu’il faisait monter vers un ciel supérieur, à un étage plus élevé de la béatitude.

Yudhiṣṭhira, sollicité de toute part, de procéder au Râjasûya, manda Kṛṣṇa près de lui. Il l’envoya chercher à Dvâravatî. Le poète profite de l’occasion pour faire l’éloge de Hari, l’incommensurable, le non-né, qui est né parmi les hommes, en vertu de son bon plaisir et non par celle d’aucun karman, observe le commentateur.

Kṛṣṇa se rendit à Indraprastha, où l’attendaient ses cousins, qui lui firent le plus tendre accueil. Il donna les conseils les plus sages à Yudhiṣṭhira. Il lui parla, nous le racontions précédemment, de Jarâsañdha comme d’un rival dont il fallait avant tout se débarrasser, ce qui n’était point facile.

« Le roi Jarâsañdha, lui dit-il, désireux d’offrir des sacrifices à l’aide des autres monarques du monde, honora par un ascétisme rigoureux, Mahâdeva, le magnanime époux d’Umâ et il vainquit les rois ».

Kṛṣṇa, c’est-à-dire Viṣṇu, recommande ici le culte de Çiva qu’il donne comme le plus puissant protecteur dont Yudhiṣṭhira puisse rechercher les bonnes grâces. Le trait méritait d’être noté.

Nous savons que le prince qui célébrait le Râjasûya se faisait assister de rois vassaux qui proclamaient sa suprématie et le saluaient cakravartin, empereur.

Tant que Jarâsañdha serait le protégé de Çiva, Yudhiṣṭhira ne pouvait prétendre à la monarchie absolue. Kṛṣṇa n’avait-il pas été lui-même contraint de fuir devant ce redoutable guerrier ?

« Nous aussi, ô grand roi, par crainte de Jarâsañdha nous avons abandonné Mathurâ pour nous retirer à Dvâravatî »).

Ainsi donc Kṛṣṇa avoue son infériorité vis-à-vis de Jarâsañdha, ou plutôt Viṣṇu se reconnaît moins puissant que Çiva, son émule. Mais qu’on y prenne garde, le poète, au fond viçnouïte, ne consentira pas à laisser longtemps son dieu favori dans cette situation diminuée. Bientôt Yudhiṣṭhira qu’il protège, remportera sur son rival, en dépit de Çiva qui de nouveau passera au second rang.

Nous ne décrirons point le sacrifice du Râjasûya que l’aîné des Pâṇḍavas accomplit avec l’autorisation formelle et l’aide de Kṛṣṇa.

Dvaipâyana réunit comme ṛtvijs, ou prêtres sacrificateurs, les fortunés Brahmanes qui personnifiaient les Védas dont ils étaient comme les incarnations. Le fils de Satyavati, Jamadagni, accomplit lui-même l’office de Brahmane, pendant que Susâman, le taureau, c’est-à-dire le chef des Dhanam̃jayas, devenait Sâmaga, ou chantre des Sâmans. Yâjnavalkya, dévoué spécialement à Brahme remplit excellemment les fonctions d’Adhvaryu. Paila, le fils de Vasu, était le Hotar, Dhaumya l’accompagnait. On prit, parmi les fils et les disciples de ces personnages, les Hotragas ; tous étaient profondément versés dans la connaissance des Vedas et de leurs Añgas, ou accessoires. Tout se passa suivant les règles. Jamais on ne vit cérémonie plus merveilleuse.

« Donnez, donnez — Mangez, mangez ; telles étaient les paroles que l’on entendait sans cesse de tout côté. Yudhiṣṭhira distribua à chaque (Brahmane) des vaches, des lits, des pièces d’or et des femmes par centaines de milliers ».

Ce qui lui permit cette munificence inouïe, ce fut la prodigieuse quantité de présents qui lui furent faits à lui-même. En effet :

« Désireux de voir cette Sabhâ et Yudhiṣṭhira, le roi de la Justice, il n’y eut personne qui n’apportât un millier d’offrandes ».

