Chapitre 2 La bergerie
La petite pluie fine qui rayait le ciel depuis le lever du jour cessa enfin ; un rayon d’or jaune enfilant le sombre couvert des hêtres pénétra au fond de la grande bergerie. Les béliers enfouis jusqu’au jarret dans la haute litière, que, tout en broutant la provende matinale, ils avaient, recouverte de trèfle vert arraché aux crèches, levèrent la tête vers le rayon et poussèrent un bêlement d’appel.
À ce signal, les brebis pleines et nourrices se levèrent précipitamment en ployant leurs genoux, et, d’un seul bond, la moitié du troupeau se présenta à la claire-voie qui ferme la bergerie. Les derniers venus grimpaient sur les autres pour aspirer la tiédeur du soleil, et les maîtres béliers durent repousser d’un coup de frontal plus d’un indiscipliné sorti des rangs.
— Eh oui ! fit le valet de ferme en s’approchant lentement de la porte, on va vous lâcher dans les clos ! Vous avez bien le temps, l’herbe est encore mouillée ! Jean, le maître, veut voir les agneaux. La porte de la cour est-elle fermée ?
— Oui ! répondit une voix lointaine. Et l’on entendit la lourde barrière retomber de tout son poids contre le montant de pierre avec le cliquetis ordinaire du crochet de fer sur le granit.
— Allez ! dit le valet de ferme de sa voix paresseuse et lente.
Il retira la traverse qui assujettissait la claire-voie, puis ôta la claire-voie elle-même et recula un peu pour n’être pas renversé.
Effrayés de la liberté subite, les béliers restèrent immobiles sur le seuil étroit et bas, regardant devant eux et craignant un piège.
Une bouffée de vent tiède leur apporta l’arome des falaises humides des buées de la mer, l’odeur de l’herbe courte et grasse, tondue jusqu’au sol par leur dents tenaces et patientes, et soudain, la tête levée, comme poussés par un fouet invisible et résistant encore à l’instinct qui les appelait, les superbes animaux se précipitèrent dans la grande cour qu’ils franchirent en quelques bonds.
L’abreuvoir, entouré de pierres moussues, abrité par les épines noires, ne les tenta point ; ils passèrent outre et s’arrêtèrent, le nez sur la barrière qui menait à la liberté.
Tout le troupeau avait suivi, les vaillants en tête, les mères pleines plus lentes et plus lourdes, et enfin les nourrices, encourageant les agneaux nouveau-nés encore chétifs et tremblants sur leurs jambes d’un jour. La masse entière s’arrêta immobile, résignée, et pourtant frémissante devant la grande barrière qui ne voulait point s’ouvrir.
— Eh ! sont-ils pressés ! dit le valet en traversant de son pas ferme et lent la cour boueuse où ses lourds sabots de hêtre remplis jusqu’au bord de paille fraîche laissaient de larges empreintes. On dirait qu’ils n’ont pas vu d’un mois le ciel du bon Dieu !
— Laisse-les aller ! dit une voix forte derrière lui.
Le fermier venait de sortir ; sur le seuil de la porte, les bras croisés, la tête couverte d’un chapeau à larges bords, il dénombrait son troupeau et le trouvait en bon état ; son œil de propriétaire satisfait allait des brebis pleines aux agneaux gras, s’arrêtant avec complaisance sur les nobles béliers, si redoutables quand ils tenaient tête aux chiens du voisinage.
Longeant le mur de terre, le valet se fraya à grand-peine un passage jusqu’à la barrière, et d’un geste de menace écarta la troupe pusillanime. Ils reculèrent tous, excepté les trois grands béliers, qui continuèrent à regarder la route d’un air méchant. Un second geste ne les effaroucha pas davantage, et ils rallièrent le troupeau d’un bêlement d’appel.
— C’est bête, ces animaux-là, grommela le valet de ferme en prenant par les cornes le plus voisin de lui ; ils ne comprennent pas qu’une barrière, ça s’ouvre en dedans, exprès pour les faire rentrer quand ils sont dehors, et pour les empêcher de sortir quand ils sont rentrés !
Le bélier se débattit et menaça pendant un instant ; mais de sa main libre le valet avait repoussé la barrière qui s’écarta, grinça sur ses gonds et alla battre le mur ; toute la bande, d’un élan prodigieux, se précipita sur la route.
Ils prirent leur course au grand galop, se culbutant contre les haies et se passant sur le corps sans pitié ; puis le parfum des lychnides roses, abreuvées de pluie et déjà chauffées par le soleil, tenta leur gourmandise, et lentement, faisant l’école buissonnière, les moutons se dirigèrent vers la falaise.
