Chapitre 11 La neige
La neige tombait presque sans relâche depuis deux jours entiers. Les routes avaient d’abord reçu une couche fine et ténue, semblable à du grésil, bientôt emportée par le vent ; puis une autre espèce de neige était venue, celle-là composée de larges flocons en forme d’étoiles, qui tombaient lentement, comme des plumes de cygne, et s’étalaient sur le sol avec la grâce moelleuse d’un être vivant et coquet.
La neige ne s’était pas contentée de recouvrir les chemins battus ; après avoir commencé par fondre sur le gazon jauni, sur les haies épineuses, elle s’y était enfin attachée, et, depuis, elle n’avait cessé de s’amasser lentement, mais sans répit, et la campagne avait disparu sous un voile uniforme.
Le ciel s’était rougi pour un instant vers le soir du jour précédent, et les creux où la neige entassée formait des ombres bleues avaient semblé plus bleus encore ; puis le gris uniforme s’était refermé sur l’astre disparu, la nuit était venue, grise aussi sur la terre blanche, le jour terne et blafard lui avait succédé, et les villages, n’osant plus se secouer dans leur torpeur glacée, se demandaient si le monde allait mourir sous la neige qui tombait toujours.
Dans la dernière maison du village, la fenêtre était close par un volet de bois ; un filet de fumée sortant du toit de chaume montait tout droit dans l’air tranquille ; la lumière qui éclairait cette demeure venait du côté du jardin, où une porte-fenêtre donnait accès de plain-pied. Sous l’énorme manteau de la noire cheminée, deux jeunes gens causaient tout près l’un de l’autre, mais leurs escabelles ne se touchaient pas ; quoique seuls, leurs mains restaient désunies, – leurs cœurs ne battaient pas ensemble.
— Le vieux est à la ville ? demanda le jeune homme. Son air ennuyé ne suffisait probablement pas à exprimer sa mauvaise humeur, car il y joignit un ton bourru.
— Il est allé chercher une potion pour la vache malade, répondit la jeune fille ; mais je ne crois pas qu’elle l’attende, elle doit être morte à l’heure qu’il est. Il va gronder quand il rentrera.
— Pourquoi ne vas-tu pas y voir ? grommela le jeune homme.
Elle haussa les épaules.
— Pour le bien que je peux y faire, ça n’en vaut pas la peine, et d’ailleurs ça me fait du mal de voir souffrir une bête. J’aime mieux n’y pas regarder.
Elle baissa la tête tristement vers le foyer, où brûlait un petit feu de racines, aussi maigre et aussi chétif que pouvait le souhaiter le maître le plus parcimonieux. Ils gardèrent le silence un instant. Quelques flocons de neige tombèrent par le haut de la cheminée, brillèrent pendant leur chute de toutes les couleurs du prisme, puis disparurent dans les cendres.
— Quand doit-il revenir ? fit le jeune homme.
— À trois heures. La voiture repart une heure après pour la ville ; il ne peut pas y avoir de retard, dit-elle.
— Il sera ici dans une demi-heure, répondit-il en regardant la vieille horloge. Écoute, Mélie, puisqu’il faut parler franc, j’ai quelque chose à te dire.
— Je sais ce que c’est, fit la jeune fille d’un air navré, tu ne m’aimes plus.
Le jeune homme, embarrassé, fit un geste indécis, puis, revenant à son idée, il reprit avec une naïveté cruelle :
— Mais si, je t’aime toujours ; on n’est pas camarades pour rien ; il reste un peu d’amitié…
— Oui, c’est entendu, tu ne m’aimes plus comme tu m’aimais à la Saint-Jean dernière ; tu ne veux plus de moi pour ta bonne amie.
Il se leva de son siège rustique et fit quelques pas dans la salle.
— Eh bien ! non, c’est vrai, dit-il enfin ; ce n’est pas ma faute ! l’amour ne se commande pas.
— Ce n’est pas ce que tu me disais quand tu me demandais de t’aimer ; tu disais dans ce temps-là que ton amour pour moi méritait une récompense, et que je devais t’aimer aussi. J’ai obéi, et à présent, c’est autre chose ?
— Eh ! oui, c’est autre chose ! dit Jean, de plus en plus maussade. On a une bonne amie pour un temps, pour passer sa jeunesse, et puis, le temps venu, il faut bien faire comme les autres, et se marier.
Mélie se leva toute droite, toute blanche, les yeux fixés sur le visage de celui qui l’abandonnait et qui baissait la tête, incapable de soutenir son regard.
— Tu te maries ? dit-elle d’une voix rauque.
