Chapitre 13 L’épave
Le vent qui soufflait en tempête depuis la veille au soir s’était calmé un instant ; un rayon de soleil, jaune et pâle, traversa les nuages et fit briller comme de l’étain neuf les toits de schiste bleuâtre. Roger ouvrit la fenêtre ; la senteur âpre et bien connue du varech poussé sur les plages par les hautes marées le saisit à la gorge, et il l’aspira avec délices en fermant les yeux pendant un instant.
Les arbres avaient assez bien résisté ; beaucoup de feuilles brunes jonchaient le sol, mais les hêtres perdent leur feuillage de bonne heure, et les ouragans n’effrayent pas les troncs serrés en rang épais le long des grandes avenues, sur les haies doubles, ni leurs branches enchevêtrées, courbées dès l’enfance dans la direction la plus fréquente du vent.
Quelques rosiers remontants n’avaient plus leurs roses de la veille, quelques tiges grêles avaient cédé dans le parterre, et c’était tout.
Roger interrogea le ciel du regard.
— Dites donc, monsieur, lui dit la vieille servante qui venait aussi examiner le temps, est-ce que ce n’est pas fini, le sabbat de cette nuit ?
— Je crois plutôt que cela va recommencer, répondit-il.
Les grands nuages s’avançaient en masses régulières et lourdes comme des escadrons de cavalerie ; leur teinte uniforme, leurs bords réguliers, annonçaient qu’ils venaient de loin, ils arrivaient de l’horizon, vite mais sans hâte fébrile, dans toute leur puissance et leur majesté. Le rayon jaunâtre qui glissait entre les nuées venait du second tiers de l’horizon ; le zénith appartenait tout entier à ces cohortes redoutables. La pluie tombait par intervalles, droite et régulière, car le vent ne soufflait plus à la surface de la terre, et de moins accoutumés à ces fausses accalmies eussent cru le danger passé.
Roger prêta l’oreille, et le grand fracas des vagues qui déferlaient à une lieue de là, sur la plage, lui arriva comme l’écho d’une bataille. Le froissement des galets roulés rappelait les mitrailleuses, les lourdes vagues, s’écroulant à pic, imitaient les coups de canon…
Il écoutait la tête penchée. Soudain l’ouragan reprit, le vent souffla en foudre, comme disent les marins, les branches des hêtres craquèrent et se rompirent sous cet assaut inattendu. Du fond du ciel, d’énormes masses nouvelles, presque noires accoururent, se précipitèrent sur les lourds escadrons réguliers, puis, emportées par un courant irrésistible, se déchiquetèrent en lambeaux qui s’en allèrent on ne sait où. Les nuages gris disparurent roulés par la tempête, une brume noirâtre envahit le ciel, fondue en petite pluie fine qui frappait douloureusement le visage, et au-dessus des bruits de la terre ainsi violentée dans tout ce qui croît à sa surface, l’écroulement des vagues monstrueuses frappa régulièrement la grève, semblable au roulement du tonnerre.
Roger ferma sa fenêtre, descendit l’escalier de granit qui résonnait sous les clous de ses souliers de chasse, et, passant devant la servante, se trouva dans le jardin.
— Monsieur, est-ce que vous sortez ? Il n’y pas de bon sens.
— C’est trop beau, répondit-il de son ton calme ; il faut que j’aille voir cela.
Pendant que la vieille femme grommelait et levait les mains au ciel, il était déjà sur la route, et marchait résolument à la rencontre de l’ouragan furieux.
Le paletot bien boutonné, les mains enfoncées dans ses poches, offrant au vent aussi peu de prise que possible, il fit assez rapidement un quart du chemin, protégé par l’abri des haies de terre battue qui enclosent les pièces de terre, et qui faisaient obstacle au vent de la mer. Mais, au premier coude de la route, cet abri disparut, et il se trouva en butte à toute la rage de la tempête ; vainement il voulut résister, il se trouva soudain acculé contre l’angle du chemin. Baissant la tête, s’adossant au mur, il attendit un moment plus favorable ; bientôt il put lever les yeux et regarder devant lui.
