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Chapitre 8

La chambre d’Irma, qui mesurait une étendue de vingt pas environ, était aussi profonde que large, aussi haute que profonde. Deux fenêtres l’éclairaient ; les battants de la porte étaient en face. Un papier lilas, à fleurs plus sombres, tapissait les murs où çà et là pendaient, encadrées d’or, des gravures quelconques à la manière noire. Les fauteuils, les chaises, les tabourets, les tapis de pieds, étaient de la nuance des murailles. A gauche, en entrant, était le lit, qu’embrassaient des rideaux de mousseline comme il y en avait aux fenêtres ; à droite, une élégante cheminée en marbre, ornée d’une pendule, de coupes en bronze, de lampes, objets d’art qui se détachaient sur le tain d’une glace magnifique. Au nombre des meubles se trouvaient, entre la tête du lit et le mur, une armoire en acajou ; dans l’angle de la diagonale, un secrétaire ; au centre, un guéridon ; devant la fenêtre de gauche, un grand métier à tapisserie ; enfin, entre les deux fenêtres, au-dessous d’une seconde glace, un bureau sur lequel gisait une profonde corbeille ovale d’où débordaient des laines de toutes couleurs.

En somme, cette chambre, dont le parquet avait le poli d’un miroir, dont l’ameublement était riche, où éclatait l’ordre, où rien ne choquait le regard, respirait dans son ensemble une indicible tristesse.

Irma, cependant, sonnait vivement sa femme de chambre.

Une demi-heure au moins s’était écoulée depuis que Maxwell était sorti ; il s’en fallait de beaucoup qu’elle fût restée tout ce temps inactive. Au pied du lit, non loin de la fenêtre, ouvrait la porte d’un cabinet de toilette où elle avait pénétré dès qu’elle s’était trouvée seule. Elle en avait rapporté un coffre de la forme d’une boîte à peinture, qui n’était autre chose que l’étui d’une paire de pistolets. Ces armes, de moyenne grandeur, servaient à son exercice favori. Elle les chargea à balle, y mit des capsules, et les cacha hâtivement tout armés dans la corbeille, parmi les écheveaux de laine qui la comblaient.

Il était tout à fait impossible que cette corbeille, noyée dans la pénombre des deux fenêtres, sur ce bureau où d’ailleurs on était habitué à la voir, éveillât le moindre soupçon. Cela fait, Irma s’était débarrassée du coffre vide. Elle avait ensuite fermé celle de ses fenêtres qu’elle avait ouverte en se levant, était allée à sa porte, qu’elle avait entrebâillée, avait fait rouler un fauteuil entre le guéridon et le bureau, s’était assise et avait attendu, l’œil fixé sur l’aiguille de la pendule. Près de vingt minutes s’étaient passées dans cette attente ; personne ne venait.

C’était alors que, sans doute aux prises avec des anxiétés faciles à comprendre, elle avait couru à la ruelle de son lit et d’un geste convulsif avait agité la sonnette de Justine.

Celle-ci ne tarda pas à montrer son visage avenant et joyeux. Irma n’attendit même pas qu’elle fût entrée.

« N’as-tu pas vu John ? lui demanda-t-elle aussitôt.

– Si fait, madame, répondit Justine en s’avançant jusqu’au guéridon. Tout à l’heure parcourait la maison du haut en bas.

– Pourquoi faire ?

– Pour trouver M. Saint-Martin.

– Eh bien ? fit Irma sur le point de suffoquer.

– Ah ! madame, repartit la jeune fille, il y a beau temps que l’oiseau a pris son vol.

– Que veux-tu dire ? » s’écria Irma.

Elle ouvrait démesurément les yeux et serrait de ses doigts crispés le dos du fauteuil près duquel elle se trouvait.

