Chapitre 9 La nuit
A mon ami Ad. Dupuis.
Le rossignol jetait au dehors un appel si vibrant, si passionné, que Jacques ferma son livre et se dirigea vers la fenêtre.
La lune versait sur la campagne une lumière douce et qu’on eût dite tamisée à travers un tulle blanc ; les jeunes pousses des bouleaux qui commençaient à vêtir les branches grêles et déliées, dessinaient sur le ciel gris pâle des bouquets d’une élégance extrême ; quelques masses de sapins noirs formaient d’épaisses ombres çà et là, et plus loin, les rochers humides de la pluie du jour brillaient comme des parcelles de mica, sous les clartés sereines de cette nuit de printemps.
Jacques embrassa des yeux le paysage connu, aimé, qui faisait presque partie de lui-même ; pas une ligne de ce pays qui ne lui fût assez familière pour qu’il ne pût indiquer du doigt, les yeux fermés, l’endroit précis où se trouvait tel arbre, tel buisson : pas un de ces sentiers où son pied ne se fût imprimé dans la poussière.
Que de jours et de nuits de son existence s’étaient écoulés là, devant cet horizon tranquille, borné, d’où s’exhalait cependant je ne sais quel souffle de grandeur et de liberté… Par delà les rochers, par delà les forêts, on sentait s’étendre les plaines, dont l’air sain, embaumé, arrivait par larges bouffées à la poitrine du travailleur fatigué.
Le rossignol, qui s’était tu un moment, reprit son appel, intense, enivré, avec une véhémence inouïe, presque de la colère ; c’était un défi plutôt qu’une prière… au loin, dans ces rochers, un autre rossignol lui répondit ; sa voix affaiblie par la distance arrivait comme un écho… un troisième rival lança tout à coup une note éclatante dans la clairière voisine, et tous les trois ne cessèrent plus de se répondre…
Jacques poussa un soupir, quitta la fenêtre et voulut retourner à son livre, mais les rayons jaunes de la lampe blessèrent ses yeux si doucement reposés par la lumière voilée de la lune ; il retourna à la fenêtre, s’accouda, et, se laissant envahir peu à peu par un flot montant de souvenirs, il revécut le passé et rouvrit sa blessure.
C’était une vieille blessure, et elle saignait toujours ; ce petit bois, qui touchait à son jardin, avait vu grandir ses jeunes amours ; il avait aussi vu tomber les larmes amères de l’amour trahi, de l’orgueil vaincu. Cinq ans s’étaient écoulés, et pourtant, à chaque renouveau, la blessure semblait ne dater que de la veille ; les jours avaient emporté la vivacité de ce chagrin, ils n’avaient pu en diminuer la profondeur.
C’est là qu’il avait aimé ; elle était jeune, belle et libre de donner sa main et sa vie à celui qu’elle aurait choisi. Séduit par le voisinage, Jacques avait passé près d’elle de longues soirées d’hiver, la regardant travailler sous la clarté adoucie de la lampe, l’écoutant causer avec ses vieux parents, et nul ne sait pourquoi cette jeune femme veuve, qui avait à peine effleuré la vie, lui paraissait plus sage et plus instruite que les philosophes et les savants.
Était-ce la douleur qui, en la touchant de son aile, lui avait donné cette maturité précoce ? Régine était-elle un de ces fruits savoureux qui contiennent d’eux-mêmes, sans que le jardinier y contribue, la quintessence de tous les arômes, de tous les parfums ?
Qu’importait au travailleur pensif, pourvu que ce fruit embaumât sa demeure et sourit éternellement à ses yeux charmés ?
Le printemps était venu après l’hiver, les portes de leurs jardins donnaient sur la clairière ; pourquoi se trouvèrent-elles un jour ouvertes en même temps ? Pourquoi Jacques et Régine, lorsque les vieux parents, endormis de bonne heure, oubliaient dans un rêve heureux les soucis de leur vieillesse, prirent-ils l’habitude de marcher côte à côte dans les sentiers sablés qui tournaient si doucement autour des rochers et du bois ? Les rossignols le savent sans doute, et c’est pour cela qu’ils passent leurs nuits à chanter.