Le soleil brillait toujours, et sa clarté pâle, presque blanche, donnait un singulier aspect maladif aux objets qu’elle éclairait. Les brumes qui passaient en courant dans le ciel empêchaient le plus souvent ses rayons d’arriver jusqu’à la terre, et c’est l’Océan seul qui les recevait.
Entre les deux hautes collines couronnées de bruyères qui descendaient en pente abrupte dans la vallée jusqu’au rivage, le coin de mer que Roger pouvait apercevoir semblait une vaste coupe pleine d’écume et de reflets métalliques. L’onde affolée au large se brisait en vagues contrariées, formant des bandes immenses qui accouraient frénétiquement à l’assaut d’un rocher noir, le recouvraient et retombaient en un bouillonnement laiteux qui se répandait au loin comme une nappe d’huile ; puis la vague, se reconstituant, prenait de plus en plus d’ampleur, et immense, effrayante, venait battre le galet qui s’écroulait avec fracas sous ces coups épouvantables.
Saisi d’un désir irrésistible de contempler de plus près ce spectacle étonnant, Roger rassembla ses forces, et se lança en courant sur la route en pente. À mesure qu’il descendait, la violence du vent diminuait, et, quand il fut au fond de la vallée, il se trouva dans une zone presque calme. Il ralentit sa course, reprit haleine, secoua ses vêtements et regarda autour de lui.
À quelques pas en avant marchait une forme brune, la tête enveloppée d’un voile épais, aux plis serrés ; il n’eut pas besoin de la regarder deux fois, un tressaillement de son cœur lui avait appris le nom de cette promeneuse hardie.
En toute autre circonstance, il eût peut-être rebroussé chemin, – à quoi sert de se parler quand on ne peut s’entendre ? – Mais il est des jours où un esprit de vaillantise et d’audace s’empare de nous et nous porte plus loin que ne le voudrait notre raison, si on la consultait ; Roger doubla le pas et rejoignit la promeneuse.
— Par ce vent affreux ? lui dit-il, au moment où il se trouva près d’elle.
Elle tressaillit aussi, non de frayeur, et répondit :
— Rien au monde n’est plus beau.
— C’est mon avis, dit Roger.
Ils se remirent à marcher de conserve dans l’air apaisé de ce coin de vallée, protégé par une haute colline.
— Vous allez loin ? demanda-t-il au bout d’un instant.
— Jusqu’au rivage. Je suis sortie exprès pour voir l’effet de ce soleil étrange sur cette mer en furie. Il y a là un contraste qui me navre et qui m’attire. N’est-il pas vrai que le soleil ne devrait briller que sur des scènes de paix, sinon de joie ?
— Les malheureux ont pourtant quelque droit à un peu de consolation, répondit Roger.
— Ah ! reprit-elle avec amertume, un tel soleil ne console pas… il ne fait qu’éclairer les souffrances, et les souffrances préfèrent l’obscurité.
Roger ne répondit pas. Ils ne voyaient plus l’Océan, et une sorte de calme semblait renaître en eux. Après quelques minutes, il interrogea encore sa compagne, mais avec une espèce de soumission mélancolique.
— Vous vouliez quitter ce pays, dit-il ; n’avez-vous point changé d’avis ?
— Que sais-je ! répondit-elle avec amertume. Est-ce que je sais ce que je veux ? J’en viendrai à me fuir moi-même ; – mais cela, c’est ce qu’aucun voyage, si lointain qu’il soit, ne peut me donner. J’ai vu bien des contrées, et mon humeur est toujours la même, elle ne changera pas, allez !
— Détestez-vous ce pays plus qu’un autre ? demanda-t-il, avec cette même tendresse craintive que démentaient ses yeux hardis et sa bouche résolue.
Elle secoua la tête sans répondre. Une douceur fugitive détendit ses traits contractés par l’amertume.
— Non ! plus que tout autre, je l’aime ou j’ai cru l’aimer… J’y serais morte avec joie, mais je ne peux pas mourir, rien ne me tue !
L’amertume reparut sur ses traits délicats, et elle fit de la main un geste plein de colère hautaine.
— Il faut que je m’en aille ! reprit-elle aussitôt : oui, il faut que je m’en aille. Je n’ai que trop attendu.
