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Chapitre 12 Les noisettes

La verte avenue toute droite s’allongeait sous les branches croisées, bien loin, bien loin, terminée par un point blanc qui était la plaine lumineuse, où le soleil faisait ondoyer l’or des blés.

La charmille qui bordait l’allée de vert gazon, fraîchement émondée, donnait à ce bois l’apparence d’un paysage de jardin, tel qu’on en voit à Versailles ou dans les gravures d’Eisen.

Des deux côtés le clair taillis s’étendait, formant de petits îlots de verdure où le soleil jetait des percées joyeuses de mouvante lumière, suivant la fantaisie du vent léger, qui passait sur les cimes avec un joli bruissement de feuilles froissées.

Ils marchaient tous deux dans l’allée, lentement, à petits pas, elle, s’appuyant sur le pommeau de son ombrelle à haute canne ; lui, tout droit encore et guilleret, les mains derrière le dos ; elle, les cheveux couverts d’une dentelle sous laquelle ses petites boucles argentées semblaient mousser et foisonner ; lui, sous un chapeau de paille à larges bords qui faisait penser aux chaudes journées de ce pays où les nègres, revêtus de caleçons blancs, travaillent dans les cannes à sucre, sur les images de vieilles boîtes de sucre d’orge ou dans les éditions vieillottes de Paul et Virginie.

Ils se boudaient visiblement, car ils allaient sans se parler, sans se regarder, hormis à la dérobée, et le coup d’œil qu’ils se jetaient alors était chargé de reproches. Après qu’ils eurent ainsi franchi la moitié de l’avenue, ils se trouvèrent pourtant moins loin l’un de l’autre, et force leur fut de se parler.

— C’est décidé alors, dit-elle d’une voix douce où tremblait pourtant un reste de colère, vous voulez faire le malheur de ces enfants ?

— Je veux, au contraire, que notre petite-fille ne puisse jamais me reprocher d’avoir causé son malheur par mon imprudence.

Elle haussa les épaules, mais très légèrement, comme une vieille dame bien élevée qu’elle était.

— Parce que le garçon qui l’aime est moins riche qu’elle… la belle affaire ! Ils sont toujours sûrs d’avoir du pain…

— Mais pas de beurre ! fit observer le grand-père.

— Quand on s’aime, on mange des baisers sur son pain, répondit-elle avec un demi-sourire.

Comme il ne disait rien, elle fit encore quelques pas, regardant à droite et à gauche, puis s’arrêta devant un coudrier :

— Regardez donc, mon ami, fit-elle, il me semble voir là des noisettes.

Avec sa politesse chevaleresque, le grand-papa s’approcha, appliqua à ses yeux son lorgnon d’or, regarda le coudrier et répondit :

— Ce sont des noisettes, en effet.

— Voulez-vous me les cueillir, mon ami ?

Le grand-papa regarda la grand-maman avec quelque surprise. Voilà déjà quelques années que ni l’un ni l’autre n’avaient trouvé de plaisir à manger des noisettes… Cependant il passa le crochet de sa canne sur la branche, qu’il amena jusqu’à sa femme ; elle cueillit délicatement le frais bouquet de petites noisettes à demi mûres et les mit à son corsage avec une épingle.

— Vous ne vous rappelez pas ? dit-elle.

Un rayon de soleil traversant la feuillée éclaira singulièrement le visage de bon papa, ou bien était-ce un souvenir ? Les yeux gris de grand-maman plongeaient dans les siens avec une persistance inquiétante.

Il se rappelait fort bien, mais que venaient faire les noisettes dans une affaire aussi sérieuse que le mariage de leur unique petite-fille ?

Bon papa feignit de s’occuper d’un arbre dont les branches basses réclamaient l’émondeur, mais bonne maman l’avait pris par sa boutonnière.

— C’est ce coudrier-là, dit-elle, – car c’est un vieux coudrier, – qui était si chargé de noisettes l’année que…

— Je sais, je sais, fit bon papa en cherchant à s’échapper, mais elle le tenait bon.

— J’étais ici même, il vous en souvient, et j’avais dépouillé les branches basses quand vous vîntes… C’est vous, mon ami, qui avez terminé la cueillette, et à mesure que les noisettes tombaient dans mon tablier, vos yeux devenaient plus bavards ; le dernier bouquet, c’est vous, je crois, qui l’avez attaché à la place où je viens de mettre celui-là.

— Ma chère femme ! murmura bon papa.

— Et vous m’avez dit en même temps : – Madelinette, si vos parents refusent de nous marier, je me ferai sauter la cervelle…

— Et on nous a mariés, et nous sommes heureux depuis trente-sept ans, conclut bon papa.

— Et nous n’étions pas riches ; nous le sommes devenus… les enfants le deviendront… vous souvenez-vous ?…

Ils n’en dirent pas plus long, car ils s’étaient pris le bras et marchaient vaillamment côte à côte vers l’orée du bois, où le point blanc devenait comme une grande ogive pleine de lumière.

Ils causèrent ensuite longuement.

— Il faudra nous restreindre un peu, dit bon papa, et faire la dot plus forte.

— Soit, dit bonne maman, on se privera de bon cœur.

— Et comme cela, avec leur pain, les pauvres enfants auront un peu de beurre…

— Et pendant qu’ils sont jeunes, conclut en souriant grand-maman, ils auront aussi des noisettes !

Aux Bouleaux, juillet 1884.

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