‹ Irma GilquinChapitre 4 sur 10 · Chapitre 4

Chapitre 4

Claude tressaillit comme si on l’eût frappé au visage. Sous l’action de la blessure faite à son amour-propre, l’épithète ridicule dont on poursuit le mari de la femme adultère effleura ses lèvres. La velléité était d’autant plus surprenante qu’il ne pouvait parler sans se dénoncer lui-même. Il ne recula pourtant qu’avec effort devant l’énormité de la trahison. Son mutisme contraint rappelait les angoisses de l’homme qui se défend contre le vertige que causent les profondeurs d’un abîme. Il regardait John avec des yeux où éclataient l’amertume et la haine ; il faisait souvenir du chien en arrêt et prêt à fondre sur le gibier.

Mais les lueurs de raison qui par-ci par-là traversaient encore son esprit, quelque peu déjà troublé par l’ivresse, l’induisirent, sinon à abandonner, du moins à différer l’aveu d’un secret dont la divulgation semblait devoir suffire à sa vengeance.

A la suite d’une longue pause, il se secoua subitement et saisit son verre.

« Buvons ! » fit-il d’un ton dégagé.

Maxwell, en même temps qu’il venait de s’emporter, avait brusquement pivoté sur lui-même ; il ne présentait plus au peintre que les sinuosités d’un profil contracté par la mauvaise humeur. La provocation amicale de l’artiste le laissa de marbre.

« Comment ! ajouta celui-ci en remettant avec fracas son verre sur la table, je pardonne à ta jeunesse une boutade aussi injurieuse qu’intempestive, et voilà ta reconnaissance !… Sache donc qu’il me suffirait d’ouvrir la bouche pour faire rentrer dans ta gorge la malheureuse phrase qui vient d’en sortir. »

John releva la tête et regarda le peintre d’un air de défi.

« Pure jactance que tout cela, » dit-il en haussant les épaules.

Les traits de l’irascible Saint-Martin trahirent de nouveau les sentiments de haine et de colère auxquels il était en proie.

« Ah çà, mon cher, dit-il au milieu d’une extinction de voix subite, sur quelle herbe as-tu marché ? Voudrais-tu te venger sur moi de ton insuffisance auprès des femmes ? Il te siérait mieux, ce me semble, puisqu’il te plaît enfin de faire l’homme, d’utiliser les prémices de ce courage à secouer le joug du cotillon. »

En réponse à ces sarcasmes, Maxwell prétendit avec hauteur qu’il ne subissait le joug de personne.

L’histoire de son mariage avec une femme à laquelle, de son propre aveu, il s’était flatté de ne jamais donner d’autre titre que celui de maîtresse, n’éveilla en lui aucune confusion.

Il répondit à Claude, qui évoquait ce souvenir : « J’avais fait le serment de l’épouser. »

Tout ce qui croupissait de cynisme au fond du cœur de l’artiste monta à la surface.

« Tudieu ! fit-il, comme tu y vas ! Mais la seule moitié de mes serments, si j’eûsse été assez faible pour les tenir, m’eût réduit à un sérail plus nombreux que celui du Grand Turc. »

John répondit de l’air du plus grand flegme :

« Ça serait à recommencer que je le ferais encore.

– Pouah ! fit Claude, une femme qui ne craint pas de te refuser la porte de sa chambre.

– Sans doute, quand je suis ivre, c’est son droit. Il serait odieux de la violenter au sujet d’une habitude qu’elle a en horreur. A part cela, je la tiens pour une femme attentive, dévouée, d’une égalité d’humeur inaltérable.

– Parbleu ! repartit méchamment l’artiste aux oreilles de qui l’éloge d’Irma sonnait mal ; du moment où tu lui laisses une liberté égale à la tienne, à quel propos éclaterait sa maussaderie ? »

A cette observation étrange, Maxwell se redressa et plongea ses yeux dans ceux de son adversaire.

L’assurance de la fatuité sur le front et le sourire de la malignité aux lèvres, le peintre essuya ce regard sans comprendre ce qu’il avait de menaçait. Il était impuissant à modifier son opinion sur son ami, dans lequel il s’obstinait à ne voir qu’un jeune homme inoffensif avec qui on pouvait prendre sans danger toutes les licences possibles. Néanmoins, à partir de cet instant, John n’eut plus qu’un calme d’emprunt.

« C’est juste…. fit-il de l’air d’un homme qui se rend à de bonnes raisons ; bien que dans sa conduite, ajouta-t-il nonchalamment, il ne paraisse pas qu’elle songe à se prévaloir de cette liberté. »

Saint-Martin repartit aussitôt :

« Il paraît tout bonnement que sur les femmes tu ne partages pas l’avis du fameux Jehan de Meung. »

Maxwell avoua ne pas comprendre, et Claude, d’une voix embarrassée par l’ivresse, s’empressa de citer les vers infâmes auxquels il venait de faire allusion.

« Tu me vois en effet disposé à soutenir, répliqua John toujours calme en apparence, que cette assertion à l’égard d’Irma est une calomnie. J’échangerais ma main contre la preuve du contraire.

