Chapitre 8 Sous les frênes
Ils avançaient lentement dans le sentier profondément coupé d’ornières verdoyantes où les grands chariots chargés de foin ou de blé occasionnaient, deux fois l’an, des révolutions profondes dans le monde des pâquerettes et des graminées. L’eau des pluies récentes y formait des petits étangs tranquilles, aux endroits les plus défoncés ; mais le milieu de la route, poussiéreux et marqué çà et là du fer d’un cheval, était assez large pour y passer deux.
— Alors, tu ne veux pas ? demanda d’une voix contrainte le garçon qui baissait les yeux et tournait autour de son doigt une longue tige de folle avoine.
La jeune fille garda le silence. Il était bien cruel en lui disant que c’était elle qui ne voulait pas ! Comment depuis si longtemps n’avait-il pas deviné que c’était lui qu’elle aimait ? Elle baissa la tête et releva le coin de son tablier bleu, qu’elle roula et déroula dans ses mains tremblantes pour leur donner contenance, tout comme il roulait son brin d’herbe.
— Tu ne veux pas ? Nous avons pourtant été camarades de première communion, ne t’en souvient-il point ?
Elle jeta un coup d’œil sur le petit clocher qui se montrait au-dessus des clôtures et ramena ses yeux vers la route, où l’épaisse poussière formait un tapis de velours.
— Tu m’aimais bien, dans ce temps-là, reprit-il avec amertume, mais tu as changé ton cœur : tu ne savais vivre sans moi ; depuis, tu n’as plus eu de plaisir à me regarder.
Elle ne dit rien ; une nuance de rougeur plus vive monta à ses joues ; il crut qu’elle allait parler, mais elle resta silencieuse, continuant de marcher à son côté.
Le sentier se rétrécissait, les branches des frênes et des aunes se croisaient maintenant sur leurs têtes. Un jour glauque, doux, attendri, filtrait sur eux à travers la feuillée, et les rayons du soleil dansaient à leurs pieds sur le chemin, tapissé d’herbes folles, où les ornières ne se voyaient presque plus. Il se rapprocha davantage et prit, sans toucher les mains tremblantes de la jeune fille, le coin roulé du tablier.
— Oui, j’avais cru que tu m’aimais ; j’avais pensé que nous passerions notre vie ensemble ; tu n’es pas riche, moi non plus ; qu’est-ce que cela pouvait nous faire ? Est-ce qu’on n’est pas heureux tout de même, pourvu qu’il y ait de l’amour dans le ménage ? Mais tu es ambitieuse, toi, tu veux être riche et propriétaire, probablement ; la misère te fait peur… Ah ! si j’avais pensé comme toi, je serais marié de mon côté, peut-être, à l’heure qu’il est ! Mais je m’étais dit : J’épouserai celle que j’aime, et je n’ai qu’une parole ! Toi, tu avais le cœur mieux placé, n’est-ce pas ? Tu veux être au-dessus de ta position ?
Il avait lâché le coin du tablier et la regardait d’un air irrité. Les faucheurs aiguisaient leurs faux dans le pré au-dessous ; on entendait le moulin tourner dans la petite rivière. Un refrain de chanson traversa l’espace au-dessus de leurs têtes, et mourut insaisissable dans l’air de juin…
— Ô mon ami ! dit la jeune fille, qui posa ses deux mains sur les épaules du garçon en le regardant de ses yeux profonds, pleins de larmes ; je t’ai aimé de tout temps, mais tu n’as jamais parlé, et ce matin mon père m’a promise à un autre !…
Elle laissa tomber sur son tablier ses mains lentes et découragées… Sous les rayons changeants qui dansaient à travers les feuilles, ils restèrent immobiles, se regardant, pleins d’un immense désespoir ; pendant que la chanson lointaine, lancée à pleine voix dans les prés par un gars heureux, passait dans les feuilles, au-dessus de leurs têtes…
Paris, juin 1882.
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