— Oui, – mes parents le veulent, et je ne peux pas les contrarier.
— Et moi ?
— Ah bien ! toi… je ne t’avais pas promis le mariage au bout du compte ! fit le don Juan de village en se révoltant.
— Oh ! non ! tu ne m’avais rien promis du tout.
— Puisque tu en conviens toi-même…
— J’en conviens, répéta la jeune fille en se rasseyant.
Tout son être frêle et mignon frissonnait plus encore sous la lâcheté de l’abandon que sous la douleur d’un amour méconnu.
— Je conviens que tu as raison de ne pas m’épouser, puisque je ne suis qu’une enfant trouvée, nourrie par charité, servant aujourd’hui chez le vieux qui m’a recueillie. Oh ! non ! on n’épouse pas une fille comme moi… tu as raison, Jean. Ta future est riche ?
— Mais oui, pas mal ! répondit Jean en se caressant la moustache d’un air content.
Mélie prenait bien la chose, à ce qu’il lui semblait, et cela le mettait en belle humeur.
— Et jolie ?
— Pour cela, rien de trop ! fit l’ex-amoureux en baissant l’oreille. Mais la noce n’est pas faite, et ne se fera qu’à Pâques ; il leur faut tout ce temps-là pour arranger les chiffons de la mariée. En attendant, petite Mélie, si tu veux, nous pourrons avoir encore quelques semaines de bon temps… Tu es jolie, plus jolie que ma future, ah ! pour cela, oui !
Il voulait prendre la jeune fille par la taille et appliquer un baiser sur ses joues décolorées ; elle bondit en arrière, s’appuyant au montant de la cheminée, et, regardant en face l’homme qu’elle avait aimé, elle lui cracha au visage.
— Va-t’en ! lui dit-elle, pendant que Jean stupéfait essuyait machinalement l’outrage avec sa manche et la regardait avec ses gros yeux à fleur de tête, pleins d’une méchante colère. Va-t’en, répéta-t-elle ; ou je te tuerais !
Elle avait pris la pelle à feu et la brandissait si près du visage de Jean, qu’il recula prudemment du côté de la porte du jardin.
— Comme tu voudras, murmura-t-il, déconfit ; comme tu voudras… Je ne pensais pas à te fâcher, il n’y a pas de quoi se mettre en colère…
— Va-t’en ! dit encore la jeune fille, mais cette fois sans le menacer ; la fureur avait disparu de son visage, qui n’exprimait plus que le dégoût.
Il battit en retraite et sortit en refermant sur lui la porte du jardin. Sa silhouette assombrit un instant le peu de jour que laissaient entrer les carreaux verdâtres, puis disparut, et Mélie retourna près du foyer.
Elle ne pleurait pas ; certains coups meurtrissent le cœur comme d’autres le corps, sans faire couler ni de sang ni de larmes, et ce ne sont pas les moins douloureux ; elle regarda sa vie passée comme on regarde un travail mal fait, une œuvre manquée.
C’était par un jour d’hiver semblable à celui-ci qu’on avait accueilli dans la maison communale sa mère mourante, qui la portait dans ses bras. Le seul mot que la malheureuse avait su prononcer était un nom : Mélie. Était-ce le sien ou celui de la petite fille, alors âgée de trois ans ? À qui cela importait-il ? L’enfant fut nommée Mélie ; on enterra la mère, et tout fut dit.
Le vieux Jacques, qui n’était pas jeune alors, avait ramassé vers sept ans cette petite créature, jusque-là un peu nourrie par tous, et il l’avait promue au grade de servante.
Servante, pour une enfant qui n’était qu’une mendiante ! Il y avait là un changement de position sociale, et Mélie sut gré au vieillard de l’avoir élevée à cette dignité. Toute petite, mais déjà intelligente et docile, elle l’avait servi dans la mesure de ses forces enfantines, souvent au-delà, – ne réclamant d’autre salaire que son pain quotidien.
Le vieillard était rude et grossier, et souvent il parlait plus fort qu’il n’eût fallu ; cependant jamais il n’avait frappé l’orpheline, retenu peut-être par un vague respect de ce malheur qui n’avait aucune protection.
La vie de Mélie s’était écoulée dans cette cabane, entre les vaches et les poules, sans joies, sans espérances, sans rêves d’avenir. Que pouvait-elle rêver ?
Jean l’avait remarquée un jour, puis courtisée, – à la Saint-Jean il l’avait choisie pour danser… C’est alors que le cœur de la jeune fille avait connu l’orgueil d’être aimée et la joie plus humble et plus pénétrante d’aimer elle-même.