Quand le piétinement du troupeau sur la route eut cessé de frapper l’oreille d’un bruit régulier, le fermier se décroisa lentement les bras, regarda le ciel devenu bleu, et poussa un soupir. L’horloge de la salle derrière lui dans la maison frappa lentement neuf coups, avec un formidable bruit d’échappement, puis le silence se fit, mesuré par les battements égaux et sourds du balancier.
Quelques gouttes de pluie tombaient l’une après l’autre du toit de chaume neuf, et faisaient un petit clapotis mélancolique dans l’ornière pleine qui marquait la ligne d’avancement du toit tout autour de la maison ; l’une d’elles effleura le fermier qui avait fait un pas en avant ; il l’essuya sur sa joue d’un geste machinal et poussa un second soupir, comme si cette larme de sa maison avait remué en lui toutes les larmes de son cœur.
— Marie, dit-il en se tournant vers l’intérieur, voilà qu’il fait beau, vous pouvez sortir le petit.
Une vieille servante parut, tenant dans ses bras, avec autant de soin et de respect que si c’eût été un Enfant Jésus de cire, un petit être pâle et triste, dont les grands yeux bleus errants autour de lui cherchaient, pour s’y reposer, un objet qui lui fût agréable.
— Promenez-le le long de la haie, il n’y a pas trop de soleil, et il y a de la chaleur, fit le père en couvrant le petit garçon d’un regard aussi triste et plus profond que celui de l’enfant lui-même. Il approcha, son visage du petit visage pâle et l’embrassa avec tendresse ; le garçonnet lui passa doucement la main sur la bouche, mais sans sourire, et le père, navré, recula un peu pour ne pas laisser voir à la servante le chagrin que lui causait l’état de son fils unique.
Soudain les yeux du petit s’éclairèrent ; il leva son bras débile indiquant un objet qui satisfaisait son regard, et prononça lentement ce nom court et facile :
— Vevette !
Le père suivit ce mouvement, et la jeune fille qui passait de l’autre côté de la cour, se sentant regardée, pressa le pas en rougissant.
— Vevette ! répéta l’enfant prêt à pleurer.
— Le petit te veut, viens un peu ici, cria le fermier de sa voix mâle et sonore.
Vevette traversa la cour et s’approcha du groupe. Le petit lui tendit les bras ; elle le prit, et il se mit aussitôt à jouer avec les cheveux frisés et indociles, avec le petit bonnet de toile, avec les oreilles mignonnes de la fillette. Elle se prêtait à ce jeu, lui donnant de petits noms d’amitié, faisant coucou avec lui derrière l’épaule de la vieille servante, et transfusant en cet être frêle et soucieux toute la joie de sa propre jeunesse.
— Il n’aime guère que toi, dit tristement le père, pendant que l’enfant, qui avait commencé par sourire, finissait par rire aux éclats des caresses de son amie.
— Oh ! notre maître, et puis vous ! Et il vous aime plus que moi, et c’est bien juste, puisque vous êtes son père ! fit la jeune fille avec un sentiment de délicatesse qui amena sur sa joue une nouvelle rougeur. Voyez comme il vous regarde !
Elle présenta au père ému l’enfant qui continuait à sourire. Le père ouvrit les bras, et le petit garçon tendit les siens. Vevette le remit au fermier et s’éloigna aussitôt du côté de la bergerie.
En la voyant disparaître, le petit visage se contracta, la bouche pleureuse se gonfla, et l’orphelin répéta plaintivement :
— Vevette !
— Pauvre petit ! murmura le fermier, ce n’est pas Vevette, c’est ta mère qu’il te faudrait. Mais ni ton chagrin ni le mien ne feront revenir la pauvre âme !
Il rendit l’enfant à la bonne et s’en alla de son pas ordinaire voir les veaux nouveau-nés à l’étable.
Laurent avait perdu sa femme dix-huit mois auparavant, et la joie d’être père avait été assombrie par la mort prématurée de la jeune mère.
Non qu’il l’eût aimée d’un amour très profond, mais l’habitude d’être ensemble, la douceur de la pauvre créature, souvent malade et toujours patiente, lui avaient inspiré un attachement plein de pitié.
Elle désirait ardemment un fils, – moins pour elle que pour le fermier ; ceux qui possèdent la terre savent seuls quel chagrin cruel ressent le propriétaire à la pensée de mourir sans héritier direct.
