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Chapitre 10 La tempête

La petite maison de Vivien s’élevait sur un plateau exposé à tous les vents, qui dominait les vallées environnantes. Le jeune homme aimait sa demeure, il aimait son jardin et les grands peupliers plantés par son père, qui avait acheté jadis pour peu d’argent la lande inculte et triste. Avant de mourir, le vieillard vit sa haie de sureaux et d’osiers s’élever bien au-dessus de sa tête, et quand l’heure fut venue, pensant qu’il avait bien travaillé, il s’endormit content. Vivien continua son œuvre, mais la solitude est mélancolique au travailleur : un jour, il amena dans sa maison neuve la jeune épouse qu’il aimait en silence depuis longtemps.

Le travail partagé est le plus puissant des liens : penché sur le même sol, soucieux des mêmes soins, Anne et Vivien sentirent se resserrer chaque jour l’étreinte de leur tendresse. Ils vivaient seuls sur le plateau, ils furent bientôt tout l’un pour l’autre, sans qu’aucune pensée étrangère troublât la paix sereine de leur solitude.

La terre sait récompenser celui qui l’aime : après dix ans de travail en commun, la maison se cachait à demi sous les feuillages, et les champs défrichés formaient autour de l’enclos une ceinture verdoyante. Pleins d’un orgueil légitime, les époux se disaient que leur lutte salutaire contre la lande inutile profiterait à ceux qui les suivraient dans la vie ; aussi chacun, après l’autre, n’aimait-il rien autant que leurs cultures.

Un soir, le soleil se coucha dans un nuage sombre ; pendant la nuit, la tempête arriva du sud avec tant de violence que, renfermés chez eux, les époux tremblaient en entendant craquer les arbres et gémir les murailles. Jusqu’au jour, serrés l’un contre l’autre, ils écoutèrent l’ouragan passer sur le plateau, semblable aux pieds pesants d’escadrons ennemis qui broient indifféremment les vivants et les morts.

Au matin, le soleil se leva dans la buée des jours sereins, le calme s’était fait.

Pâles encore de leur effroi, Anne et Vivien sortirent de la maison. De tout ce qui avait fait leur joie, rien n’existait plus ; les arbres déracinés, en tombant sur le sol, avaient brisé les fleurs et les arbustes, la pluie avait emporté les semences et raviné les cultures ; tout était ruine devant eux, et comme ils franchissaient le seuil de leur demeure, un pan de mur s’écroula, ensevelissant leur pauvre avoir.

Au bruit terrible ils s’étreignirent avec force, et restèrent immobiles, anéantis devant ce désastre. Après le premier choc de la douleur, Anne serra plus fort son mari contre sa poitrine, et levant sur lui ses yeux pleins d’une indicible tendresse :

— Tu me restes, au moins, dit-elle, et je te reste ! Ô Vivien, rien n’est perdu, puisque nous vivons tous les deux !

Il regarda avec respect sa vaillante épouse, et les yeux débordants de larmes de joie :

— Puisque tu m’aimes, dit-il, rien n’est perdu. Nous sommes encore jeunes, nous recommencerons.

Paris, novembre 1879.

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