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Chapitre 5

Aux ténèbres, cependant, succédait l’aube, et à l’aube le jour, mais un jour presque aussi pâle qu’un crépuscule. Une atmosphère pluvieuse de la couleur du plomb interceptait les feux du soleil levant. Irma avait déjà quitté son lit. Enveloppée d’un peignoir en cachemire à fleurs, chaussée de pantoufles fourrées, tête et cou nus, elle tira ses rideaux et ouvrit l’une de ses fenêtres. Cette fenêtre, au premier étage de la façade opposée à celle de la cour, commandait toute la vallée sur l’éminence de laquelle était bâtie la maison. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, l’œil planait sur des masses de verdure, ondulées au caprice de la pente et des plis du terrain, et magnifiquement colorées déjà de toutes les nuances automnales. Sous le ciel humide, du sein de cet océan aux vagues tour à tour vertes, fauves, sanglantes, jaunes, couleur de rouille, s’élevait, comme pour la prière, la voix tendre et discrète d’oiseaux innombrables, dont les gazouillements, par le fait même d’une immense variété, produisaient une harmonie confuse, singulière, inexpressible, enchanteresse. De vrai, ces mystérieuses perspectives ne parlaient point aux yeux d’Irma ; ces bruits enivrants n’avaient aucun sens pour son cœur : accoudée nonchalamment sur la margelle, elle regardait sans voir, elle écoutait sans entendre ; elle semblait simplement jalouse de respirer un air plus frais que celui de sa chambre.

Il s’en fallait de beaucoup, néanmoins, que ses apparences fussent celles d’une nature vulgaire. Outre qu’elle était grande pour une femme, que l’ampleur de ses épaules annonçait qu’elle deviendrait puissante, que les proportions et l’élégance de son buste, de ses membres, de ses pieds, de ses mains eussent tenté l’art d’un maître, tous ces détails n’éclataient en quelque sorte que pour concourir, avec un ensemble merveilleux, à l’intensité d’une physionomie pleine d’intérêt et de charme. Son cou, bien que bruni par le hâle, était splendide et portait la tête avec infiniment de grâce. Une couronne de cheveux châtains, drus et luisants, esquissait comme à l’estompe l’arche du front, auquel de minces sourcils, comparables à des traits de plumes jumeaux, servaient d’assises. En même temps que le nez, la bouche, le menton, l’ovale du visage dont la blancheur se teignait aux joues de belles couleurs roses, accusaient, par leurs contours fermes, un caractère de la trempe la plus énergique et capable des résolutions les plus extrêmes, les ardeurs contenues d’une âme expansive et l’inquiétude de besoins inassouvis allumaient dans ses prunelles brunes un véritable incendie dont les reflets éclairaient toute la figure. Par-dessus cela, elle marchait admirablement bien : le mouvement mesuré de son pas imprimait à sa taille cambrée et souple, à tout son corps, des oscillations d’une séduction irrésistible.

Dans ce château des Ormes où la fortune l’avait ensevelie, sa beauté n’existait que pour le miroir, la force dont son âme était le foyer tournait à son supplice. Maxwell ne l’aimait bientôt plus d’un amour assez exclusif pour lui sacrifier ses passions. Contrainte, au bout d’un accord de dix-huit mois, de le tenir à distance, de renoncer d’ailleurs aux joies de la maternité, elle voyait disparaître de son horizon les perspectives consolantes que lui avait ouvertes le mariage, et était ressaisie insensiblement par l’espèce de léthargie où elle languissait dans le comptoir paternel.

Au milieu du vacarme des hôtes qui ne cessaient de remplir et de vider le château, sa solitude était profonde. Des quelques ressources dont elle disposait pour rompre l’uniformité des jours, la plupart n’avaient à ses yeux que ce charme prêté par une vie insipide aux distractions les plus insignifiantes. C’était ainsi qu’elle en venait à monter à cheval ou à viser des oiseaux autour de la maison ; à jouer au billard avec Justine, ou encore à s’exercer dans sa chambre à éteindre une bougie avec les capsules d’un pistolet. Ce dernier exercice lui plaisait entre tous, et cela en raison de la rare adresse qu’elle y prouvait. Les livres que le hasard avait mis sous sa main l’avaient dégoûtée de la lecture.

Elle employait le reste de son temps à s’ennuyer sur un ouvrage de tapisserie, quand la nécessité ne l’obligeait pas d’écrire quelque lettre laconique à sa mère.