Le lecteur n’a pas oublié que de toute part on était accouru à la cérémonie, grâce aux victoires remportées par les Pâṇḍavas sur tous les rois du monde qui devinrent ainsi les vassaux de Yudhiṣṭhira et conséquemment ses tributaires. Les rois des Dravidiens, des Singhalais, ceux du Kachemir, du Cambodge, nous l’avons vu, s’étaient rendus à la convocation du prince qui devenait leur chef suprême.

Cependant Yudhiṣṭhira, dans la répartition des places et des rôles, consulta les goûts de chacun. C’est ainsi que

« Kṛṣṇa, le centre de tous les mondes, voulant cueillir le fruit suprême s’engagea, de lui-même, à laver les pieds des Brahmanes ».

Ainsi donc Bhagavat, Hari, Viṣṇu, Kṛṣṇa, de quelque nom que l’appelle le poète, voulait, pour assurer sa supériorité sur les autres Dieux, se mettre au service des Brahmanes et leur rendre les offices les plus humbles. Si le grand Dieu du ciel, loin de s’abaisser, cherche au contraire à grandir davantage, en lavant les pieds des Brahmanes, comment les hommes, les plus puissants monarques eux-mêmes, hésiteraient-ils à combler ceux-ci d’honneurs et de prévenances ?

Je soupçonne le ou les Brahmanes auteurs de ce vaste poème du Mahâbhârata, de n’avoir point rédigé ce passage, non plus que les passages analogues qui s’y rencontrent à chaque instant, dans des vues absolument désintéressées. D’autre part, je crains fort que les rois de la terre n’aient pas toujours calqué leur conduite à leur égard sur celle des rois du ciel, et que plus d’un, en dépit de l’exemple de Kṛṣṇa-Viṣṇu, se soit refusé à leur laver les pieds.

Le poète poursuit la description du Râjasûya ; je relève, en passant, ce nouveau détail :

« Rivalisant de magnificence avec le dieu Varuna lui-même, Yudhiṣṭhira procédait à ce sacrifice qui se composait de six feux et qu’ornaient de nombreuses dakṣinâs ».

Nîlakaṇṭha énumère les six feux mentionnés dans ce çloka. Ce sont les feux Âram̃bhaṇiya, Kṣatra, Dhṛṭi, Vyuṣṭi, Dvirâtra et Daçapeya.

L’Âram̃bhaṇiya est le premier que l’on allume, le Kṣatra semble se rapporter spécialement à la caste royale ; le Dhṛṭi lui est toujours joint dans le Râjasûya ; le Vyuṣṭi est une variété du Dvirâtra, ainsi appelé parce qu’il dure deux jours. Le Daçapeya, enfin, tire son nom d’une décuple libation de Soma. Ces définitions que nous empruntons à Böhtlingk sont assez vagues et incomplètes, il faut bien l’avouer.

Précédemment, le poète mettait les paroles suivantes sur les lèvres de Kṛṣṇa :

« En moi est l’habileté, la force est dans Bhîma, et Arjuna nous prêtera son appui à tous les deux. Nous détruirons le roi des Magadhas, comme les trois feux (du sacrifice consument) l’offrande ».

La glose est muette sur ce passage ; mais nous pouvons constater que le Râjasûya comptait deux fois plus de feux que les autres sacrifices. Lorsqu’il s’agit d’interpréter des passages de ce genre, on se heurte à des difficultés le plus souvent insurmontables, car il s’agit d’un rituel légendaire qui probablement ne fut jamais en usage, ou, s’il le fut, qui subit, dans la suite des temps, des modifications dont il est impossible de suivre la trace.

Il n’est pas sans intérêt toutefois de savoir comment on concevait l’idée de sacrifice, à l’époque où se formèrent ces antiques légendes, et la façon dont on l’interprétait ; c’est ce qui nous décide à poursuivre cette étude.

