Chapitre 6
Il était horriblement pâle ; ses paupières rouges bayaient, pour ainsi dire ; le désordre de ses vêtements, çà et là souillés, témoignait suffisamment de l’emploi de sa veille. Quelque chose d’anormal se passait en lui, c’était clair ; toutefois il rappelait bien plus un homme sous le poids d’une mortification que sous celui d’un outrage ; ses traits fatigués respiraient plutôt la confusion que l’esprit de vengeance. Dans son âme, en effet, dont la débauche avait détendu les ressorts, les longs ressentiments n’étaient plus possibles ; un sommeil de quelques heures avait suffi à réduire sa grande fureur à un simple sentiment de honte et d’amertume. Il paraissait même assez en peine de son rôle de mari offensé ; une profonde indécision se lisait dans ses yeux comme dans son attitude.
Irma lui vint en aide.
Impatiente de savoir à quoi attribuer sa visite matinale et son air étrange :
« Qu’avez-vous ? lui demanda-t-elle. Est-ce que vous ne partez pas ?
– Non, fit-il brutalement, je ne pars pas. »
Cependant, détournant la tête, il se mit à mesurer la chambre d’un pas agité. Irma le suivit quelques instants des yeux.
« Pourquoi ? » ajouta-t-elle avec un étonnement croissant.
John s’arrêta à deux pas d’elle et la regarda de nouveau dans les yeux.
« Hypocrite !… » fit-il soudainement, d’un air où éclatait le mépris.
La pensée d’Irma était si loin des préoccupations de son mari, que cette apostrophe la laissa de marbre. Elle lui demanda d’un air stupéfait, qui n’avait rien de joué :
« Que dites-vous ?
– Je dis, repartit John vivement, que vous eussiez dû au moins vous arranger de manière à m’épargner tant de ridicule.
– Si vous voulez que je vous comprenne, reprit Irma impatientée, parlez plus clairement.
– Quoi ! s’écria John, il faut que j’apprenne d’une bouche étrangère que votre réserve n’est qu’une comédie, que cette pudeur qui, à mes désordres, rougissait votre front, n’est que le masque d’un ignoble libertinage ! »
Irma ne savait plus que penser ; l’assurance disparaissait de ses traits. Son mari ajouta d’un accent amer :
« Ah ! vraiment, je croyais mériter mieux que de devenir la risée d’un homme tel que ce misérable Claude ! »
Irma tressaillit violemment ; toute sa présence d’esprit faillit l’abandonner.
Une hypothèse, plus agile que l’éclair, brilla en elle et la soutint.
Attachant sur son mari un de ces regards scrutateurs sous le feu desquels il n’est pas possible de mentir :
« On s’est joué de vous, lui dit-elle audacieusement. Un voisin outré de ma tiédeur, ou encore un domestique mécontent de ma rigidité aura prétendu se venger par quelque insinuation malveillante.
– Continuez, répliqua Maxwell dont la tête secouait en quelque sorte le dédain.
– Quelle apparence y a-t-il, reprit Irma avec emportement, que ce Claude m’ait jamais sérieusement occupée ?… un homme que je hais !
– Il n’en a pas toujours été ainsi.
– C’est que je ne le connaissais pas ! » repartit Irma d’un air sombre et désespéré.
Elle ajouta presque aussitôt, dans son impatience de connaître le mot de l’énigme :
« Sur quoi vous fondez-vous, enfin, pour me jeter cette injure au visage !
– Sur quoi je me fonde ? demanda John.
– Oui, fit Irma, qui a pu, qui a osé offenser vos oreilles d’une telle infamie ? »
Maxwell eut un mouvement d’indécision.
« Ah ! tenez, fit-il soudainement, j’ai pitié de vous ; ne vous enferrez pas davantage. Vous n’aimez pas, que je sache, le mensonge par goût. Je veux bien vous épargner les embarras d’une honteuse confusion.
– Eh bien ? dit Irma haletante, décidément émue et effrayée.
