Chapitre 3
Entre tous les arts, celui seul du miniaturiste avait souri à son ambition. Au besoin, il ne dédaignait pas de peindre le portrait grand comme nature, et n’eût pas balancé à couvrir des toiles de vingt pieds, même de trente ; mais il revenait toujours avec passion aux peintures à la loupe pour médaillons, broches et chatons de bague. Des notions superficielles sur toutes choses, notions recueillies au hasard des rencontres, en faisaient le plus intrépide contradicteur qu’il y eût au monde. Après boire, causer théologie et métaphysique lui semblait de rigueur ; à ses heures de sobriété pour parler franchement, il abordait des questions moins graves. L’argot d’atelier dont il émaillait son langage, ses équivoques obscènes, son répertoire d’histoires graveleuses, son impiété pleine d’ostentation, et, par-dessus cela, son amour de railler à propos de tout et hors de tout propos, achevaient de lui donner la valeur d’une figure exemplaire.
Aux yeux de quiconque consentait à le croire, dans sa profession notamment, il n’avait point de rival. Comme disent de Rubens certaines personnes, on disait la palette de Claude Saint-Martin. N’était son horreur pour l’habit noir et les intrigues, depuis nombre d’années déjà il aurait le ruban rouge et serait de l’Institut.
On voit d’ailleurs trop souvent encore le succès et la fortune de charlatans moins audacieux.
S’agissait-il d’architecture, de sculpture, de musique, de poésie, pas un artiste, y compris les plus surprenants, n’étaient capables d’en raisonner mieux que lui. En ce qui concerne la chimie, l’astronomie, la médecine, l’art militaire, l’histoire, les voyages, etc., les plus grands savants comme les plus grands capitaines eussent pu profiter à ses aperçus.
Connaissant de source certaine l’aversion toute spéciale de Maxwell pour les chiffres, il traçait un jour sur le mur, à l’aide d’un charbon, une série de signes algébriques, et voulait obliger son ami à essayer la résolution du problème.
John protestait de son ignorance comme on se défend d’un crime.
« Tu ne seras jamais qu’un âne ! » s’écriait alors Saint-Martin triomphalement.
Puis, entassant lettres sur lettres, signes sur signes, équations sur équations, il tombait épuisé dans un fauteuil et ajoutait :
« Comprends-tu ?… Non ?… C’est pourtant encore plus facile que d’avaler un verre d’eau. »
Dans sa fureur de primer, il entreprenait un curé des environs sur le catéchisme, et, à force de tapage, réduisait le vieux desservant au silence.
Avec les fermiers, les meuniers, les maçons, les ouvriers de tous états, son intarissable faconde faisait merveille. Il les éblouissait par l’abus des termes techniques dont sa mémoire regorgeait, et manœuvrait tant et si bien de la langue, qu’il réussissait quelquefois à les convaincre qu’il était réellement du métier.
D’une taille presque égale à celle de John, mais massif des épaules et pourvu de cet embonpoint qui présage l’obésité, il avait l’œil trouble, les traits lâches, le teint livide des gens dont un libertinage inconsidéré a comblé la vie. Ses longs cheveux châtains rejetés avec prétention en arrière ne découvraient qu’un front étroit et fuyant. Une épaisse barbe rousse dissimulait une bouche vide et un menton trop court, sans parvenir à rehausser un masque où le cynisme éclatait avec non moins de force que de vanité. Le désordre voulu et cherché de son costume eût suffi d’ailleurs à le trahir. A sa désinvolture de chic, on reconnaissait bien vite un de ces hommes qui embrassent ce qu’on appelle la carrière des arts, bien moins pour se distinguer du vulgaire par des œuvres méritantes que par un extérieur singulier.
Sa vanité ne souffrait même pas que les imperfections physiques fussent chez lui des disgrâces naturelles. Ainsi l’inclinaison vers la gauche du bout de son nez bossu et cassé n’était, affirmait-il, que le résultat d’un accident. Il n’avait pas encore dix ans : un jongleur, lui mettant une pièce de monnaie en équilibre sur le nez pour la lui enlever avec une fronde, n’avait réussi qu’à la condition de lui abattre le nez sur la joue. Il en était de même pour ses jambes légèrement arquées comme les branches d’un compas d’épaisseur : c’était la faute de ses parents, qui, trop tôt, lui avaient fait prendre l’habitude du cheval. En attendant, bien qu’il se vantât de se tenir en selle mieux qu’un Hongrois, John n’avait jamais pu le décider à monter même le plus doux des chevaux de son écurie.