Elle n’aimait pas le vieux, qu’elle craignait. Elle avait aimé les petits veaux et les poussins ; – tous ces êtres élevés par elle avaient disparu dans la voiture qui conduit les marchandises à la ville. Les enfants trouvés n’ont jamais d’amis parmi ceux de leur âge ; les parents ont bien soin de leur répéter : On ne sait pas seulement d’où ça vient ! Comme s’il était nécessaire de venir d’un endroit connu pour mériter un peu de tendresse !
Jean l’aimait ! Il la préférait aux autres ! Elle sentait son pauvre petit cœur gonflé de reconnaissance, à l’idée que lui, le plus beau et le meilleur du village, ne méprisait pas une enfant trouvée. Elle l’aima de toutes ses forces, car elle goûtait pour la première fois la douceur de la tendresse.
Maintenant il se mariait. Il avait assez d’elle ! Pas encore assez, cependant, puisqu’il avait osé… À ce souvenir, elle frissonna comme sous l’injure, en cachant sous ses deux mains ses yeux brûlants et secs, et son front couvert de honte !
Il ne l’avait pas aimée, c’était clair. Pendant qu’elle rêvait de lui consacrer sa vie, s’efforçant d’imaginer des dévouements impossibles pour les mettre à ses pieds, il cherchait un passe-temps qui le conduisît sans ennui jusqu’à l’époque de son mariage. Une amertume profonde entra irrévocablement dans l’âme de cette enfant, à qui personne n’avait enseigné la résignation, et qui se révoltait contre l’injustice.
La colère et l’amertume, tels allaient être ses compagnons de chaque jour.
Rien n’est plus cruel pour une âme innocente que de sentir soudain de mauvais sentiments la pénétrer avec le froid du glaive. Ces hôtes malsains sont plus douloureux encore à supporter que le mal qui les a fait entrer.
Hélas ! quoi qu’on ait pu dire, ce n’est pas par goût qu’on devient méchant : l’apprentissage de la perversité est accompagné de bien des tortures !
Pendant que Mélie sentait la rage et l’indignation lui déchirer le cœur, la porte extérieure s’ouvrit, et le vieux entra tout couvert de neige. Il se secoua sur le seuil, et pénétra dans sa demeure sans une parole amicale pour celle qui gardait son foyer.
— Eh bien, dit-il, la vache ?
— Elle ne va pas mieux, répondit machinalement la petite servante.
— J’y vais, grommela Jacques en sortant aussitôt.
Elle avait repris sa méditation, et cherchait quelque vengeance, lorsque le vieux rentra, les sourcils hérissés, les mains tremblantes, dans une indicible colère.
— Elle est morte ! cria-t-il en frappant de son bâton sur la pierre du seuil ; elle est froide, et toi, misérable fainéante, tu n’as pas seulement été la regarder.
— J’y ai été, maître, répondit Mélie en quittant sa place ; j’ai cru qu’il n’y avait rien à faire, et je n’y suis pas retournée.
— Tu mens, s’écria le vieillard en bégayant de colère ; tu n’as pas mis les pieds hors d’ici ! Tu crains le froid, tu es frileuse comme une princesse, et tu es restée à te chauffer les pieds…
Il s’était approché de la porte vitrée, et il aperçut les traces de pas, que la neige n’avait pas eu le temps de recouvrir. Le temps s’était un peu éclairci, et les flocons blancs avaient cessé de tomber.
— Tiens, dit-il, blême de rage, voilà pourquoi tu ne soignes pas ton bétail, pourquoi tu ne fais plus œuvre de tes dix doigts ! Mademoiselle a un amoureux qui vient la voir, et l’on devise ensemble, au lieu de travailler… Un amoureux ! un amoureux à Mélie ! Quel malheureux abandonné de toutes a pu courtiser la belle demoiselle que voilà ?
Mélie sourit amèrement et se croisa les bras pour attendre que la colère de Jacques fût passée.
— Un amoureux ! à une enfant trouvée ! Une misérable fille que j’ai eu la bonté de recueillir, et qui ne m’a jamais aidé en rien ! C’est depuis que tu es chez moi que le malheur me poursuit ! Auparavant j’étais riche et je faisais des économies ; à présent, l’argent s’en va on ne sait où… Tu m’as porté malheur, oiseau de vilain présage ! Je te chasserai, je te remettrai dans la rue où je t’ai prise et où j’aurais dû te laisser. Que j’ai été bête ce jour-là !
La voix claire de Mélie s’éleva tout à coup et couvrit les radotages irrités du vieillard.
