Chapitre 7
« A vous entendre, vous m’auriez sauvée de l’opprobre, dit Irma à la suite d’une pause. Non. Ce qui est exact, vous m’avez soustraite à une condition vraiment misérable. Une malédiction semblait peser sur mon père et ma mère ; ils soutenaient vainement une lutte désespérée contre la pauvreté, et s’éteignaient prématurément dans le besoin, l’amertume, le chagrin. Ce n’est pas tout : pendant que, moins résignées, moins fermes que moi, mes sœurs songeaient déjà sourdement à se révolter contre la fortune, à fuir la maison paternelle, mes frères, encore sans état, abandonnés à eux-mêmes, réduits à envier le sort d’autrui, pouvaient, sous la contrainte de la nécessité, succomber à mille tentations, se résoudre au mal. Déjà, pour moi, le jour luisait où, impuissante à conjurer le péril, l’âme dévorée d’angoisses, j’assistais au navrant spectacle de la ruine, du déshonneur, du désespoir de ceux qui m’appelaient leur fille. Votre générosité, John, a changé cet horrible avenir en un présent plein de bien-être et de considération ; grâce à vous, mon ami, ce père et cette mère vivent dans l’aisance, mes sœurs sont assurées contre les hasards de demain, et mes frères sont tous en voie de prospérité. A tout prendre, mon cher John, eu égard à l’immense bonheur que je vous devais, loin de vous reprocher vos excès, loin de vous témoigner du mépris, loin de vous repousser, j’aurais dû, fermant les yeux, perpétuellement m’agenouiller devant vous, baiser la poussière de vos pas, vous adorer. Vous avez été pour moi une Providence, un Dieu…. Essayez donc, à cette heure où ces vérités me brûlent, où je sens tout cela avec une violence inexprimable, où la reconnaissance coule à flots de mon âme, essayez donc de mesurer ma honte et mon repentir, et comprenez enfin jusqu’à quel point il me serait impossible de vivre actuellement en votre présence…. Quoi ! mon ami, à vous si généreux, si loyal, si brave, si noble, après tout, j’ai pu, un jour, une heure, une seconde, préférer un homme déjà vieux, sans cœur, sans esprit, sans distinction, sans courage, un homme qui ne vaut pas dans tout son corps ce que vous valez dans un seul de vos cheveux !… Ah ! vraiment, il faudrait que j’eusse toute honte bue, il faudrait que je n’eusse ni cœur ni âme, il faudrait que je fusse la dernière des femmes, pour pouvoir désormais, après un tel crime, vous envisager sans rougir !… »
Dans sa modestie, Maxwell était bien éloigné de croire qu’il méritât tant de louanges. Il n’en était pas moins charmé d’entendre de la bouche d’Irma des paroles si flatteuses ; son front était tout à fait rasséréné, et ses traits ne portaient plus trace d’irritation contre sa femme.
A l’en croire même, il ne demandait qu’à passer l’éponge sur tout souvenir fâcheux et à recommencer une lune de miel.
Irma fut inflexible.
« Parlons maintenant, dit-elle, de ce que j’attends de vous. Je lis le pardon dans vos yeux ; ce n’est pas assez. Il n’est pas dit que mon père et ma mère, mes sœurs, mes frères ne doivent plus jamais avoir besoin de vous. On ne peut tout prévoir ; un accident est bientôt arrivé. Mes frères, notamment, ne semblent pas nés sous une heureuse étoile ; j’ai dû trop souvent, malgré vos libéralités excessives, les soutenir encore de l’argent que vous destiniez à mon usage personnel. Finalement, ils sont assez peu propres aux affaires et peuvent d’un instant à l’autre ressentir la nécessité d’un coup de main. Il faut que vous me donniez votre parole, que vous me juriez sur ce que vous avez de plus sacré, de ne pas les abandonner, de leur venir en aide absolument comme si j’étais présente pour vous y encourager. Si vous me donnez cette parole, comme je sais que vous n’y manquerez pas, je vous devrai de partir tranquille.
– De grand cœur, dit John ému ; je vous jure de regarder, quoi qu’il arrive, votre famille comme la mienne, et cela jusqu’à mon dernier jour…. Mais, pour l’amour de Dieu, que signifie tout cela ? Votre résolution de me quitter ne saurait être sérieuse. Où irez-vous ?
– Soyez sans inquiétude, répondit Irma avec un sourire amer. Laissez-moi vous remercier pour la parole que vous venez de me donner. Vous êtes vraiment un excellent homme, votre bonté me touche jusqu’aux larmes. Il faut, entendez-vous bien, il faut, pour le bien de ma famille, pour le repos de tous, que je fasse ce que je vais faire. Je ne puis pas, même une seconde, passer à vos yeux pour une intrigante et une comédienne. Il m’importe, avant tout, de reconquérir solidement votre estime et votre affection. De ce qui arrivera, dites : « C’était écrit. » Aucune puissance humaine, en effet, ne saurait l’empêcher. Gardez donc le silence ; ne cherchez ni à savoir ni à deviner ; bornez-vous à m’accorder une dernière grâce.
– Laquelle ? demanda John.
– C’est peut-être ce que j’ai de plus pénible à vous demander.
– Parlez. »
Irma hésitait.
« Parlez, répéta John.
– Il s’agit d’envoyer ici l’homme qui a décidé de cette scène entre nous, et de le laisser quelques instants seul avec moi. »
Maxwell, en effet, parut trouver la prière étrange.
« Que voulez-vous de ce pauvre diable ? dit-il avec mépris.
– Vous le saurez.
– Laissez-le à lui-même, ajouta John. Qu’il parte, et qu’il n’en soit plus jamais question entre nous.
– D’accord ; mais auparavant souffrez que je le voie. Il pourrait avoir la fantaisie de raconter à d’autres ce qu’il vous a confié à vous. Cela ne se peut pas. Rendez-moi ce dernier service. Allez le trouver et amenez-le.
– Vous le voulez ! fit Maxwell d’un air d’indécision.
– Mort ou vif ? repartit Irma aussitôt.
« Eh bien ! soit, » dit John en se levant. Il touchait à la porte ; il revint sur ses pas.
« Mais, du moins, après cela, reprit-il en considérant sa femme d’un air inquiet, vous consentirez à m’entendre. Vous me connaissez mal. Vous savez toutefois que je ne suis pas sans honneur. Réfléchissez que je suis résolu à tous les serments que pourra exiger le repos de votre avenir…. » Là-dessus, Maxwell, sans même attendre la réponse d’Irma, sortit précipitamment.
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