– Eh bien, ajouta John, apprenez que je tiens le fait de votre complice lui-même. »
La secousse que reçut Irma fut si rude, qu’elle en perdit un instant la conscience de ses facultés. En même temps qu’elle reculait et cherchait l’appui d’une table, elle penchait la tête, un nuage rouge glissait sur son front, le globe de ses yeux semblait se vitrifier dans l’orbite ; on l’eût prise pour la statue de l’horreur.
Le mirage d’un doute effleura encore son esprit.
« C’est impossible ! » fit-elle d’une voix éteinte.
Puis, relevant son visage bouleversé dans la direction de son mari, elle ajouta d’un ton suppliant :
« Voyons, ne mentez pas, dites-moi, sans omettre un détail, ce qui est arrivé. »
Maxwell eut la constance de raconter l’orgie de la veille, sa querelle avec le peintre, enfin l’étrange aveu que ce dernier lui avait jeté à la tête en ricanant.
Aucun doute n’était plus possible.
Irma tomba de nouveau dans son morne accablement ; elle serrait les dents ; ses narines gonflées respiraient la fureur ; un farouche désespoir allumait ses prunelles.
Il ne fallut rien moins que les reproches injurieux de son mari pour l’arracher à cette torpeur douloureuse. Maxwell disait :
« Je vous ai sauvée de l’opprobre. Passant par-dessus votre pauvreté comme par-dessus votre origine, j’ai fait de vous ma femme…. Vous avez feint des goûts délicats, vous m’avez accablé de vos mépris, vous avez été jusqu’à m’interdire l’entrée de votre chambre…. J’ai tout enduré sans me plaindre ; votre dureté ne me semblait que justice…. Mieux que cela, quoi que vous m’ayez demandé, vous n’avez jamais eu un seul refus à essuyer de moi…. Comment m’avez-vous récompensé ?… Par une abominable perfidie, en me couvrant de ridicule, en prenant partie contre moi avec un homme que je traitais comme un ami, qui s’asseyait à ma table, qui puisait sans scrupule à ma bourse. »
Tandis que son mari parlait, Irma sortait peu à peu de l’engourdissement ; les muscles de sa face cessaient d’être rigides ; sur le front, dans les yeux, reparaissaient les symptômes d’une active pensée.
Elle n’entendait d’ailleurs son mari que, vaguement ; ses préoccupations douloureuses portaient avant tout sur les mesures que commandait la situation.
A la manière enfin dont elle se secoua et releva la tête, il fut aisé de comprendre qu’elle n’avait plus à réfléchir et que ses résolutions étaient prises.
« Allez, fit-elle d’un air de mélancolie et de désespoir, vous ne pouvez pas me mépriser plus que je fais moi-même.
– C’est donc vrai ! » s’écria John dont l’esprit crédule n’eût pas demandé mieux que d’être amusé par un mensonge.
Un long silence répondit pour Irma qui, à dater de ce moment, ne cessa plus d’être digne, et même, de l’aveu de son mari dans l’enthousiasme, grande, superbe, presque sublime.