Après cela, il eût été au moins extraordinaire qu’il ne fût pas à l’escrime d’une adresse à désespérer tous les maîtres d’armes présents et futurs. Par malheur, il avait fait le serment, devant un tribunal où l’appelaient les suites d’un duel, de ne plus jamais toucher une épée de sa vie.
En revanche, au billard et aux cartes, John trouvait toujours en lui un partner complaisant et infatigable.
A l’égard des hommes de ce genre, les sentiments modérés semblent impossibles : il est certain qu’ils inspirent toujours ou d’ardentes sympathies ou une répulsion profonde. En même temps que l’inconstance entraînait Maxwell à de pareilles liaisons, le défaut d’exercice intellectuel expliquait, chez lui l’engouement pour ce genre de hâbleur. Parce qu’il n’avait guère vécu jusqu’à ce jour qu’avec des palefreniers et des maquignons, tout était nouveau pour lui. Au début surtout, son enthousiasme tenait du fanatisme. Claude, avec son bagage en apparence inépuisable d’anecdotes, de coq-à-l’âne, de charges, d’obscénités, le divertissait, le charmait, le passionnait. Il acceptait comme autant de versets d’Évangile les assertions du peintre, prenait pour de l’or pur la ferraille de ses connaissances encyclopédiques, s’en laissait imposer par ses vantardises, et finissait par le croire un homme tout à fait supérieur. Aussi, non content de paraître glorieux d’un tel hôte, de l’écouter bouche béante, de l’air dont un mâtin empêché par la graisse regarde bondir et courir un lévrier, souffrait-il que l’artiste le traitât comme un écolier, le morigénât, lui fît honte de son ignorance, et quelquefois même l’accablât de railleries dont la grossièreté frisait l’insulte.
Ce n’était rien.
A l’instar des enthousiastes, il faisait de la propagande, et prétendait faire partager son admiration à autrui.
Irma, qui s’était fait une règle inflexible de ne jamais fréquenter avec les hôtes du château, quels qu’ils fussent, avait prétendu tout d’abord comprendre le peintre dans cette exclusion. Son mari, à ce sujet, l’avait persécutée ou mieux tyrannisée, jusqu’à ce que, de lassitude, elle eût consenti à voir Saint-Martin. Déjà édifié sur l’humeur de la femme, celui-ci s’était montré vis-à-vis d’elle aussi modeste et réservé qu’il l’était peu avec John. Il avait eu promptement le secret de leur antagonisme, et, n’ayant plus à s’inquiéter des sentiments du mari, il s’était appliqué sans désemparer à se concilier les bonnes grâces de la femme. Une comédie vulgaire avait suffi à ce résultat. Irma, à son insu, avait été peu à peu gagnée par d’incessantes flatteries à sa beauté, à son jugement, à ses mérites. N’importe à quel propos, elle avait toujours raison, John toujours tort. Claude ne se lassait point de l’admirer et de la plaindre. Grâce à cette tactique, toutes les préventions passionnées du mari avaient glissé insensiblement au cœur d’Irma ; elle et l’artiste avaient fini par s’entendre si bien, que, jaloux, non de sa femme, mais du peintre, Maxwell, aux prises avec un violent dépit, s’était donné le ridicule de bouder comme un enfant et de passer toutes ses journées dehors, soit à chasser, soit à courir à cheval ou en voiture dans les environs. Sa foi en la vertu d’Irma était si entière, qu’il ne lui était pas venu une seule fois à l’esprit de suspecter l’honnêteté des relations chaque jour plus intimes qu’elle entretenait avec Saint-Martin,