– Garde-toi d’une pareille gageure ! s’écria l’artiste en ricanant ; à moins que tu ne tiennes à devenir manchot…. »

Le soupçon se glissait au cœur de Maxwell ; il était livide de colère. Dans la violence même du désir d’arriver à une certitude il puisa les ressources d’une comédie à laquelle, de sa nature, il n’était nullement propre. Sa main tremblante embrassa, sans doute intentionnellement, le goulot d’une bouteille qui contenait autre chose que du vin. Les verres, remplis jusqu’aux bords d’alcool, furent vidés en un clin d’œil par les deux adversaires.

« Est-ce que, par hasard, reprit John, qui, la sueur au front, l’œil hagard, s’efforçait de sourire, ma femme aurait eu, à ta connaissance, quelque faiblesse qui t’autoriserait à parler comme tu fais ?

– Eh ! eh ! fit Saint-Martin avec un nouveau ricanement.

– Voyons, avoue-le, ajouta Maxwell. La jalousie, tu sais, est le moindre de mes défauts. Je n’ai pas le droit, d’ailleurs, d’être jaloux, c’est convenu : Irma est libre ; il n’y a pas à craindre que je contrarie jamais ses penchants.

– Et c’est bien avisé, dit Claude avec impudence, car il est probable que tu y perdrais ton latin. »

A voir John vaciller sur son siège, il semblait qu’un serpent lui mordit les entrailles ; outre cela, ses yeux erraient à l’aventure, et ses doigts caressaient le relief des objets à sa portée.

C’est un état dont n’approchera jamais l’expression la plus énergique que celui de cet homme qui, au milieu même des envahissements de l’ivresse, impuissant à chasser une idée horrible, harcelé par des angoisses dévorantes, essayait encore, pour tromper son ennemi, de paraître tranquille et même de sourire.

Son énergie ne pouvait suffire longtemps à un tel rôle, et la patience lui manqua enfin.

Fatigué de jouer au diplomate en pure perte :

« Écoute, dit-il soudainement au peintre en fixant ses prunelles ardentes sur lui : je tiens le récit de tes amours en général pour un tissu d’impostures, et c’est pourquoi je t’ai appelé vantard et fanfaron. Ce n’est pas assez : fondé à croire que tes insinuations actuelles ne reposent sur rien de sérieux, je veux, à moins que tu ne procèdes par assertions catégoriques, joindre à ces épithètes celles de fourbe, de calomniateur, de lâche !… »

Maxwell parlait d’une voix sourde, embarrassée plus encore par la rage que par l’ivresse. Ses yeux étaient pleins de sang et ses lèvres blanches d’écume. Les instincts féroces du boxeur semblaient se réveiller en lui.

Son adversaire, par malheur, n’avait pas le cerveau moins troublé. Il était d’ailleurs bourrelé comme d’un remords du souvenir des affronts qui le chassaient du château. La rancune amassée en lui et la soif de vengeance le prenaient à la gorge et l’étranglaient. Ces dernières injures, en tordant jusqu’à la déchirer son unique corde sensible, c’est-à-dire son amour-propre, achevèrent de lui donner le vertige.

On disait d’un homme qu’il avait une vanité si grande qu’elle serait capable de lui inspirer même une bonne action. Il devait arriver, au contraire, que Saint-Martin, à force de vanité, ne reculerait pas même devant une infamie.

« Tu es aussi par trop naïf, dit-il d’un air moitié railleur, moitié furieux, de croire que, dans mes trois mois de tête-à-tête avec ta femme, je ne me sois préoccupé que de son portrait. »

La phrase n’était pas achevée, que John, s’efforçant de se mettre debout, se saisissait d’une bouteille et en menaçait le peintre. Celui-ci, sans perdre une seconde, suivit de point en point cet exemple. Les deux projectiles partirent en même temps. Au lieu de se croiser et d’atteindre à leur but réciproque, ils se rencontrèrent à mi-chemin et se brisèrent en mille pièces. Des éclats de verre inondèrent la table, les fauteuils, la chambre.

Cependant nos deux champions, marchant l’un vers l’autre en chancelant, se prirent au collet, à bras le corps, à la gorge, par les cheveux, et roulèrent ensemble sur le plancher, parmi les tessons de bouteilles. Non contents de balbutier des jurons et des insultes, de pousser des cris sauvages, ils jouèrent à l’envi l’un contre l’autre des poings, des ongles et des dents. Une pareille bataille n’a rien d’essentiellement pittoresque. Il convient même de la couvrir au plus tôt d’un voile. Prélude d’un drame terrible, elle était au reste sans danger immédiat pour deux hommes qui ne devaient pas seulement s’en rappeler la durée. Leurs tentatives n’aboutirent qu’à user les forces que leur avait laissées l’ivresse. Au beau milieu de la lutte, leurs muscles se détendirent, leur vue se troubla, la mémoire s’éteignit en eux, des mots décousus voltigèrent sur leurs lèvres ; ils plongèrent bientôt dans l’extase, puis, de l’extase, ils ne tardèrent pas à glisser dans un sommeil profond…

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