Vaiçam̃pâyana observe que :

« Les Divinités furent rassasiées d’iḍa de beurre clarifié, de homa, de libations (de soma etc., accompagnées d’invocations), dans ce sacrifice auquel procédaient de grands Ṛṣis, habiles dans la récitation des mantras. Ainsi que les Dieux, les Brahmanes furent comblés de dakṣinâs, de riz et de dons précieux. Il en fut de même de tous les ordres ; l’allégresse était générale ».

La vedi, l’enceinte sacrée, était remplie de Dieux, de Brahmanes et de grands Ṛṣis. On eut soin d’en écarter les Çûdras et, en général, les profanes, ceux qui n’avaient point fait de vœux, suivant l’expression du poète. C’est que la présence d’un seul homme disqualifié, d’un impur, eût suffi pour empêcher l’effet du sacrifice.

Au cours du Râjasûya de Yudhiṣṭhira. Kṛṣṇa fut proposé aux hommages de tous, ou mieux à leur adoration, à leur culte. Élevant la voix en pleine assemblée, Nârada s’écria :

« Ceux qui refusent d’honorer Kṛṣṇa aux yeux semblables à des feuilles de lotus, sont des morts-vivants ; personne ne doit leur parler ».

Cette adoration de Kṛṣṇa, c’est-à-dire de Viṣṇu devait compléter et clore la cérémonie, Sahadeva, l’un des Pâṇḍavas, le frère jumeau de Nakula, rendit le premier à Bhagavat les honneurs requis. Mais Sunîtha furieux, protesta, et les rois qui le considéraient comme leur chef résolurent d’interrompre la cérémonie. Tous s’écrièrent qu’ils s’opposaient au sacre de Yudhiṣṭhira et à l’adoration de Vâsudeva. Une terrible querelle s’éleva. Kṛṣṇa y mit fin en coupant la tête au blasphémateur, à Çiçupâla, le fils de Damaghoṣa. Le Râjasûya dès lors se continua paisiblement, sous les auspices du vainqueur.

« Janârdana, le puissant et bienheureux Çauri, armé de (l’arc) Çârṇga, du disque et de la massue protégea le grand sacrifice du Râjasûya jusqu’à son complet achèvement ».

Yudhiṣṭhira fut proclamé monarque universel et la royale assemblée se dispersa. Le nouvel empereur était perplexe. Il dit à Vyâsa :

« Ô le meilleur des Deux-fois-nés, j’éprouve une inquiétude pénible que toi seul peux dissiper. Le bienheureux ascète Nârada prédit qu’il arrivera des présages de trois sortes, au ciel, dans l’air et sur la terre ».

La flamme mystérieuse qui s’était échappée du cadavre de Çiçupâla pour pénétrer en Kṛṣṇa n’était-ce pas aussi un présage ?

Vyâsa répondit à Yudhiṣṭhira que l’effet de ces présages se ferait sentir pendant treize années, et qu’il aboutirait à la destruction totale des Ksatriyas, destruction qu’il aura occasionnée lui-même.

Il ajouta que lui Yudhiṣṭhira verrait en songe, cette nuit même, Çiva, monté sur son taureau, armé de son épieu et du Pinâka et qu’il ne fallait pas s’effrayer de cette vision, si terrible fût-elle. La destinée d’ailleurs n’était-elle pas inévitable ? Cela dit, Vyâsa se retira dans le Kailâsa, escorté de ses disciples.

Yudhiṣṭhira se désolait à la pensée qu’il dût être la cause de l’anéantissement de sa caste. Il se demandait s’il ne lui valait pas mieux mourir. Ses frères le rassurèrent et le décidèrent à vivre. Il prit la résolution de se conduire avec tant de bénignité et d’user à l’égard d’autrui de tels ménagements qu’il ne fournirait prétexte à aucune querelle, afin de se soustraire à sa terrible destinée. Il tentait l’impossible ; aussi, malgré son esprit de conciliation et son amour de la paix, il lui fallut le subir jusqu’au bout, ce destin formidable. Toutefois il n’y eut point de sa faute, mais bien de celle des Kurus.