Elle prononça ces derniers mots d’une voix toute pleine de reproches et d’angoisses.
— Vous pourriez être heureuse ici, reprit Roger, vous y êtes aimée… Vous ne le serez jamais mieux ni plus ailleurs… mais ailleurs, on vous attend sans doute !
— M’attendre ! Et qui, grand Dieu ! m’attendrait ? Où ? Je n’ai plus rien : ni patrie, ni famille : j’ai tout brisé autour de moi. J’ai changé mon or pur contre du cuivre empoisonné, et depuis lors personne, non, personne, entendez-vous, Roger ? ne m’aime ni ne m’attend.
La route tournait subitement, une rafale aiguë leur ferma la bouche à tous les deux. Le rivage était proche ; sans se toucher la main, sans presque sembler se connaître, ils gravirent le mur de galets que les hautes marées élèvent chaque fois, et qui protège le village contre les coups de mer, puis ils s’arrêtèrent pleins d’une horreur sacrée.
À dix pas d’eux, battant son plein, la mer attaquait la terre, sa vieille ennemie, avec la rage de sa plus formidable colère. Quelques pouces de plus, et la digue protectrice était franchie ; – mais le soleil déclinait vers l’horizon, et, pour ce jour-là, l’Océan n’irait pas plus loin. La violence du choc faisait trembler sous leurs pieds l’amas de galets mal entassé ; un frisson, non d’épouvante, mais de respect pour cette force indomptable, les secouait de la tête aux pieds ; ils s’assirent sur le galet, à quelque distance l’un de l’autre.
Étroitement enveloppée dans son vêtement d’un brun très foncé, qui laissait deviner son corps svelte et nerveux, la tête légèrement inclinée en avant sous le voile qui serrait ses tempes et ses cheveux noirs, elle semblait la statue de la concentration. Roger ne voyait que son profil délicat de médaille grecque, et cependant il sentait le regard de ses yeux verts se fixer sur les vagues comme pour les interroger.
Dans cette courte conversation sur la route, elle venait de lui révéler la plaie de son cœur, jusque-là si religieusement cachée. Elle avait aimé, au loin sans doute, car, dans ce pays qu’elle habitait depuis deux ans, personne ne savait rien d’elle, sinon qu’elle était bonne et charitable, assez riche pour n’avoir besoin de personne, assez simple pour ne rien posséder de meilleur que les autres, assez réservée pour que personne n’osât l’interroger.
Pourquoi Roger s’était-il épris de cette énigme vivante ? Pourquoi, lui qui pouvait choisir parmi toutes les jeunes filles du pays et de la ville voisine, avait-il vécu depuis dix-huit mois dans une retraite presque absolue, voyant rarement la jeune femme, et ne trouvant plus de plaisir auprès d’aucune autre ?
C’est peut-être parce qu’il avait trouvé en elle ce qui précisément manquait aux autres : l’intelligence pour partager ses goûts artistiques fruit de ses études, la connaissance du monde, qui fait que l’on s’entend aussitôt entre gens bien élevés, – et la beauté, – la beauté absolue, celle des lignes, qu’éclaire, comme une flamme intérieure, le sens du beau et du bien poussé à sa plus haute limite.
Il l’aimait, et ne pouvait le lui dire ; entre elle et lui, elle avait toujours placé une barrière infranchissable de dignité glaciale ; pourquoi aujourd’hui avait-elle levé un coin du voile qui couvrait sa vie mystérieuse ?
Et lui, chose bizarre, au lieu de se sentir froissé de ce demi-aveu, il en éprouvait une sorte de joie inquiète et troublée. C’est qu’il vivait loin du monde. Lui aussi n’avait trouvé qu’un métal méprisable en échange de ses trésors, et le monde lui importait si peu qu’il ne tenait plus à lui.
Mais elle… n’aimait-elle vraiment plus rien ? Jadis, dans leurs premiers entretiens, elle avait paru détachée de tout ; une amertume souveraine, un dédain glacial, étaient le fond de sa philosophie ; mais en ces derniers temps, elle avait semblé s’attendrir ; parfois, sa voix émue avait laissé tomber l’entretien commencé… Sentait-elle la vie revenir à son âme desséchée ? Ce n’est pas à vingt-quatre ans qu’on est sûre d’être à jamais morte au bonheur !