Justine se mit à raconter en détail ce qui s’était passé. L’histoire ne laissait pas que d’être curieuse : au petit jour, Pierre Maréchal, le garde du château, surpris d’entendre que de l’intérieur on ouvrît avec précaution la porte du bas, s’était approché et avait bientôt aperçu Claude qui, chargé de sa valise, se glissait dehors à pas de loup. Pierre l’avait questionné sur ce départ clandestin. Le peintre ne s’était point hâté de répondre. Il avait enfin prétexté d’un rendez-vous de la plus haute importance qui l’appelait ce matin même à la ville ; sa mémoire venait seulement de lui en rappeler la date. Il ajouta qu’il craignait de manquer la voiture et s’était résolu à aller en attendre le passage sur la grande route.

A une nouvelle observation du garde, qui affirmait que la voiture ne passerait pas avant deux heures au moins, Claude avait répondu qu’il lui importait avant tout de partir, que deux heures seraient bien vite écoulées, qu’au surplus il fumerait sa pipe en attendant. Pierre l’avait accompagné jusqu’au tiers environ de l’avenue. Ce départ, ou mieux cette fuite, l’avait d’autant plus étonné, que la veille il avait entendu son maître donner l’ordre d’atteler aujourd’hui pour la ville.

Irma écoutait ce récit avec une rare intensité d’attention. Sa pâleur, ses yeux pleins de flammes sombres, ses dents serrées, le mouvement convulsif de ses mains, tout annonçait en elle la fièvre, l’ardeur, de dévorantes angoisses.

« Qu’a fait John ? » demanda-t-elle d’une voix altérée.

La jeune fille répondit :

« Monsieur a donné l’ordre de seller un cheval sur-le-champ. Il vient de partir. Des fenêtres de devant, madame pourrait encore le voir suivre l’avenue ventre à terre. »

Irma respira plus à l’aise.

Toutefois son front ne s’éclaircit que pour se rembrunir presque aussitôt.

« Pourvu qu’il le rejoigne ! » fit-elle entre ses dents et comme se parlant à elle-même.

Justine avait entendu.

« Oh ! soyez tranquille, madame, dit-elle, il le rejoindra.

– A quelle heure passe la voiture ?

– A neuf heures. »

Irma regarda la pendule.

« Il n’en est que huit, » dit-elle avec satisfaction.

Le vif attachement de Justine pour sa maîtresse, l’intimité que la solitude avait forcément établie entre elles deux, autorisaient la jeune fille à une grande liberté de manières et de langage. En ce moment elle fixait sur Irma des yeux clairs qui brillaient de curiosité et de questions. Irma se borna à confesser que Saint-Martin avait tenu sur elle des propos malveillants, et qu’elle prétendait s’en expliquer avec lui.

« T’ai-je dit, reprit-elle peu après, en vue d’appeler ailleurs l’attention de Justine, que j’allais faire un voyage ?

– Où cela, madame ?

– C’est singulier, fit Irma du ton le plus simple, il me semblait t’en avoir parlé. Tu n’ignores pas, continua-t-elle, que j’ai à Nevers une tante pour laquelle je professe une vive estime. Eh bien ! contre toute prévision, John consent à ce que j’aille la voir.

– Et madame partirait ?…

– Prochainement, répondit Irma. Mon absence sera sans doute d’assez longue durée ; il est probable que nous ne nous reverrons pas d’ici à bien des jours. Pendant que j’y pense, je veux te laisser lin souvenir. »

Elle tira de son doigt un anneau auquel brillait une petite émeraude, et le mit à celui de Justine.

« Tu t’es souvent extasiée, lui dit-elle, sur cette bague ; elle te plaît, je te la donne. Porte-la en mémoire de moi.

– Ah ! que madame est bonne ! » s’écria Justine au comble du ravissement

Elle admira quelques instants la bague avec des élans de joie, et ajouta d’un air triste :

« Madame ne m’emmène donc pas ? Ne serait-elle pas contente de mon service ?

– Si fait, mon enfant, repartit Irma ; mais ma tante est pauvre, elle n’a probablement qu’un logement très-étroit : deux personnes pourraient la gêner. »

Le mensonge importunait Irma. Elle s’empressa de changer de conversation.