Vidura pourtant ne ménagea point les avertissements à Dhṛtarâṣṭra. Il lui rappela, mais en vain, cette parole de Kâvya aux Âsuras pour les engager à ne point se mêler des affaires de Jambha, le père de Kayâdhû.

« Il faut renoncer à l’individu pour la famille, à la famille pour le village, au village pour la province, à la terre pour son propre âtman ».

Quel est bien le sens que le poète attribue à l’expression soulignée ci-dessus ? Nous ne saurions trop le dire ; car le mot âtman est susceptible de plusieurs interprétations. Le court apologue dont il est suivi semble indiquer qu’il s’agit du bonheur personnel, individuel, en ce monde et en l’autre. Dhṛtarâṣṭra, s’il avait compris ses véritables intérêts, n’eût pas écouté ses fils qui le voulaient contraindre à exiler les Pâṇḍavas dont la présence lui était une garantie de prospérité. Malheureusement pour lui, le vieux roi n’écouta point Vidura, son sage frère. Il était aveugle d’esprit comme il l’était de corps. Lorsqu’il eut chassé ses neveux et qu’il les eut condamnés à l’exil, Vidura lui apprit les présages terribles dont leur départ avait été accompagné. Comme ils s’éloignaient de Hastinâpura des feux brillèrent dans un ciel sans nuages, la terre trembla ; Râhu dévora le soleil, bien que ce ne fût point un jour de conjonction ; un bolide tomba à droite de la ville ; des animaux carnassiers, des vautours, des chacals, des corbeaux se repurent de la chair et des os des morts, emplissant de leurs cris les temples, les chapelles, les enclos sacrés, les places publiques. Il ajouta :

« Ces présages formidables, terribles, annoncent manifestement la destruction des Bharatas, ô prince ; et cela parce que tu as suivi de mauvais conseils ».

Pendant que Vidura et Dhṛtarâṣṭra s’entretenaient ainsi devant tous, voici que soudain apparut, au milieu de la Sabhâ, Nârada, le céleste Ṛṣi, entouré des grands Ṛṣis. Il prononça cette parole redoutable :

« À partir de maintenant, dans la quatorzième année, les Kauravas, par la faute de Duryodhana, succomberont devant la vaillance de Bhîma et d’Ârjuna ».

Ayant ainsi parlé, le meilleur des Ṛṣis divins, en vertu de sa puissance brahmanique supérieure, franchissant le ciel, disparut aussitôt.

Les Kurus se sentant perdus recoururent à Droṇa, comme à leur suprême espoir et le conjurèrent de les sauver. Ils lui offrirent leur royaume. Droṇa leur déclara que le sort étant inéluctable, ils devaient périr infailliblement. Lui-même ne tomberait-il pas un jour sous les coups de Dhṛṣṭadyumna ? Il leur fallait donc en prendre leur parti.

« Votre bonheur sera court, de même que, dans l’hiver. l’ombre du palmier. Accomplissez donc de grands sacrifices, jouissez et faites jouir ; car, à partir de ce jour, dans la quatorzième année, arrivera pour vous la suprême catastrophe ».

Ce que Drona recommande aux Kurus ce ne sont pas des plaisirs coupables, mais des jouissances légitimes et même saintes, dans une certaine mesure, car il s’agit surtout des festins et des présents qui suivent les « grands sacrifices ».

On ne saurait donc assimiler complètement ce langage à celui des libertins dont parle la Sagesse :

« Umbræ enim transitus est tempus nostrum… venite ergo et fruamur bonis quæ sunt et utamur creatura tanquam in juventute celeriter… Coronemus nos rosis antequam marescant ; nullum pratum sit quod non pertranseat luxuria nostra ».

Ces impies n’aspirent qu’à la débauche ; ils ne s’occupent nullement de leur salut.

Page 1