Chapitre 2
George ne s’était pas fait d’amis parmi ses compagnons d’armes, il les méprisait trop pour vouloir de leur affection. Dès son arrivée, sa distinction naturelle, sa politesse, ses habitudes aristocratiques avaient indisposé cet entourage incivil : le vernis de l’éducation et de la société offusque d’ordinaire ces natures sordides, parce qu’il met en relief leur écorce grossière. Ses relations avec les Acadiens, les coups qu’il avait fait donner à ses soldats, pour leur conduite à la ferme de Marie, lui avaient attiré leur haine : ces misérables cherchaient toutes les occasions et tous les moyens de satisfaire leur vengeance.
D’un autre côté, on avait vu se former depuis quelque temps, au milieu des familles de Grand-Pré, une division assez marquée ; quoique les adversaires les plus ardents des Anglais eussent déjà quitté le pays à cette époque, cependant il s’en trouvait encore beaucoup que les intérêts de famille avaient retenus, malgré eux, et que révoltait l’idée d’être pour toujours et sans réserve des citoyens anglais. D’autres au contraire, plus timides ou plus sensés, voyant leur situation devenir de jour en jour plus désespérée, plus menaçante, en étaient venus à la conclusion que les conquérants pouvaient exiger d’eux une soumission entière ; qu’étant leurs souverains, ils en possédaient toutes les prérogatives, et que c’était folie de vouloir se regimber contre leur autorité. Les Leblanc et les Landry partageaient ce dernier avis, et comme ils étaient les familles les plus riches de Grand-Pré, ils avaient de l’influence.
Ces deux partis n’en étaient pas arrivés à une rupture complète ; ils se dessinaient, seulement, l’un sur l’autre, par la nuance de leurs opinions : chaque événement public venait accentuer davantage cette division ; les moindres incidents, l’ombre d’un scandale servaient d’aliment à cette petite guerre de partisans. Les relations assidues du jeune lieutenant avec la famille Landry ne manquèrent pas, comme on vient de le voir, de servir de thème aux jaloux, aux prétendants déçus, d’abord, puis aux adversaires des Anglais, ensuite.
Malgré cette division de la population, le discours sensé du vénérable notaire prévint tout le trouble que pouvait faire naître au milieu d’elle la proclamation de Winslow : les deux partis sentirent la sagesse des paroles du vieillard, et tous se remirent pacifiquement aux travaux de la saison. Une chose leur inspirait quelque confiance : c’est que, depuis trois ou quatre mois, les vexations semblaient avoir fait trêve, comme l’avait remarqué l’oncle Leblanc. Ils étaient aussi très occupés à sauver la moisson ; le temps pressait, elle n’avait jamais été plus abondante ; les gerbes écrasaient les moissonneurs sous leurs épis trop pleins ; les greniers allaient regorger ; l’abondance s’annonçait partout et tempérait un peu, par les joies qu’elle faisait espérer, les préoccupations politiques. Le peuple, surtout le peuple français, quitte volontiers les sentiers de deuil pour suivre ceux qui conduisent au plaisir.
Il ne restait plus çà et là, dans les champs, que quelques javelles ; presque partout les grands troupeaux avaient envahi l’espace laissé par la récolte. On s’était hâté plus que d’habitude, par l’espoir que les besoins de la guerre allaient nécessiter une vente plus précoce des produits des champs. Ceux qui avaient abrité plus tôt leurs grains assistaient les autres. Ces travaux en commun occasionnaient encore quelques réjouissances ; la dernière gerbe, qu’on appelait la grosse gerbe,fut brillamment fêtée en plusieurs endroits.
C’est peut-être à la ferme de Marie qu’on y apporta plus d’apprêts et de coquetterie.
C’était le 4 septembre : tous les frères, tous les cousins, tous les amis, parmi lesquels se trouvaient plus d’un aspirant à la main de notre nouvelle Pénélope, prirent part à la solennité champêtre. Quand la grange eut reçu tout le produit de l’année, les travailleurs se réunirent autour de la plus belle charrette, qui les attendait au bout de la terre. Le vaste véhicule était transformé en char de triomphe. Les hautes échelettes avaient été enlevées ; dans celles de côté on avait entrelacé des branches de sapins ; de chaque coin pendaient des guirlandes de verdure que soutenaient quatre des plus beaux cousins ; tout au milieu de la voiture s’élevait la reine de la fête, faisceau énorme de six pieds de hauteur, composé des plus beaux épis que le bon Dieu avait fait mûrir, et des plus jolies fleurs qui décoraient encore les prés. Deux bœufs majestueux formaient l’attelage ; à leurs cornes étaient attachés, avec des rubans de couleurs variées, des bouquets de feuilles d’érable rougies par les premiers souffles de l’automne. Deux des plus jeunes de la bande se tenaient assis sur le dos des nobles bêtes, portant chacun un aiguillon orné d’épis ; les autres marchaient de chaque côté, chantant des couplets populaires.
Quand le cortège fut près d’arriver à la maison, Pierriche alla prévenir la petite maîtresse ainsi que le père et la mère Landry, et quelques jeunes voisines qui s’étaient rendues sur les lieux.
George, par un hasard singulier, se trouvait à passer dans ce moment ; le chant, la nouveauté du spectacle fixa d’abord son attention, et quand Pierriche accourut lui dire de quoi il s’agissait et l’inviter à s’arrêter, il se laissa facilement entraîner. Il n’avait pas vu Marie et ses parents depuis qu’il avait fait remettre sa lettre à la jeune fille. Le premier moment de leur rencontre leur donna visiblement beaucoup d’embarras ; l’officier semblait inquiet et Marie évitait sa conversation ; le père et la mère se contentaient de les observer : quant aux autres, ils attribuèrent au deuil du lieutenant la gêne qu’il paraissait éprouver ; d’ailleurs, la charrette venait de faire son entrée triomphale dans la grange, chacun s’empressa de la suivre. George, voyant tout ce monde, délibéra un instant s’il était opportun pour lui de s’y mêler ; mais, entraîné par le mouvement général, ne sachant d’ailleurs quelles excuses trouver pour se retirer, il fit comme les autres, il entra.