En apparence, sa tranquillité d’esprit était parfaite. Justine, qui d’abord semblait redouter quelque chose de grave, s’y laissa prendre : elle était maintenant tout à fait rassurée.

« A cette heure, ma fille, lui dit soudainement Irma, il s’agit de me rendre un léger service. »

La jeune fille prêta une oreille attentive.

Sa maîtresse continua :

« Tu vas aller te mettre sur-le-champ en faction aux fenêtres du premier, à celles qui donnent sur l’avenue. D’aussi loin que tu apercevras mon mari et le sieur Claude tu accourras me prévenir.

– Oui, madame, » dit Justine en se dirigeant vers la porte.

Irma l’arrêta d’un geste.

« Prends bien garde ! fit-elle vivement. Pas de distraction ! Songe que tu me désobligerais profondément si une minute, une seconde seulement, tu quittais ton poste.

– Soyez sans inquiétude madame, » dit Justine qui s’esquiva avec la légèreté d’un chevreau.

Irma avait encore quelques instants devant elle. Ces instants furent tout entiers à sa famille, comme il fut aisé de le constater plus tard.

On découvrit, sur l’une des tablettes de son armoire, un groupe de petites boîtes, au fond de chacune desquelles gisaient un ou plusieurs de ses bijoux. Sur l’une de ces boîtes on lisait : « A ma sœur Louise ; » sur l’autre : « A ma sœur Léontine ; » et ainsi de suite.

Elle avait de la sorte partagé la totalité de son écrin. Sa mère et sa tante, ses sœurs et ses frères, avaient un dernier gage de son affectueuse attention.

Non loin de ces divers legs, se trouvait une lettre dont la suscription portait le nom de John Maxwell. Cette lettre était écrite d’une main ferme et ainsi rédigée :

Mon mari ne me refusera pas de s’intéresser à ce que chacune des boîtes rangées sur ce rayon soit bien remise à son adresse. Il voudra en outre permettre que mes sœurs se partagent mon linge, mes robes et tous les autres objets de toilette qui m’ont appartenu. Je me venge pour lui plus encore que pour moi. Il ne serait pas seulement bientôt ridicule, il serait encore lâche, si l’immonde créature qui lui a craché au visage le secret de ma honte vivait. Cela ne peut pas être, cela ne sera pas. Mon repentir, dont je lui donne la mesure, lui rendra peut-être mon souvenir cher. Qu’il me le prouve en se faisant une loi des choses qu’il m’a jurées.

IRMA.

Le temps matériel lui eût manqué pour écrire un plus long testament. Justine poussa tout à coup la porte et, hors d’haleine, pénétra dans la chambre.

« Madame, madame ! s’écria-t-elle, j’aperçois quelqu’un au bout de l’allée ; il me semble bien que c’est M. John et M. Saint-Martin.

– Voyons ! » dit Irma résolûment.

Elle alla à son secrétaire, y prit une petite lunette d’approche et marcha sur les pas de la jeune fille.

Celle-ci avait deviné juste.

Armée de sa lunette, Irma put voir distinctement, à une assez grande distance, son mari à cheval et Claude qui marchait à côté.

« C’est bien ! » dit Irma en quittant la place.

Elle sortit de la chambre.

Parvenue au corridor qui menait à la sienne :

« Actuellement, dit-elle à Justine, qui la suivait, je n’ai plus besoin de toi. Tu vas descendre à la cuisine, d’où tu ne sortiras pas avant que je te sonne. Il est bien entendu que tu ne dois pas ouvrir la bouche sur tout cela à qui que ce soit. »

Elle fit une pause.

« Va, ma fille, ajouta-t-elle d’un accent tout attendri, et fais selon mon désir si tu as une véritable affection pour moi.

– Oh ! madame, s’écria Justine en se précipitant sur la main d’Irma et en la baisant, si je vous aime !

– Va, mon enfant, va, » répéta Irma en essuyant une larme.

Elle rentra dans sa chambre ; en même temps Justine descendit.

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