À quoi bon l’ordre et l’épargne, si le patrimoine séculaire, augmenté de tout ce que peut y joindre une vie de travail, doit aller enrichir des collatéraux ? Avec quel courage, au contraire, n’ensemence-t-il pas, celui qui dans l’avenir voit mûrir les moissons des fils de son fils !
Elle sentait qu’elle mourrait de sa maternité, la pauvre jeune femme peu faite pour l’existence grossière des champs, et pourtant elle avait demandé un fils dans toutes ses prières. Il était venu, cet enfant désiré, et la mère était partie, sans même avoir le temps d’apprendre que la vie de l’héritier semblait un miracle, tant il était frêle. Depuis, l’époux esseulé, le père inquiet devenait de jour en jour plus triste dans la maison riche et désolée, où il y avait de tout en abondance, – sauf du bonheur.
Laurent avait beau vouloir détourner son esprit vers les choses pratiques, il ne pouvait secouer la mélancolie de ses souvenirs.
Qu’est-ce qu’une maison sans maîtresse, sinon un corps sans âme ? Les armoires de chêne, hautes et luisantes, avec leurs appliques de cuivre découpé, sont tristes à voir lorsque la fermière n’y range pas elle-même les piles de linge parfumé d’une bonne odeur de lessive ; ce silence même de la demeure bien ordonnée est triste et lourd ; ne vaudrait-il pas mieux mille fois y entendre résonner la voix de la maîtresse, dût-elle donner des ordres et réprimander les filles négligentes ?
Pendant qu’on promenait l’enfant, des poules aux lapins, puis aux canards, puis dans le jardin, plein d’un fort bruissement d’abeilles affairées autour des touffes de thym en fleur, puis aux ruches qui portaient encore un lambeau d’étoffe noire, en deuil de la fermière, Laurent faisait partout sa visite accoutumée. Depuis les greniers pleins de fourrage jusqu’à l’humble tect à porcs, il inspectait chaque jour les moindres coins de son domaine, et c’est cette surveillance active sans tracasserie qui lui permettait d’être un maître généreux, tout en faisant de lui-même un homme riche.
Il s’assura que les portes des granges étaient closes, que personne n’avait touché à la clef du cellier, plein de grandes futailles de cidre en bel ordre ; ensuite il entra dans les écuries et ramassa un collier tombé de son clou, puis dans l’étable, où tout était à souhait, et enfin, passant devant la bergerie, vide à cette heure, il s’arrêta pour voir si rien n’y était dérangé.
Il croyait n’y trouver personne ; il resta immobile sur le seuil en apercevant Vevette assise sur une pierre, dans le jour qui venait de la porte, un agneau sur les genoux et une tasse de lait à la main. Son tablier de toile bleue et blanche à petits carreaux, ourdi et filé à la ferme, protégeait contre le courant d’air venu de la porte, la bestiole encore frêle et presque nue.
— Qu’est-ce que tu fais ? dit Laurent surpris.
— C’est un agneau de la semaine dernière, répondit la jeune fille, levant vers lui son doux visage qui rougissait si facilement ; sa mère a eu deux jumeaux ; elle nourrit l’autre et ne veut pas de celui-ci ; j’ai essayé dix fois de le faire téter, elle le tuerait d’un coup de pied si je n’étais pas là ; elle n’en a que pour l’autre. Pauvre petit ! Ce n’est pourtant pas sa faute ! Il est si doux et si mignon !
Elle trempa dans la tasse de lait une sucette de mie de pain dans un chiffon, comme celles qu’on donne aux nourrissons pour les empêcher de crier, la fit entrer dans la bouche de l’agneau qui se mit à sucer avec avidité, et tout en rejetant sur lui son tablier, elle continua :
— C’est drôle, n’est-ce pas, notre maître, que des mères n’aiment qu’un enfant et pas l’autre ? Ce pauvre petit, il m’a fait peine, quand je l’ai vu resté là, l’autre jour ; la mère ne veut pas qu’il la suive au clos : il grelottait dans la paille. Alors je l’ai mis à part et je le nourris. Il pourra bientôt manger un peu d’herbe, car il devient fort.
— Et tu le gardes sur tes genoux tout de même ? fit Laurent en souriant.
Vevette fit un mouvement d’épaules plein de compassion et rougit encore.
— C’est pour qu’il ait chaud et qu’il soit content, notre maître, dit-elle en souriant, mais en baissant la tête pour cacher son embarras ; je me figure que cela lui fait plaisir et qu’il croit avoir une mère.