Leurs mains s’étaient jointes, leurs yeux s’étaient parlé, leurs lèvres n’avaient rien dit ; à quoi bon les promesses quand le cœur se sent capable de tout tenir ? Les chatons des saules tombèrent, les bouleaux prirent tout leur feuillage, les muguets des bois se fanèrent, et les rossignols cessèrent de chanter. Jacques n’avait rien dit encore, car Régine était presque riche, et lui n’avait que son travail, travail de penseur qui vieillit vite et n’enrichit guère.
Un soir, la pluie les avait empêchés de sortir ensemble, il vint retrouver son amie sous la lampe, auprès des vieux parents ; un intrus se présenta, fut aimable et se retira après une courte visite. C’était un prétendant protégé par la famille : Régine ne pouvait rester veuve ; un beau parti se présentait… On demanda à Jacques quel était son avis… Le cœur plein d’amertume, car il se sentait pauvre et son amie ne disait rien, il conseilla le mariage et rentra chez lui désespéré.
Était-ce à lui d’enchaîner à sa vie de travail et d’obscurité cette jeune femme, digne de briller dans le monde ? Les gens modestes ont de ces méfiances… Il se jugea égoïste, flétrit son amour pur du nom de recherche intéressée, et, sans attendre les conseils du grand jour, il partit pour un voyage…
Quand il revint, Régine n’était plus là ; abandonnant les deux vieux, tristes de son absence, elle était retournée dans le monde ; depuis, elle y vivait non mariée, mais il l’ignorait, très fêtée, il le savait, sans qu’on le lui apprît. Qui sait ce qui s’était passé dans son âme quand Jacques avait pris la fuite ? Elle avait peut-être aussi souffert, mais pas plus que lui elle n’avait proféré une plainte.
Voilà ce que Jacques se rappelait, pendant que les rossignols chantaient dans le bois… l’amertume croissant toujours, il descendit dans son jardin, moins pour se distraire que pour épuiser son angoisse ; la clef de la petite porte était toujours là, bien rouillée, mais serviable toujours… il ouvrit la porte et entra dans la clairière.
La lumière de la lune projetait sur le gazon encore court l’ombre des rameaux déliés ; les ormes n’avaient presque pas de verdure, les coudriers portaient à peine au bout de leurs branches souples les petits nœuds tendres et veloutés d’où sortiraient les feuilles ; une bonne odeur d’herbe, de jeunes pousses, d’écorces humides donnait à l’air de la nuit une fraîcheur pénétrante ; une vigueur jeune et résolue semblait flotter dans l’atmosphère et s’infiltrer jusqu’au plus profond des moelles. C’était un de ces soirs où l’on se sent courageux, où l’on voudrait partir pour la conquête du monde, où l’on ne peut rien entreprendre que de noble et de grand.
Il errait depuis un moment, et l’amertume qui l’avait poussé là se changeait peu à peu en un chagrin plus résigné, plus idéal, quand il entendit un pas sur le gravier. La clairière était bien isolée, mais jamais rien de mal n’y était arrivé ; le petit bourg dormait depuis longtemps ; Jacques s’arrêta et attendit.
Une robe grise passa devant lui, se dirigeant vers l’autre porte, celle de Régine ; il s’élança rapidement vers la jeune femme, qui se retourna effrayée.
— Jacques ! murmura-t-elle en le reconnaissant.
Elle étendit la main vers un tronc pour se soutenir, palpitante de sa peur passée et de son émotion nouvelle, et resta immobile, appuyée aux branches inférieures d’un lilas.
Il n’osait parler, craignant de rêver et de voir s’évanouir cette image tant aimée ; toute son amertume, avait soudain disparu, faisant place à une joie intense et muette.
— Vous étiez ici ? dit-il enfin, très bas ; il lui semblait que le son de sa propre voix devait lui blesser les oreilles.
— Oui… depuis ce matin… mes vieux parents sont malades et tristes…
Elle baissa la tête : il y avait longtemps qu’ils étaient tristes et malades, mais elle n’avait osé venir les voir plus tôt, craignant aussi peut-être une rencontre inévitable.