Quand tous furent arrivés sous le chaume, on installa la grosse gerbe au milieu de l’aire, qui avait été préalablement tapissée de feuillage frais, puis on en fit hommage à la maîtresse, avec grande pompe. Ensuite tous les assistants prirent place autour de la reine de la fête, sur des sièges improvisés avec des bottes de foin. George eut la place d’honneur, à côté de Marie : un gros feu de joie fut allumé par les enfants, en face de la grande porte, de sorte que tout l’intérieur du bâtiment en fut éclairé ; puis on servit le souper. Le repas fut d’abord assez animé ; les jeunes gens y mirent tout l’entrain qui leur était habituel en pareille circonstance. Quelques rasades de vieille eau-de-vie apportèrent encore au banquet un élément de gaieté. Mais tout cela n’empêcha pas la conversation de devenir languissante : la verve folle s’envolait souvent.
Pour la retenir, on essaya de la danse ; mais les cotillons n’allaient pas dans leur mouvement allègre ; les plus beaux danseurs traînaient derrière la note, enfin, la fête marchait tirée par les cheveux. Les enfants seuls ne participaient pas à cette langueur générale ; au contraire, leurs cris, leurs gambades, leurs culbutes dévergondées autour du bûcher, qu’ils attisaient, établissaient un contraste accablant avec les amusements forcés de l’intérieur. Marie participait, plus que tout autre, à la contrainte qui l’entourait ; elle était dominée par un sentiment pénible. Plusieurs avaient été priés de chanter quelques-unes des romances du temps ; le tour de la maîtresse vint ; le lieutenant joignit ses sollicitations à celles des convives qui s’empressaient de vaincre la répugnance que la jeune fille avait à se faire entendre, ce soir-là. Elle finit par céder. Mais, soit à cause de son embarras, soit avec intention, elle choisit un vieux chant breton composé sur le combat de Trente. Voici quelle était cette ballade :
Dans le beffroi d’un antique castel
S’assit, jadis, une haute baronne,
Pour regarder aux champs de Ploërmel
Les trente preux de noblesse bretonne
Qui combattaient contre Bembro l’Anglais :
Elle suivait, dans les flots de poussière,
L’écu d’acier que Beaumanoir portait
Et les éclairs que lançait sa rapière.
Longtemps son œil vit le fier chevalier
Frapper d’estoc sur la troupe félonne,
Guider, aux flots des crins de son cimier,
Les rangs bardés de sa noble colonne.
Mais vint un temps où la dame en émoi
De Beaumanoir ne vit plus les prouesses ;
Car il fléchit, et le champ du tournoi
Resta voilé sous des ombres traîtresses.
« Seigneur, Jésus ! Messire Beaumanoir
Serait-il mort, pour son roi, pour sa dame ? »...
Et, se mettant à genoux, jusqu’au soir
Elle pria pour la paix de son âme.
En attendant le retour des féaux,
Morne, dolente, ainsi resta la belle,
Prêtant l’oreille aux clairons des hérauts,
Suppliant l’air d’apporter la nouvelle.
Au couvre-feu se fit entendre enfin
Un bruit de fer au loin dans la campagne,
Des pas pressés qui brûlaient le chemin,
Des troubadours qui chantaient la Bretagne...
« Abaissez vite, au-devant du vainqueur,
Les ponts-levis, cria la châtelaine.
C’est lui ! c’est lui ! il revient, mon seigneur,
Il n’est pas mort, j’entends sa voix lointaine. »
« Accourez tous, mes pages, mes valets,
Préparez-lui sa tunique de soie,
Apportez-moi les bons vins, les bons mets,
Mon luth d’argent, je veux chanter ma joie,
Baiser son front au milieu de ses preux,
Mettre à son cou mon écharpe de reine ;
Mon Beaumanoir revient victorieux,
Bembro l’Anglais est couché sur l’arène ! »
Bientôt au seuil de l’antique manoir
Caracola la noble cavalcade.
Qu’il était beau, le sieur de Beaumanoir,
Celui que chante en tous lieux ma ballade !
Qu’il était beau, le chevalier breton,
Quand, détachant de dessus sa cavale
Du chef anglais le sanglant écusson,
Le mit aux pieds de sa dame féale !
« Salut, salut, haut et puissant seigneur !
Dit notre belle en répandant des larmes,
Dans ce grand jour votre bras est l’honneur
De la Bretagne ! et la France et nos armes
Ont fait par vous trembler encor l’Anglais.
Sire, acceptez le prix de la vaillance,
Et le baiser des champions courtois. »
Et chacun dit : – « Vive le roi de France ! »
« Et vous, dit-elle, écuyers et barons,
Brillante fleur de la chevalerie
Les troubadours iront chantant vos noms
De Ploërmel aux déserts d’Illyrie ;
Et notre roi mettra sur vos écus
Le lys d’argent des souverains de France,
Et l’on verra des ennemis vaincus,
S’enfuir au loin l’audacieuse engeance. »
La châtelaine, après ce beau discours
Et le baiser reçu vif sur sa bouche,
S’alla vêtir de ses plus beaux atours
Et préparer le repas et la couche
De son époux. Messire Beaumanoir
Disait aux preux en regardant la dame :
« Quelqu’un de vous a-t-il jamais pu voir
De par le monde une plus noble femme ? »