Elle écarta un peu son tablier et laissa voir l’agneau repu, endormi, blotti dans son giron, avec la pose abandonnée d’un être heureux et réchauffé.
Laurent regarda la jeune fille, puis la bestiole, et, troublé lui-même, il ne savait par quelle émotion bizarre et nouvelle, il promena son regard autour de la bergerie.
Elle était grande et haute, chaude en hiver, fraîche en été, avec une petite fenêtre à l’ouest, faisant face à la porte à l’est, qu’on pouvait ouvrir pour aérer l’asile. La paille jaune foulée et brisée avait un ton doux à l’œil, et les brins de trèfle vert éparpillés formaient çà et là des taches sombres, surtout près des crèches ; une bonne odeur de laine et de verdure mêlées imprégnait les murailles et provoquait à une sorte de mollesse aussi douce que les toisons floconneuses qui y trouvaient abri la nuit.
Malgré lui, le regard de Laurent revenait toujours à la jeune fille, qui restait immobile et comme assoupie dans la chaleur du soleil déjà haut.
— Il y a longtemps que tu es chez nous ? demanda-t-il.
— Quatre ans à la Madeleine, répondit Vevette réveillée en sursaut de sa rêverie.
— Quel âge as-tu ? dit le fermier, sans savoir pourquoi il faisait cette question.
— J’ai eu dix-huit ans aux Rois, notre maître, répondit-elle en levant la tête par déférence, mais en tenant ses yeux toujours baissés.
— Aux Rois… mais tu n’es pas allée voir ta famille, aux Rois ? Les autres domestiques y sont tous allés… et toi, pourquoi es-tu restée ?
— Je n’ai pas de famille, dit la jeune fille sans changer de voix ni de visage. Vous savez bien que je n’ai plus ni père ni mère.
— Tu as des tantes, là-bas, du côté de la lande ?
Vevette ne répondit pas.
— Est-ce qu’il serait arrivé malheur chez elles ? reprit Laurent avec un intérêt soudain pour Vevette et les siens.
Elle secoua doucement la tête.
— Il n’est rien arrivé, notre maître, dit-elle, de sa voix douce et un peu attristée ; mais la famille, c’est tout bon ou tout mauvais : quand on ne s’aime pas, on se déchire, et moi, j’aime la paix.
— Elles ne sont pas bonnes pour toi ? insista Laurent.
— Pour cette famille-là, reprit Vevette, j’aime mieux rester ici. Elles ne m’aiment pas, mes tantes ; il faut y aller les mains pleines, et je n’ai rien.
— Tu n’as vraiment rien, Vevette ? demanda le fermier attendri.
— J’ai la maisonnette et le jardin de mes pauvres parents, mais cela ne rapporte rien, puisque je n’ai pas pu les renter à loyer ; de fait, j’ai mes gages que vous me donnez, mon maître, répliqua la fillette. Mais il leur faudrait autre chose, elles aiment à bien manger. Et puis, elles seraient autrement, que j’aimerais mieux rester ici que d’aller les voir. Je me plais mieux ici que partout ailleurs.
Elle voulut se lever, mais l’agneau poussa un gémissement, et elle reprit sa première posture.
— Tu es une bonne fille, Vevette, dit le fermier, surpris de se sentir touché jusqu’au fond de l’âme par ces paroles si simples. Veux-tu que j’augmente tes gages ? Je suis prêt à te donner ce que tu me demanderas : tu es la meilleure servante de la maison, et puis ma défunte t’aimait.
Vevette détourna légèrement la tête, et avec un tremblement dans la voix, elle répondit :
— Vous ferez comme vous voudrez, mon maître ; ce n’est pas pour de l’argent que je vous sers fidèlement, c’est par grand amour pour la défunte et pour son joli fisset, votre petit garçon.
Laurent rougit à son tour, un peu de honte, et il fit un mouvement pour sortir, mais il se ravisa.
— Si l’agneau en réchappe, Vevette, dit-il, je te le donne ; tu l’auras bien gagné. Tu n’as pas besoin de le vendre si tu veux le garder ; il sera nourri avec les autres. C’est un mâle ?
— C’est une brebis.
— Elle est à toi, et les petits qu’elle pourra avoir aussi. À tantôt, Vevette.
Laurent disparut de la porte, et le soleil entra. Mais il ne sembla pas causer de joie à la jeune fille ; elle continua à passer sa main doucement sur la tête fine et veloutée de l’agneau.