Tout en songeant à ces choses, il la regardait, et s’efforçait de deviner quelle pensée douloureuse attachait ses yeux sur l’Océan en furie. Il vit une larme, ce n’était pas une goutte d’eau, se détacher des longs cils noirs et rouler sur les joues pâles, où le poudrin de la mer attirait une teinte à peine rosée. Les larmes se succédèrent lentement d’abord, puis plus pressées, et lui n’osait parler, n’osait approcher, craignant de lui rappeler sa présence peut-être oubliée, craignant de la faire s’enfuir, pour cacher la faiblesse de ce cœur jusque-là si bien fermé.
Que n’eût-il pas donné pour essuyer avec ses lèvres ces larmes silencieuses, irrécusable preuve de longues douleurs subies dans la nuit et dans la solitude ? Qui donc avait pu la blesser, cette âme fière, si digne d’estime et d’amour ? Ah ! quel que fût son destin dans le passé, elle avait été victime, non coupable, ses yeux purs et son front honnête l’attestaient hautement.
Les vagues énormes déferlaient devant eux, si près qu’elles semblaient à chaque fois vouloir les engloutir.
Elles accouraient du large avec une crête d’écume de plus en plus haute et mousseuse ; à travers l’onde glauque on voyait la clarté du soleil ; souvent, un rayon jaune filtrait, bien loin, sur le sable fin que laissait voir la vague transparente.
Elle approchait rapidement, haute de quinze pieds, se recourbant en volute frangée ; arrivée au bord du galet, elle s’écroulait tout d’une masse, comme s’écroulerait un palais, avec un bruit terrible, et se précipitait à l’assaut des galets, puis, redescendant la pente du rivage, courait à la rencontre d’une autre qu’elle prenait corps à corps, et réduisait en poussière d’écume impalpable et salée. Les flocons que les marins appellent les papillons blancs de la mer s’envolaient au fond des terres où les moutons parqués dans la lande les voyaient avec surprise tomber sur les fleurs des ajoncs.
La jeune femme tourna la tête vers Roger ; le vent avait séché ses larmes, et de son désespoir récent il ne lui restait plus qu’une expression navrée. Elle se leva et dit quelques mots. Il ne pouvait l’entendre au milieu de ce fracas, et il se rapprocha pour pouvoir lui répondre. Ils étaient tout près l’un de l’autre ; cependant il restait entre eux un petit espace qui ne permettait pas même à leurs vêtements de se toucher.
Elle lui montrait du doigt, à quelque distance, un objet sombre, qui, porté par les eaux, avançait et reculait sans pouvoir toucher le rivage ; cependant, repris par une vague plus forte, il se trouva bientôt sous leurs yeux. Dans l’onde verte et transparente, il semblait d’un noir intense ; c’était une simple planche arrachée à quelque barque ; elle ne portait aucune indication et n’offrait rien d’intéressant.
— C’est une épave, dit Roger.
Pour s’entendre, ils devaient se parler à l’oreille, et son souffle effleura la joue de sa compagne.
— En arrive-t-il beaucoup ainsi ? demanda-t-elle d’une voix lente, comme épuisée par l’intensité de la douleur.
— Parfois, après les grandes tempêtes. Quoique ce soit défendu par les lois, on n’ôtera pas de la tête de nos paysans que le droit d’épave est un droit sacré.
— Le droit d’épave ? répéta la jeune femme en tournant la tête vers Roger.
Il vit alors dans ses yeux profonds l’immensité d’une douleur irrémédiable ; il y vit aussi, telle que le rayon jaune dans la vague transparente, la clarté d’une tendresse douloureuse qui s’épanchait sur lui, sans joie et sans espoir. Troublé, il continua :
— Oui, dans leur idée, l’épave appartient à celui qui la sauve ; il a parfois bien du mal à la disputer à la mer, il la tire à grand-peine hors de la portée des vagues, on ne peut lui persuader ensuite qu’elle n’est pas à lui… C’est la loi du pays : l’épave est à celui qui l’a sauvée.
Elle répéta machinalement :
— L’épave est à celui qui l’a sauvée.