« Vous expliquer comment cela s’est fait, ajouta-t-elle, ne me le demandez pas, je n’y comprends rien moi-même. Ç’a été un rêve, un cauchemar, de la folie, du vertige. Que voulez-vous ? Sous l’empire d’une hallucination, il m’a semblé voir un homme magnifique, distingué, puissant, supérieur, plus qu’un homme enfin. Exécrable illusion d’où je me suis réveillée si malheureuse ! car, l’espace d’un éclair, et je n’ai plus aperçu qu’un être grossier, cynique, avili, inférieur au plus brutal de vos maquignons. De l’espèce d’admiration qu’il m’inspirait, j’ai passé presque sans transition au mépris, au dégoût, à l’horreur. Un repentir poignant m’a serré l’âme. Je ne saurais dire combien de jours je suis restée anéantie sous le poids de l’humiliation. Le besoin tyrannique de vous voir partager ma répugnance et ma haine a pu seul triompher de cet accablement mortel. Avec quel bonheur je vous eusse vu insulter cet homme ! avec quelle passion je souhaitais entendre la voiture qui l’éloignerait d’ici ! Le secret de ma chute n’était connu que de celui qui m’y avait entraînée, et j’avais bien le droit d’espérer qu’il emporterait avec lui ce secret dans la tombe. A votre accusation de tout à l’heure, croyant à l’effet d’un vague soupçon, j’ai opposé un énergique démenti. Vous êtes convenu vous-même que je n’aimais point à mentir ; mais votre repos valait bien un mensonge. Du moment où vous avez puisé la vérité à sa source même, loin de songer au subterfuge, j’éprouve une sorte de volupté à décharger mon âme du fardeau qui l’écrase, à vous avouer mon péché, mon repentir, ma honte, mes remords, mon supplice. »
Sa voix de contralto, musicale, veloutée, qui était bien celle qu’on s’attendait à entendre sortir d’une si belle bouche, empruntait encore à la douleur ce charme mystérieux et pénétrant que l’imagination prête à celle des syrènes.
En dépit de lui-même, Maxwell était gagné et penchait vers le pardon.
L’ombre railleuse de Claude, qui traversa ses yeux, différa l’expression de ce sentiment charitable.
« Tout cela, dit-il en hochant la tête, ne prouve pas grand’chose.
– Aussi devez-vous croire, reprit Irma sur-le-champ, que je ne m’en tiendrai pas là.
– Que voulez-vous dire ?
– Au cas où vous n’eussiez pas été dans le secret de mon remords, répondit-elle, il m’eût été possible à la longue de ne point rougir en votre présence. Il n’en est plus de même aujourd’hui. Je voudrais vous regarder en face, que je ne le pourrais pas, même avec vingt fois plus de courage que je n’en ai. Aussi vous déclaré-je, et vous pouvez regarder cette déclaration comme irrévocable, que vous me voyez pour la dernière fois. »
John fit un geste d’étonnement.
« Que prétendez-vous faire ? demanda-t-il. Pas d’imprudence ! ne jurez pas ! Soyez assurée, dès à présent, que j’oublierai tout.
– Mais moi, repartit fermement Irma, il ne sera jamais en mon pouvoir de rien oublier ; le souvenir ne s’éteindra en moi qu’avec la vie.
– Songez, dit John, que de mon côté les torts sont nombreux.
– Oh ! fit Irma, votre position n’est pas comparable à la mienne. Vos désordres ne sauraient en aucune façon autoriser les miens : vous-même ne le croirez pas deux jours de suite. Cela est si absolument vrai, qu’au premier accès de mauvaise humeur ou de colère, oubliant vos bonnes intentions, vous m’accablerez de reproches, peut-être d’injures.
– Je suis prêt à jurer….
– Vous savez si je suis ferme et résolue, interrompit Irma d’un accent énergique. Le désespoir a décuplé cette fermeté et cette résolution. Rien au monde ne me détournera du parti auquel je me suis arrêtée.
– Confiez-moi au moins, dit Maxwell avec inquiétude, quel est ce projet. »
Irma fit une pause avant de répondre ; elle parut se recueillir.
« C’est une chose fatale, reprit-elle soudainement en levant la tête, quoi que vous juriez, vous me voyez bien pour la dernière fois…. »
John voulut encore l’interrompre.
« Ne m’interrompez pas, ajouta-t-elle, vous ne connaissez pas toutes mes raisons. Avant de me séparer définitivement de vous, j’ai diverses choses à vous dire, plusieurs grâces à vous demander. Asseyez-vous donc là, et écoutez-moi avec patience, si c’est possible…. »
Maxwell, qui maintes fois avait éprouvé l’indomptable énergie de sa femme, ne jugea pas à propos de l’entreprendre en ce moment. Pour lui complaire, il s’assit dans le fauteuil qu’elle lui désignait, et attendit.
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