Les paroles de son maître lui avaient fait à la fois plaisir et peine, elle ne savait pas pourquoi. Il avait eu tort de parler de gages ; à quoi bon les gages, quand elle avait l’asile et le couvert ? Cette maison était celle où elle voulait vivre et mourir.
Enfin, elle inclina ses lèvres jusqu’au front de la bestiole et l’embrassa à deux reprises. C’était sa propriété désormais ; pour la première fois de sa vie elle avait reçu un présent ; elle était très contente ; cependant à côté de ses deux baisers, elle laissa tomber une larme.
Soulevant l’agneau endormi ; elle le plaça doucement dans une crèche pleine de paille, et sortit de la bergerie pour vaquer à ses autres devoirs.
En traversant la grande cour, elle aperçut l’enfant du fermier ; soutenu par les bras de la vieille servante, il essayait ces premiers pas si gauches et si gracieux, si comiques qu’ils font éclater de rire, et si touchants qu’ils font pleurer les mères. Averti par quelque instinct secret, le petit garçon tourna la tête de son côté, et l’appela du geste et de la voix.
Vevette savait que le maître ne dirait rien pour quelques instants dérobés au travail en faveur de son fils ; d’ailleurs, eût-elle dû être grondée, elle ne pouvait résister au plaisir de voir sourire ce petit garçon et sentir le baiser de ses lèvres fraîches ; elle se dirigea vers lui. À une courte distance, elle se baissa, lui tendant les bras ; avec un sourire plein de triomphe et de confiance, l’enfant s’échappa des mains qui le retenaient, fit quelques pas en trébuchant et vint tomber dans le tablier de la jeune fille, rouge de plaisir et d’orgueil.
— Il a marché, Seigneur Jésus ! Il a marché tout seul ! s’écria la vieille servante en levant les mains au ciel. Reviens à moi, mon fisset, et montre que tu es un grand garçon !
Mais l’enfant ne voulait pas quitter sa petite amie, et détournait obstinément la tête. La voix grave de Laurent se fit entendre.
— Il a marché tout seul ! C’est la première fois !
— Va voir ton père, mon fisset, va vite, dit Vevette avec douceur.
Le petit leva en hésitant les yeux sur son père, puis soutenu par la main, encouragé par la voix de la jeune fille, il traversa la courte distance qui le séparait du fermier ; – soudain, Vevette retira sa main, et l’enfant cherchant un appui alla tomber dans les bras de Laurent, fier et ému, qui le souleva jusqu’à son visage, puis le remit sur ses jambes.
— Vevette, répéta l’enfant au moment où ses petits pieds touchaient la terre. Et, encore appuyé sur le genou de Laurent, il étendit sa menotte vers son amie.
Mais elle avait disparu, ne voulant pas usurper les caresses dues au père.
— Vevette ! cria Laurent, qui eût voulu la voir rester. La présence de la jeune fille auprès de son fils lui semblait une sauvegarde. Quand elle était là, jamais de pleurs ni de cris ; elle devinait ses désirs, et pourtant elle savait refréner ses caprices. Seule, elle lui parlait le langage de la raison, et seule elle obtenait sa soumission. Mais elle avait disparu, comme elle faisait toujours après ces courtes scènes. On l’eût dite honteuse de son empire et désireuse de le faire oublier.
La servante emporta le petit garçon pour le distraire, mais non sans résistance de sa part, et ses cris de colère et de regret se firent entendre au loin plus d’une fois dans l’après-midi.
Laurent prit à travers les clos pour aller voir ses génisses, parquées à l’autre extrémité de la propriété. Il marchait la tête baissée, comme font le plus souvent les habitants de la campagne habitués à chercher leur bien dans le sol ; les mains derrière le dos, penché en avant, il pensait, il ne savait pourquoi, mais avec une persistance singulière, à la petite servante que son fils chérissait.
C’était vrai ; à proprement parler, Vevette n’avait pas de famille, puisque celles qui lui appartenaient ne se souciaient pas d’elle. Son père était un honnête homme, mais un cultivateur inhabile ; loin de prospérer, son modeste patrimoine s’était fondu dans ses mains, et le chagrin l’avait miné avant son temps. La mère avait survécu de quelques années, filant pour vivre le fil le plus fin de la contrée ; puis elle était morte aussi, et l’orpheline s’était placée pour gagner son pain.
Laurent, la revoyait encore à l’assemblée de la Madeleine, où se louent pour l’année les serviteurs à gages. Avec son petit bonnet blanc, ses yeux pleins de larmes, son mince paquet sous le bras, elle regardait tristement dans la foule, cherchant un visage bienveillant, choisissant un maître par la pensée, redoutant celui-ci, acceptant plus volontiers celui-là, mais le cœur bien gros d’être obligée de vivre chez les autres.