L’unique intérêt de sa vie était désormais l’avenir de sa famille. Sans avoir pour les membres de cette famille d’autres sentiments que ceux d’une tiède affection, elle les accablait incessamment des témoignages de la plus vive sollicitude. Il ne lui suffisait plus d’affecter à leur bien-être la presque totalité du budget de sa toilette, elle ne se lassait point encore d’intercéder auprès de son mari en leur faveur. Maxwell donnait sans compter ; jaloux de seconder les vues de sa femme, il se livrait au plaisir de lui accorder plus encore qu’elle ne lui demandait. Un tiers de ses revenus suffisait tout juste à ces largesses. Le père et la mère d’Irma jouissaient d’une honnête aisance ; parmi ses frères, les plus jeunes apprenaient le commerce, les autres fondaient de coûteux établissements ; ses sœurs, enfin, généreusement dotées, pouvaient s’abandonner au rêve d’un mariage honorable. Son ambition devait être comblée. Il n’était pas jusqu’à une tante maternelle, qui séjournait à Nevers, dont elle n’eût la consolation de pouvoir soulager la détresse.

En présence de ces résultats, néanmoins, elle n’était ni moins mélancolique ni moins sombre. Il semblait qu’il lui importât seulement d’assurer le calme de sa conscience ; non contente de ne voir sa famille qu’à de longs intervalles, quand les circonstances l’exigeaient, elle conservait en outre, dans ces occasions, des dehors froids et hautains qui refoulaient au fond des cœurs les démonstrations de reconnaissance prêtes à éclater.

Son isolement, d’ailleurs, était fondé en raison. La bassesse de son origine aussi bien que les habitudes déplorables de son mari lui fermaient le milieu où elle aurait pu, sinon se plaire, du moins se trouver à sa place. Faute de pouvoir fréquenter avec ses égaux en fortune, elle préférait se refuser à toutes liaisons et vivre seule. Au fond, l’ennui la consumait. On eût pu comparer ses manières glaciales à la couche de neige qui parfois recouvre le travail souterrain d’un volcan. Pénétrée de l’inanité de ses forces, désespérant d’une existence mieux remplie, elle était toutefois résignée et tombait graduellement dans une mélancolie qui, pour elle, n’était pas sans charme. L’opinion à peu près unanime de ceux qui, aux alentours, connaissaient ses goûts apparents, son humeur fantasque, sa sauvagerie, c’était qu’elle n’avait pas la tête bien saine. Des bourgeois, cette opinion s’était répandue chez les paysans, et il n’était pas jusqu’aux pauvres dont elle prenait soin qui ne lui attribuassent un cerveau quelque peu dérangé.

Elle lutta bien des jours avant de consentir à voir le nouvel hôte des Ormes. John usa presque de violence pour l’arracher à sa retraite ; il ne ressentait pas seulement le besoin de faire partager à autrui le fol enthousiasme que lui inspirait le peintre, il voulait encore, dans la crainte de sa propre insuffisance, que la beauté d’Irma servit à le retenir au château. L’éloge de Claude ne cessait de retentir aux oreilles de la femme, et les convoitises de l’artiste étaient incessamment surexcitées par les propres paroles du mari. Aussi peut-on affirmer que, moralement, celui-ci jeta sa femme à la tête de son ami Saint-Martin.

Il ne saurait être nullement question d’atténuer les torts d’Irma ; il s’agit simplement de les expliquer. L’occasion d’exercer sa vive pénétration lui avait fait toujours défaut. Claude, servi par l’instinct qui n’abandonne pas même l’homme le plus médiocre en ces sortes d’aventures, joua auprès d’elle le rôle d’un misanthrope accablé sous d’amères déceptions, trompé perpétuellement en amitié comme en amour, et tourmenté du désespoir de trouver jamais une âme jumelle capable de le comprendre. Outre cela, pas une parole ne glissait de ses lèvres, sinon pour rehausser ses mérites ou rappeler ses succès et les hautes destinées auxquelles il aurait pu prétendre. Par contre, il affectait de répugner aux vices de Maxwell, et s’appliquait sans cesse soit à le prendre en flagrant délit d’ignorance, soit à le tourner en ridicule. Se flatterait-on de trouver beaucoup de femmes qui, placées dans les mêmes conditions, ne seraient pas dupes de cette tactique ? Irma n’adorait point son mari, et, de plus, elle méprisait ses penchants. John, aux yeux de sa femme, diminua encore et pâlit en raison même des proportions grandissantes et de l’éclat des incomparables qualités de l’artiste. Il serait toutefois étrangement absurde d’appliquer le nom d’amour aux sentiments d’Irma. Claude l’engourdit à force d’évoluer autour d’elle ; ce fut la fascination du reptile sur l’oiseau. Il est du moins hors de doute que la lutte fut longue et douloureuse, et que l’issue coûtait à Irma alors même qu’elle ne croyait point s’être honteusement méprise, sa tranquillité d’esprit.