— Vous êtes seule, dans ce bois, la nuit ? demanda-t-il avec un reste de soupçon ; votre mari vous laisse sortir seule ?
— J’étais venue écouter les rossignols, répondit doucement Régine, ils chantent si bien ! Je ne suis pas mariée, ajouta-t-elle plus bas.
Jacques, ivre de joie, sentit tout à coup que cette heure allait faire date dans sa vie.
— Les rossignols chantaient aussi bien autrefois, dit-il, s’enhardissant soudain, et cela ne vous a pas empêchée de partir !
Elle secoua tristement la tête et se mit à marcher dans l’étroit sentier ; ils avaient quitté les coudraies et cheminaient maintenant sous les pins, dans l’ombre parfumée de senteurs résineuses.
— Ce n’est pas moi qui suis partie, dit-elle enfin.
Un rayon de lumière qui passait par une trouée montra à Jacques son doux visage, un peu amaigri, mais toujours aussi beau et cent fois plus charmant.
— C’est moi, j’en conviens, mais je l’ai fait pour ne pas vous nuire, pour vous laisser libre…
— Hélas ! s’écria-t-elle en serrant l’une contre l’autre ses mains nerveuses, étais-je libre ? est-on libre quand le cœur s’est donné, quand…
Elle se tut ; ses lèvres tremblantes l’empêchaient de parler.
— Vous m’aimiez donc ? lui demanda Jacques sans oser la regarder.
— Oui, je vous aimais ! Je puis vous le dire à présent que les années ont tout ôté, tout détruit, à présent que j’ai appris à souffrir… Mais l’épreuve a été cruelle ! Pourquoi m’avez-vous fait subir ce martyre ? Trop d’orgueil, sans doute ! Ah ! vous autres hommes, vous avez plus d’orgueil que d’amour, tandis que nous…
— Vous n’avez pas d’orgueil, vous autres femmes ? Ce n’est pas par orgueil que vous avez gardé le silence ? C’était à vous de parler, vous qui étiez plus riche et plus considérée que moi… moi, pauvre diable !
— L’orgueil, toujours l’orgueil ! répéta Régine avec tristesse ; vous saviez que je vous aimais, cela ne vous suffisait pas. Il eût encore fallu vous le dire ! Allez, Jacques, votre châtiment sera de connaître trop tard le cœur que vous avez perdu.
— Perdu ! demanda-il, non pas désespéré comme il eût dû l’être, mais plein d’une émotion joyeuse. Perdu ? Vous ne m’aimez plus ?
— Non ! dit-elle, en détournant la tête.
— Et moi, je vous adore, Régine, s’écria-t-il soudain en lui prenant les deux mains. Êtes-vous satisfaite, cruelle orgueilleuse ? J’ai passé cinq ans à vous maudire, à me maudire, à vous pleurer, et, vous, vous ne m’aimez plus : êtes-vous assez vengée ?
Elle détourna la tête pour cacher le flot de pleurs qui inonda son visage.
— Vous êtes vengée, vous êtes contente ? Et maintenant que me direz-vous ?
— Mon mari ! fit-elle en cachant ses yeux débordant de larmes sur l’épaule de Jacques.
Ils revinrent lentement par les sentiers semés d’aiguilles résineuses ; les branches des aliziers secouaient sur eux leurs grappes parfumées, les muguets dans les taillis ouvraient des clochettes sur leur passage, le bois tout entier semblait leur faire fête d’être revenus ensemble comme autrefois.
— Je crois, dit Régine au moment de se séparer, je crois qu’après tout, il vaut mieux que nous ayons souffert… Nous sommes meilleurs, et nous nous aimons mieux.
Il lui serra une dernière fois la main et la laissa disparaître derrière cette petite porte qui désormais lui serait toujours ouverte… En ce moment, le rossignol, son voisin, que sa présence n’effarouchait pas, lança dans l’air calme une fusée aiguë de notes triomphantes, et ses rivaux lui répondirent au loin ; pendant un instant, ils chantèrent tous trois en même temps leur hymne à la joie.
Au Bourdon, Nemours, avril 1878.
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