Elle avait fermé le matin sa petite maison de pierre grise, dont elle était, hélas ! seule propriétaire ; après avoir fait en pleurant le tour du jardinet, elle avait mis la clef dans sa poche, et maintenant elle craignait de ne pas trouver ce maître d’abord redouté.
Voudrait-on d’elle, avec ses petits bras débiles, sa stature mignonne, ses mains rouges, mais fluettes… Si on allait la trouver trop chétive, lui faudrait-il s’en retourner à la maison déserte, si triste, où le pain manquait ? Faudrait-il mendier de village en village ce pain qu’elle eût préféré devoir au travail ?
C’est alors que la femme de Laurent s’était approchée, et trouvant à cette enfant un visage honnête, l’avait louée pour soigner les veaux et les agneaux, et donner du grain aux poules.
Depuis, la figure candide et les yeux pleins de bonté s’étaient toujours tournés vers la fermière comme vers le soleil levant. Marchant dans l’ombre de ses pas, elle avait appris tous les devoirs du ménage sans peine et sans fracas. Quand les forces avaient manqué à la jeune femme, c’est Vevette qui, sans mot dire, avait pris sa part d’ouvrage et l’avait ajoutée à la sienne, trouvant le temps de tout faire sans cesser de sourire.
Laurent se rappelait ces choses, et bien d’autres. Il revoyait la mourante s’appuyant sur Vevette pour respirer avec effort l’air qui n’entrait plus dans ses poumons, – il voyait la jeune fille, pâle de fatigue, soutenir courageusement dans ses bras la pauvre femme qui se débattait contre la mort ; il voyait encore, alors que tout le monde, brisé de lassitude, s’était endormi dans la maison, – lui-même comme les autres, – Vevette veiller auprès de la défunte, renouveler le cierge funéraire et lisser les draps du lit, comme si sa maîtresse eût pu la voir.
Et l’enfant ! de quelle tendresse ne l’avait-elle pas entouré ! Que de nuits n’avait-elle pas passées à le promener dans ses bras, autour de la chambre, en lui chantant ces refrains du pays qui n’ont plus ni âge, ni sens, ni origine, mais dont les paroles incompréhensibles ont une musique, qui berce les rêves et fait oublier le mal ! Était-ce étonnant que le petit la préférât à tout, lorsqu’elle avait été tout pour lui ?
Pendant qu’il évoquait ce passé, Laurent sentait une tendresse profonde s’élever en lui pour Vevette. C’était elle qui avait adouci leur deuil, et il n’avait rien fait pour elle. Plein de regret de son ingratitude, il donna un coup d’œil à ses génisses, puis revint lentement par le même chemin.
Il passa le grand abreuvoir, creusé de temps immémorial au bord d’une haie, à l’ombre, dans un grand clos, où l’herbe haute et grasse, toujours tondue, repoussait avec une vigueur extraordinaire.
Depuis l’enfance de Laurent, l’abreuvoir était là ; – son grand-père, qu’il se rappelait avoir connu, lui avait dit que personne n’avait jamais vu là autre chose que l’abreuvoir ; une petite source s’échappait entre les racines d’un saule, remplissait la mare, aux bords en pente, foulés deux fois par jour par les pas des bestiaux, puis s’enfuyait muette sous les cressons et portait la fraîcheur dans le clos voisin.
Laurent s’arrêta pensif. Les sources coulent sans qu’on s’en occupe, et abreuvent pendant des générations les taureaux qui se succèdent les uns aux autres ; pourquoi, alors que la terre est clémente et donne aux bêtes l’herbe et l’eau fraîche, les enfants restent-ils sans mère et les agneaux sans nourrice ?
Le soleil dardait entre des nuages gris qui changeaient lentement de place, jetant des ombres tantôt ici, tantôt là. Laurent se trouvait dans un rayon qui lui brûlait le front sous son chapeau de feutre et les épaules sous sa blouse ; il avisa une haie double, un de ces tertres plantés de hauts arbres qui séparent les clos et permettent en même temps d’aller de l’un à l’autre, souvent de traverser toute une propriété sans passer par les champs, où l’on pourrait endommager les récoltes.
L’ombre était tentante ; la terre, protégée par l’épais couvert des arbres, était sèche. Le fermier s’assit entre deux aubépines, s’adossa à un hêtre fourchu, et se mit à méditer en regardant devant lui.
