Chapitre 14 Lever de lune
Les dernières lueurs rosées s’éteignaient au couchant, mais le ciel restait éclairé par une lumière mystérieuse ; on n’y voyait point encore d’étoiles, et pourtant la nuit devait être une des plus belles que le monde eût encore vues.
La mer semblait sombre, sous le firmament lumineux ; la terre brune n’avait plus d’ombres ni de reflets ; la falaise entière n’était plus qu’une masse énorme, un bloc de granit austère et menaçant. Le long des rochers, où les vagues venaient se briser avec un mouvement et un bruit incessants, le sentier ardu côtoyait le rivage, battu par les rares villageois et les troupeaux effarés de moutons à demi sauvages.
Un homme s’y promenait, lentement, la tête baissée, songeant non à ce qui s’étendait sous les yeux, mais à ce que voyaient les yeux de son esprit, et sa pensée était pleine d’amertume.
Il avait vécu des années, là-haut, dans un repli de la falaise, avec sa femme qu’il aimait ; ils étaient heureux, au moins ils croyaient l’être ; et puis, on ne sait quel ferment étrange de querelle et d’aigreur s’était tout à coup mis entre eux. Ils s’aimaient toujours, mais ils ne pouvaient plus vivre ensemble.
Se quitter alors ? se dire adieu pour toujours ? Vivre séparés avec le regret poignant, implacable, du bonheur perdu qui ne devait plus revenir !
C’est ce qu’ils avaient décidé le jour même, pendant que le soleil ardent, cuisant la pierre du seuil, envoyait dans la pauvre demeure un essaim furieux de mouches importunes.
— Eh bien ! j’en ai assez, je m’en irai, avait-elle dit pour clore la querelle.
— Va-t’en si tu veux, avait-il répondu, le bras mou, l’esprit las, harassé par l’incessant retour de la discussion infatigable, oiseuse, cruelle.
Et maintenant, il pensait qu’elle s’en allait, et qu’il resterait seul, dans cette maison, dans ce pays… Il marchait le long de la côte : son pied ne buttait pas contre les rochers, dans le chemin qu’il connaissait si bien, mais son cœur meurtri se heurtait à tout ce que touchait sa pensée douloureuse.
Le ciel devint plus clair, plus clair encore ; on eût dit qu’il allait s’illuminer tout entier d’une clarté blanche et laiteuse. L’homme le regarda d’un œil distrait. C’était beau ; c’était tendre et émouvant comme des larmes d’enfant contrit ; mais il ne voulait pas être ému par ces choses qui ne le touchaient point. N’avait-il pas assez de son propre souci ? que lui voulait la nature ?
Il tourna le dos à l’orient, et reprit sa marche solitaire.
Une forme humaine descendait rapidement le sentier à pic qui venait du village, et tout à coup, en levant les yeux, l’homme l’aperçut. Elle n’était pas sombre et mal définie comme le sentier qu’il foulait, elle semblait baignée d’une lumière douce et flottante.
C’était elle ; que lui voulait-elle encore ? Venait-elle lui chercher querelle jusque dans sa promenade nocturne ?
Il revint sur ses pas, lui tournant le dos, ne voulant pas la voir, tant il se sentait l’âme déchirée.
Elle marchait vite, et il avait honte de presser le pas, avouant qu’il prenait la fuite. Elle le rejoignit bientôt, et il entendit à ses côtés sa respiration un peu essoufflée par la marche.
— Mon mari… dit-elle très doucement.
Il sentit son cœur se fondre, sa colère tomber, et une grande faiblesse l’envahit, emportant l’amertume.
— J’ai eu tort, dit-elle, j’ai eu tous les torts ; je suis méchante, injuste, acariâtre ; je ne sais ce que j’ai, je suis malade sans doute… mais je ne peux pas m’en aller ! Je ne peux pas te quitter… Je t’aime plus que ma vie, je me corrigerai, je redeviendrai bonne, mais pardonne-moi, oh ! pardonne-moi !
Il tourna la tête vers elle ; comment ne l’eût-il pas fait ?
Au même moment la lune brillante, qui dépassait l’horizon, les enveloppa d’une lumière exquise : il vit comme en plein jour le visage qu’il aimait…
Oui… il l’aimait toujours, il le sentait bien maintenant, ce cher visage, couvert de larmes, adouci par le chagrin, ennobli par la tendresse…
Et il l’enveloppa dans ses bras.
Ils ne se dirent pas grand-chose ; ils s’étaient tout dit depuis bien longtemps ; mais, pressés l’un contre l’autre, ils sentirent que leurs querelles n’étaient rien, que leur amour était éternel, et qu’heureux ou malheureux ensemble, il faudrait, bon gré, mal gré, rester unis jusqu’à la mort, car ils ne pouvaient vivre l’un sans l’autre.
Et, longtemps, sans se parler, pleins d’une joie grave et mouillée de larmes, ils regardèrent s’ouvrir, toujours plus grand et plus merveilleux, l’éventail d’or pâle que la lune déployait sur la mer attiédie.
16 septembre 1884.
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