— Je vous ai porté malheur, maître, cela se peut, mais je ne l’ai pas fait exprès. J’ai travaillé de mon mieux et je n’ai point demandé de gages. Si je vous porte malheur, je vais vous rendre votre chance, car je m’en vais, mon maître, et je ne vous coûterai plus rien !
Les yeux irrités du vieillard rencontrèrent le regard clair et dédaigneux de la jeune fille. En une heure, elle avait vidé la coupe d’absinthe ; une goutte de plus ou de moins lui importait peu.
— Eh ! va où tu voudras, enfant du diable, s’écria Jacques, furieux de se voir tenir tête, personne n’a besoin de toi ici ! Tu dois être une fille de sorcier !
— C’est peut-être vrai ! répondit la petite servante en levant le loquet de la porte. Adieu, maître ; que le bon Dieu vous rende la chance que je vous ai fait perdre.
Elle ouvrit la porte. Sa silhouette frêle et élégante, malgré ses lourds vêtements de laine grossière, se dessina un instant sur le fond éclatant de la neige fraîche tombée. Il ne neigeait plus du tout, mais l’air du soir approchant semblait plein de douleurs inexprimées, comme les yeux et la bouche d’un enfant prêt à fondre en larmes.
La porte retomba, et Jacques, resté seul, murmura :
— Bon débarras !
Quittant ses vêtements de voyage, il revêtit ceux qu’il portait tous les jours, puis alluma une lanterne, car la lumière décroissait rapidement, et retourna près de la vache morte. Il la toucha de la main, s’assura qu’elle ne vivait plus, et rentra dans la maison, toujours grommelant et maugréant.
L’heure du souper viendrait, personne n’y songerait pour lui ; il alla chercher une terrine et quelques légumes dans un panier, s’assit sur un siège bas, le panier entre ses jambes, et commença de préparer son repas. Pendant qu’avec des gestes maladroits, il pelait lentement des pommes de terre, il se mit à songer à ce qui venait de se passer.
Elle était partie ! Eh bien, tant mieux ! Avec ses petites mains et ses petits pieds qui ne trouvaient jamais de sabots assez mignons pour se chausser, c’était une piètre servante. Ce qu’il faut dans un ménage, c’est une forte fille avec de grands pieds et de grandes mains, qui ne ploie pas sous le fardeau des lourdes canes pleines de lait.
Et puis, elle avait sa tête, cette Mélie ! Il ne fallait pas lui dire grand-chose pour la faire mettre bien en colère ! Si peu qu’on lui parlât de sa naissance, elle devenait rouge comme un coq, et ses yeux flambaient comme braise ! Elle n’était pas née pour être servante, bien sûr, car elle ne savait pas supporter les reproches.
Ainsi tout à l’heure elle était partie, Dieu sait pourquoi ! N’eût-elle pas mieux fait de se mettre tranquillement à préparer la soupe ! mais elle avait toujours eu un caractère du diable !
Toujours ! non. Autrefois elle était bien gentillette quand elle était petite et qu’elle se tenait à ses genoux en l’appelant : Papa Jacques. Elle avait été bien aimable dans ce temps-là, et même longtemps après. Dans une maladie qu’il avait faite, elle lui avait préparé les ordonnances du docteur comme une petite femme, si bien qu’un jour, M. le docteur lui-même avait caressé les cheveux de la petite en disant que c’était elle qui avait sauvé le vieux bonhomme.
Quel âge avait-elle alors ? Peut-être bien douze ou treize ans. C’est dans ce temps-là que Jacques, n’ayant ni enfants ni proches parents, avait pensé à laisser par testament son bien à sa petite servante. Mais il n’en avait rien dit à personne, car on dit que ça porte malheur de faire son testament, et Jacques n’entendait pas mourir avant son temps.
Est-ce après la maladie du vieux qu’elle était devenue si jolie ? Ce devait être après, car, lorsque le médecin lui avait fait compliment, elle était bien pâle et bien maigre… La fatigue sans doute, car elle avait veillé plus de quinze nuits, et s’en ressentait encore à l’hiver suivant… Oui, elle était devenue très jolie ; si les garçons y avaient fait attention, le père Jacques aurait pu avoir de l’ennui à cause d’elle ; mais les garçons n’y avaient pas pensé, et ça se comprend ! Une enfant trouvée !
Elle ne se marierait pas, pour sûr… Qui diable avait pu venir la courtiser ? Eh bien, ça ne faisait plus rien, à présent, puisqu’elle était partie… Partie ? Bah ! on dit qu’on s’en va, et puis on revient bien penaude à l’heure du souper… Elle allait rentrer tout à l’heure.