La langueur de l’air et la chaleur du jour portèrent Laurent au sommeil. Sans s’en rendre compte, il ferma les yeux et s’endormit.
Il continua pourtant à voir en rêve les pâturages et les bêtes qui l’avaient occupé pendant sa veille, mais ses champs étaient plus vastes, ses troupeaux plus nombreux ; les bœufs et les vaches peuplaient à perte de vue des espaces immenses qui descendaient en pente douce jusqu’au bord de la mer.
L’Océan fraîchissait, comme disent les marins, et les vagues blanches qui couronnaient les grandes ondulations de la mer d’un bleu intense et profond ressemblaient à ses moutons, qui auraient dû paître la falaise. Inquiet, il cherchait le troupeau, mais il n’y avait de moutons que sur la mer ; il jetait un cri d’appel, rien ne lui répondait ; ses bestiaux eux-mêmes avaient disparu, et de tous côtés, il ne voyait que l’herbe et la mer agitée, de plus en plus couverte des moutons redoutables du vent d’ouest.
Dévoré d’angoisse, Laurent, dans son rêve, se dirigea à grands pas vers la ferme, où sans doute le troupeau venait de rentrer : personne sur le seuil des maisons, personne devant les granges ; pas une poule, pas un chien, – rien qui parlât de vie et d’habitation humaine.
Le cœur de plus en plus serré, il entra dans la cour de sa ferme : elle était déserte aussi. Poussé par l’instinct, il courut à la bergerie.
Qu’elle était grande, et haute, et sombre ! Le jour semblait n’y avoir jamais pénétré qu’à regret ; plein de colère contre la négligence de ses serviteurs, Laurent pénétra plus loin, et, à mesure qu’il avançait, la bergerie s’étendait de plus en plus, déroulant à perte de vue son toit noir d’ombre, sa litière de paille froissée et ses crèches vides.
Soudain, à l’autre extrémité, un point lumineux se dessina, et, de tous côtés, les agneaux cachés dans les coins, sous les crèches, dans la litière, se dressèrent en bêlant vers cette clarté. Les têtes fines et suppliantes se tournèrent toutes du même côté, et mille bêlements résonnèrent à la fois. Laurent vit alors que son troupeau n’avait point de nourrices, et que tous ceux qu’il voyait là étaient des nouveau-nés.
— Que vont-ils devenir ? pensa le fermier, s’agitant dans son rêve ; qui nourrira cette horde d’agneaux ? Ils sont, autant dire, perdus !
Il vit alors dans la clarté qui venait à lui, se dessiner la forme de Vevette. Elle tendait aux bestioles le creux de ses mains pleines de lait, et à cette source intarissable ils se désaltéraient à longs traits ; des brins d’herbe sortaient de son tablier à demi relevé, et ceux qui avaient assez bu la suivaient, tirant avec leurs lèvres les longues branches du trèfle rose, brillant et embaumé.
La lumière émanait de la jeune fille elle-même, sortant de ses cheveux blonds, de son petit bonnet, de ses mains roses, où buvaient les agneaux, et surtout de son sourire, si modeste et si tendre, qu’elle répandait comme un parfum sur tous ces orphelins pressés autour d’elle. Laurent sentit à son approche qu’il pouvait être en paix, et que le troupeau avait trouvé sa providence. Mais la clarté de Vevette, devenue trop vive, l’aveuglait, et portant sa main à ses yeux avec un geste de souffrance, il s’éveilla.
Le soleil passait à travers une trouée dans les branches du hêtre, et frappait en plein sur son visage ; encore mal éveillé, il se souleva, regarda autour de lui, et vit qu’il était seul.
Il eût voulu continuer son rêve ; la vision qui l’avait hanté lui laissait un vague désir de la revoir, de savoir la fin, comme disent les enfants… mais il était bien seul, et loin de la ferme. Il en reprit le chemin à pas lents, songeant plus que jamais à la petite servante que son fils chérissait.
Il trouvait une douceur singulière à se reprocher ses torts envers l’orpheline ; son cœur débordant de remords battait dans sa poitrine comme il n’avait jamais battu, et une quiétude le remplissait pourtant ; il arriva dans sa cour sans avoir pu démêler d’où lui venait cette joie, au moment où il eût dû être honteux et troublé.
Au lieu de suivre ses valets au travail, après le repas de midi, il s’enferma dans sa chambre, et passa la journée à mettre en ordre ses papiers d’affaires. Tout allait bien, ses granges étaient pleines, il ne devait rien à personne, on lui devait quelque argent. Il se sentit content – fier d’être riche – et toujours le trouble lui revenait à la pensée de son ingratitude envers Vevette.