L’épave allait et venait sous leurs yeux, tantôt rejetée sur le sable, tantôt reprise par la vague, tournée et retournée cent fois en une minute. La jeune femme se leva et fit quelques pas.
— Allons plus loin, dit-elle ; cette pauvre planche me fait de la peine ; elle ne peut ni s’écarter ni trouver un port.
— Elle trouvera bien quelqu’un pour la sécher et la brûler, répondit Roger.
— Eh bien ? fit-elle en tournant vers lui son visage soudain enfiévré, elle sera au moins bonne à quelque chose ! Elle apportera dans la cabane la flamme et la chaleur qu’elle possède en elle… cela ne vaut-il pas mieux que d’errer toujours, incessamment battue par les tempêtes ?
Elle s’assit sur le galet et promena son regard autour de l’horizon toujours chargé de nuages. Le soleil avait disparu, et toute la tristesse de la tempête revenait plus intense, avec une pluie méchante et rageuse qui les frappait au visage ; elle ne la sentait certainement pas.
L’endroit où ils s’étaient assis formait une petite crique, et la vague, moins profonde, y était, aussi moins bruyante. Ils pouvaient se parler et s’entendre ; cependant il se trouvait tout près d’elle.
— J’aurais aimé, dit-elle, de cette voix trempée de larmes qui la rendait si vraie et si touchante, une petite maison avec un jardin, beaucoup d’air, beaucoup de lumière, du soleil de tous les côtés… un peu d’aisance, – mais cela, je l’ai et ne le dois à personne, c’est tout ce qui me reste de mon enfance heureuse ; – j’aurais voulu un être à aimer, qui ne fût pas un chien, car les chiens meurent avant vous, et on les pleure… un être à aimer, qui ne m’eût ni en mépris ni en pitié, qui m’aimât comme une créature semblable à lui… et pour celui-là, – ainsi que l’épave de là-bas, – j’aurais donné ma flamme et toute ma chaleur, dussé-je mourir rapidement consumée… mais pas sans avoir fait un peu de bien, pas sans avoir connu la joie du sacrifice récompensé… je n’ai jamais connu que l’autre, celui qu’on vous reproche, en vous disant : Je ne l’avais pas demandé !
Il la regardait, interdit, n’osant la comprendre, n’osant lui répondre. Est-ce que vraiment elle voudrait, après tant de souffrances, qu’il ignorait, mais qu’il devinait si bien, mettre sa main dans celle d’un honnête homme, simple de cœur et de goût, sans grande fortune, elle faite pour porter hardiment toutes les couronnes ?
— Mais non, reprit-elle, je suis l’épave qui flotte à toutes les vagues, qui bat tous les rivages, et je mourrai réduite en poussière contre tous les rochers de la vie, sans avoir éclairé ni réchauffé de foyer.
Elle s’était levée et marchait sur le sable que la mer, en se retirant, laissait à sec peu à peu.
Une vague monstrueuse s’avançait, Roger se recula instinctivement, croyant que sa compagne faisait de même. Soudain, dans l’écroulement du flot, il entendit un cri et vit rouler une forme brune. Semblable à l’épave, elle flottait dans la transparence glauque de la vague, abandonnée comme un corps inerte.
Sans pousser un cri, les dents serrées, décidé à reprendre sa proie à l’Océan trop avide, il entra dans l’eau, reçut sur la tête le choc de deux ou trois lames, plongea, reparut, saisit le corps qui ne résistait pas, et le rapporta sur le rivage, serré contre sa poitrine. Il courut jusque derrière le galet, et là, sur une couche de sable fin, il déposa celle qu’il avait reconquise.
Elle ouvrit les yeux et les fixa sur lui, avec quelle douceur soumise, avec quelle tendresse éperdue !
— Vous m’avez sauvée, lui dit-elle d’une voix faible, et sans pouvoir remuer, dans le grand engourdissement de tout son être. Je suis l’épave. Savez-vous que l’épave est à celui qui la sauve ?
— Je le sais, répondit-il, en la regardant comme une mère regarde un enfant malade. C’est ainsi que vous êtes à moi pour toujours.
Paris, 9 mars 1879.
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