Une minute s’écoula. Le père Jacques continuait à peler ses pommes de terre, et naturellement il en pelait pour deux, puisqu’elle allait revenir. Quand il jugea qu’il en avait assez, il prêta l’oreille, croyant entendre le bruit du loquet… Mais personne ne parut.
— Elle est derrière la porte, se dit-il, et n’ose pas entrer. Bah ! il faut avoir de l’indulgence pour les fautes de la jeunesse, et puis elle doit avoir eu froid.
Il se leva, referma son couteau et le mit dans sa poche – vieille habitude de paysan – puis attendit encore un moment.
— Elle n’entrera pas toute seule, se dit-il, je vais lui ouvrir.
Il se dirigea vers la porte à pas de loup, autant que le lui permettaient ses sabots, et ouvrit.
Il n’y avait personne.
Il recula effrayé, comme s’il avait vu se dresser en face de lui quelque apparition menaçante, et une peur inexplicable fit dresser ses cheveux gris sous son chapeau de feutre. Il n’était pas poltron, cependant, et fit aussitôt deux pas en avant. Les traces de ses pas venant de la route qui conduisait à la ville étaient presque effacées par la neige ; d’autres traces toutes fraîches reprenaient le même chemin en sens inverse, celles-là étaient celles de Mélie, reconnaissables à la petitesse des empreintes ; depuis il n’était pas tombé de neige. Elles étaient assez espacées, profondes, le talon à peine marqué, comme celles d’une personne qui court. Le vieillard se frotta les yeux, et dit tout haut :
— Elle doit être quelque part dans le village.
Il tourna la tête vers les maisons, mais aucune empreinte n’était visible de ce côté-là.
Malgré lui, niant l’évidence, il dit :
— Cela ne se peut pas !
Le jour avait presque disparu, mais le ciel gris plein de neige n’était pas sombre, et la blancheur de la terre rendait les moindres traces très reconnaissables. Oubliant de refermer derrière lui la porte de sa maison, le père Jacques suivit les marques des petits pieds, un peu penché en avant, comme un homme qui cherche à déchiffrer quelque chose.
Après quelques enjambées, les empreintes reprenaient une allure raisonnable, Mélie avait cessé de courir, sans pour cela ralentir beaucoup le pas. L’un après l’autre, les petits pieds si mignons, si peu faits pour supporter le poids des lourds fardeaux des champs, avaient suivi leur chemin dans la neige, vers la route de la ville.
Quand il eut fait un kilomètre, le père Jacques s’arrêta pour humer l’air. Un flocon de neige tomba dans sa barbe et un autre sur sa main. Levant la tête et regardant devant lui, il cria :
— Petite !
C’est ainsi qu’il la nommait autrefois, quand elle était pour lui plutôt un jouet qu’une servante ; c’était un terme d’amitié auquel elle répondait toujours par un sourire.
— Petite ! répéta le vieillard, et il pensa avec confiance : Elle comprendra tout de suite que je lui pardonne.
Rien ne répondit ; il pressa le pas en suivant toujours les petits pieds imprimés dans la neige et qui semblaient marcher devant lui vers un but inconnu. Mais les flocons recommençaient à tomber, de plus en plus épais ; le ciel devenait plus noir et se rapprochait de la terre ; la nuit venait… La nuit, ce n’était rien, mais la neige !
Voici que les empreintes, tout à l’heure si nettes, même de loin, se remplissaient de flocons nouveaux ; ce n’étaient plus que de petits creux encore visibles.
Le vieillard marchait vite maintenant, presque plié en deux pour mieux distinguer ces traces effacées ; de temps en temps il se relevait et lançait contre le ciel noir et bas son appel, non plus confiant, mais désespéré :
— Petite !
Et rien ne répondait dans l’air sans écho.
Retrouvant encore les petits pieds sous la neige, par un effort de volonté qui lui donnait mal à la tête, il arriva à la grande route, celle qu’il avait quittée deux heures auparavant, celle que la voiture avait dû parcourir depuis peu, se dirigeant vers la ville… Mais là, plus rien. Les petits pieds avaient disparu sous une épaisse couche de neige, et les flocons, de plus en plus nombreux, de plus en plus épais, tombaient lentement, formant devant les yeux dilatés du vieillard un voile impénétrable et glacé. Debout sur le chemin où ses traces à lui-même venaient de s’effacer, il regarda l’horizon à droite et à gauche, en l’interrogeant avec une anxiété sans fond, et d’une voix pleine de larmes, il lança encore une fois son appel inutile :
— Petite !
Paris, 10 mars 1879.
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