Le soir approchait ; ramenés de bonne heure, pour éviter la rosée, les moutons étaient enfermés dans la bergerie ; la claire-voie était posée, et le troupeau lassé, grisé d’air pur et d’herbe tendre, s’était couché dans la bonne litière sèche ; les dos arrondis, les flancs laineux faisaient de petits monticules jaunâtres, doux à l’œil. Un rayon de soleil couchant se glissait par la fenêtre à l’ouest et se posait sur la pierre qui servait de banc.
Poussé par un désir secret de retrouver au moins l’image de son rêve, Laurent vint jeter un coup d’œil sur le troupeau rentré au bercail, et dans le rayon de soleil, il aperçut la jeune fille assise à la même place que le matin, nourrissant son agneau de la même façon.
Ému plus qu’il ne voulait se l’avouer à lui-même, Laurent tressaillit. Le bruit de ses souliers à gros clous fit lever la tête à la petite servante.
— Te voilà encore ! dit Laurent avec douceur ; il est donc bien gourmand, ton nourrisson ?
— Depuis que je l’ai nourri, vous avez dîné, notre maître, et vous allez encore souper ; il faut bien qu’il soupe aussi ! fit la jeune fille en souriant, enhardie par le ton enjoué du fermier.
Les cris perçants du petit garçon traversèrent l’air du soir. Il se lamentait de toutes ses forces depuis plus d’une heure, et rien ne pouvait le calmer.
— Il souffre, le pauvre petit, il s’ennuie, murmura tristement Vevette, en tournant la tête du côté de la cour.
Laurent la regarda indécis, il ne comprenait pas bien ce qu’il éprouvait. Ses yeux tombèrent sur l’agneau repu prêt à s’endormir, et il lui parut que de la jeune fille émanait une paix profonde, presque solennelle. Il se rappela les images de la Charité qu’il avait vues dans les livres de prières, et se demanda pourquoi, au lieu d’enfants, on ne leur avait pas mis des agneaux dans les bras. Bien sûr, elles ressemblaient à Vevette.
— Tu aimes les petits ? dit le fermier en s’approchant de la servante.
— Oui, notre maître, tous les petits ! les petits oiseaux, les petits agneaux, les petits enfants. Ils ont tous besoin de bonne nourriture et d’amitié, les chers petiots !
Elle avait rougi en parlant ; tout son joli visage respirait la tendresse et la chaleur d’une âme maternelle.
Laurent la regardait toujours troublé, inquiet, sentant monter à ses lèvres il ne savait quel flot de paroles qu’il n’avait jamais dites et ne savait comment dire.
— Voyez-vous, notre maître, reprit la jeune fille, il faut plus d’amitié que de richesse pour nourrir et élever tous ces petits-là. Ce qu’il leur faut, c’est qu’on comprenne ce qu’ils veulent, et quand on les aime, on comprend toujours.
Les cris du petit garçon redoublaient au dehors ; le rayon de soleil avait disparu, et dans la bergerie toute grise, le bonnet et le mouchoir de Vevette formaient seuls deux petites taches blanches. Le sommeil et la paix reposaient sur tout le troupeau, sur la jeune fille, sur son agneau.
Laurent sortit en courant, chose qu’il n’avait pas faite depuis qu’il n’allait plus à l’école, et revint aussitôt, portant dans ses bras son fils, qui se débattait en jouant des pieds et qui criait à tue-tête. Sans mot dire, il le déposa sur les genoux de Vevette, qui, étonnée, mais contente, arrondit son bras autour de lui. L’enfant satisfait et l’agneau repu se blottirent côte à côte dans le creux de la jupe de laine, et le silence régna dans la bergerie.
Le souffle égal des moutons remplissait la haute voûte ; le petit garçon, serré contre le sein de cette vierge qui comprenait si bien la maternité, se sentait heureux et ne demandait plus rien. L’obscurité croissait toujours, et Vevette troublée se disait qu’elle aurait dû s’en aller, qu’il fallait remettre l’agneau dans la crèche et préparer le souper. Mais Laurent restait immobile devant elle, les bras croisés, regardant le groupe sans mot dire. Elle baissait la tête et rougissait sous ce regard qui n’était pas celui d’un maître.
La voix du père, grave et très douce, s’éleva dans l’ombre :
— Tu aimes les petits, – garde le mien, Vevette ; il ne veut que toi, il a raison. Tu seras sa mère.
Paris, 24 février 1879.
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