Au surplus, l’entente cordiale ne fut pas entre eux de longue durée. Saint-Martin abhorrait la gêne ; à peine fut-il assuré du triomphe, qu’il se démasqua ; d’un jour à l’autre la métamorphose fut complète. Irma voulut croire d’abord à une comédie de mauvais goût, mais passagère. Il fallut bien qu’elle se rendit à l’évidence. En moins de quelques heures, elle en apprit plus que ne lui en avaient enseigné les vingt-huit ans dont elle était vieille. L’éclair n’est pas plus prompt que le fut son coup d’œil. Elle pénétra le comédien jusque dans les plus secrets replis de sa nature, et apprécia vite cet homme usé, sans conscience, sans cœur, sans éducation, esclave de sa vanité et capable de toutes les bassesses. Sa honte fut sans bornes et son accablement mortel. Saint-Martin valait mille fois moins encore que son mari. Anéantie en quelque sorte sous le poids de son erreur, elle se demandait comment elle avait pu devenir coupable.

A en croire un hypocondriaque décidé, l’histoire pourtant serait des plus simples. « Celui, dit-il, qui conspire le déshonneur de son prochain ne réussit la plupart du temps qu’à la condition de se montrer autre qu’il n’est. A l’heure où, jugeant la mascarade inutile, il se démasque, il arrive presque toujours qu’il ne peut soutenir la comparaison même avec l’homme le plus exécré, et c’est là, sans contredit, pour la femme qui n’a pas perdu tout sentiment de délicatesse, l’un des plus rudes châtiments de l’oubli de soi-même. »

Saint-Martin se croyait doublement le maître, d’un côté par l’amour, de l’autre par la peur du scandale. Il avait été déçu dans toutes ses prévisions. Les bornes de son discernement ne lui permettaient guère d’aller au delà des apparences de cette femme. Elle était impuissante à se complaire dans un sentiment que condamnait sa raison, et possédait en outre une fierté et une énergie qui la mettaient au-dessus de toute crainte. La vivacité de son mépris pour Claude ne put se comparer qu’à l’ardeur de son empressement à le lui faire sentir. Il voulut persister dans une familiarité qu’il regardait comme un privilège, et par l’air seulement dont elle l’examina, il fut sur-le-champ réduit au silence et forcé au respect. Sa vanité avait été mise à de terribles épreuves. Irma ne s’était pas bornée à l’accabler d’outrages et à le défier, elle avait encore ouvertement inquiété son mari jusqu’au jour où il s’était décidé à partager son mépris et sa haine. Le séjour du peintre au château l’importunait, elle ne pouvait l’entrevoir seulement sans éprouver des transports de colère ; il fallait qu’elle le contraignît à partir. Son implacable ressentiment avait promptement décidé le résultat qu’elle souhaitait avec toutes les violences de la passion.

Elle avait appris que ce jour même devait éclairer le départ de son ennemi, et l’impatience de se voir débarrassée d’un voisinage odieux l’avait éveillée dès l’aube. Il lui tardait de sentir la vie autour d’elle, d’entendre le remue-ménage des domestiques, le grésillement des roues sur le sable humide de la cour. Son mari était d’ordinaire matinal et avait coutume de veiller lui-même à la besogne des palefreniers ; d’énergiques jurons et l’aboiement des chiens annonçaient sa présence aux environs des écuries. Pourtant, à sept heures sonnées, rien ne remuait encore. Irma commençait à s’alarmer et à craindre que le départ, par suite de quelque orgie, n’eût été renvoyé à un autre jour. Déjà, après avoir déverrouillé la porte de sa chambre, elle levait le bras pour sonner Justine. Un bruit de pas suspendit son geste. Presque aussitôt sa porte fut violemment poussée, et Maxwell s’y présenta tout à coup.

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