D’ailleurs, de nouveaux incidents s’étaient produits, cet état de choses avait brusquement cessé. Claude, après avoir négligé son ami deux mois et plus, s’était rapproché de lui tout à coup. A bien des égards il paraissait changé. Ainsi, à la cigarette qu’il avait fumée jusqu’alors, il substituait une longue pipe en bois qu’il tirait de son sac pour la souder à ses lèvres. Au mépris de sa prétendue sobriété et de ses tirades contre l’incontinence, il avait subitement des appétits de glouton et absorbait une telle quantité de liquide, que John trouvait en lui sinon un maître, du moins un rival redoutable. En même temps, devant Irma, il dépouillait son masque de réserve, et s’oubliait jusqu’à risquer la facétie obscène. Irma, à cette métamorphose, n’avait d’abord eu que de la confusion ; elle avait été bientôt aux prises avec une sourde colère. Ses relations avec l’artiste, si lentes à se nouer, avaient été rompues en un clin d’œil, et rompues de la part d’Irma sans aucun ménagement. Elle ne se contentait pas de se refuser absolument à le revoir, elle n’en parlait plus que d’un accent haineux et plein de dégoût. S’il se trouvait fortuitement en sa présence, il avait à subir ses airs hautains et son silence méprisant. Elle n’avait même pas craint de dire un jour à son mari, assez haut pour être entendue de Claude : « Est-ce que vous ne m’épargnerez pas bientôt le supplice de me rencontrer avec cet homme-là ? » Maxwell, fout heureux d’avoir retrouvé son ami, n’avait pas seulement songé à pénétrer le mot de l’énigme ; il n’avait voulu voir, dans cette aversion soudaine, qu’une nouvelle preuve de l’inconstance du caractère des femmes.
John, toutefois, ne s’était dérobé qu’imparfaitement à l’influence que sa femme avait jadis exercée sur lui. En dépit de lui-même, elle lui imposait toujours. Partant, il n’était pas possible que ses préventions en faveur d’un homme pour lequel Irma marquait tant de répugnance, se maintinssent longtemps au même degré d’énergie. Sans qu’il s’en doutât, les dédains de sa femme enlevaient au peintre son plus sûr prestige. L’artiste justement, dont quatre ou cinq mois au château avaient épuisé le répertoire, en était réduit à donner une seconde édition de ses calembours, de ses turlupinades, de ses anas et de ses vanteries. Pour tout dire en un mot, il rabâchait, et Maxwell ne laissait pas que de s’en apercevoir. De jour en jour, sa prodigieuse considération pour le peintre devait forcément diminuer.
Comme l’enthousiasme, le désenchantement est soumis aux lois du plan incliné, qui ne souffre point de temps d’arrêt.
D’ailleurs, à mesure que John ouvrait les yeux à la lumière, le souvenir des mortifications qu’il avait eu à subir revenait à son esprit. Intérieurement, l’idée de briser son idole et de la renverser d’un piédestal usurpé souriait à sa rancune. Il en était venu à rester insensible aux plus exorbitantes bouffonneries du peintre, à lui tenir tête, et même à lui donner des signes non équivoques d’impatience.
Ajoutez que Claude, exaspéré par tant de déboires, n’avait commis que des maladresses en essayant de reconquérir le terrain perdu. Force lui avait été de comprendre que son règne était passé, que la place pour lui deviendrait de jour en jour moins tenable, et qu’il n’était que juste temps de fuir s’il voulait échapper aux affronts dont on ne se fait pas faute d’abreuver les parasites incommodes.
C’était enfin chose convenue : demain, à la première heure, Maxwell devait le ramener à la ville. Mais ce départ, arrêté sous la pression d’une contrainte morale, allumait en lui un ressentiment qu’il avait bien du mal à dissimuler. Impuissant en outre à pardonner les mépris de la femme et le refroidissement du mari, il semblait n’attendre qu’un prétexte pour exercer contre eux des représailles dignes de mémoire.
A ses oreilles, précisément, venait de retentir une apostrophe qui mettait le comble aux outrages dont il croyait avoir à se plaindre.
Effectivement, entre toutes les choses à l’occasion desquelles fermentait sa vanité, il était un chapitre surtout, celui des femmes, où cette vanité, mise en vibration, le surexcitait jusqu’à la démence.
Quelle ne devait donc pas être sa fureur quand John, dans lequel il n’avait jamais voulu et ne voulait voir encore qu’un grand enfant à l’intellect noué, s’émancipait au point d’oser lui dire en face, à propos de galanterie :
« Tu n’es qu’un vantard et un fanfaron ! »
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