Chapitre 7
Après ces paroles, Jacques se leva brusquement ; il ne pouvait plus tenir en place et brûlait de partir. Dans son impatience, il s’approcha de Wagontaga et, le poussant rudement, il lui dit : – Allons ! debout ! il faut se presser. Puis, lorsqu’il vit le sauvage bien éveillé, il ajouta :
— Maintenant, guerrier des forêts, ne perds pas une seule de mes paroles. Tu vas suivre nos pas jusqu’au chemin qui conduit à Grand-Pré ; car il faut que tu saches où le prendre… Là, nous nous séparerons et tu te hâteras de retourner à l’embouchure du Saint-Jean ; en retrouvant mes hommes, tu leur diras de ma part de te suivre, et ils te suivront. Vous prendrez alors tous les canots que vous pourrez trouver sur la côte et vous viendrez à force d’avirons. Rendus dans ce lieu, vous attendrez des ordres ; il est possible que j’aie besoin de vous avant la troisième aurore… As-tu compris, Wagontaga ?
— J’ai compris.
Et, en même temps, pour tirer P’tit-Toine et André de leur sommeil, le Micmac fit entendre à leurs oreilles deux ou trois de ces cris sinistres que ces sauvages mêlent à leur cri de guerre. Au premier, P’tit-Toine se trouva lancé sur ses pieds comme par un ressort magique ; il avait les yeux vitrés, les paupières tendues, il semblait pétrifié.
— Ah ça ! dit André un peu hors d’humeur comme tout brave homme qu’on éveille trop tôt ; c’est une jolie manière que vous avez là, messieurs, d’annoncer le réveil ; vous ne l’introduirez pas à Grand-Pré, j’espère ; nos femmes ne goûteront pas ça.
— Au soleil de la France, répondit Jacques. Ce soleil-là, André, il brille avant tous les autres, et il nous poursuit de ses rayons jusque sur les domaines de l’Angleterre. Allons, en route !
Pour écouter cet avis qui ne le touchait guère, Wagontaga approcha du feu une torche qu’il avait préparée avec de l’écorce de bouleau, et quand il la vit bien enflammée, il la passa à son capitaine, qui, la saisissant, prit aussitôt les devants et s’enfonça rapidement au cœur de la forêt.
Il se rappelait encore parfaitement le pays, et ses compagnons avaient peine à le suivre dans ce labyrinthe de sentiers sauvages qui furent les routes primitives de ces solitudes. Ils marchèrent ainsi durant plusieurs heures, gardant le silence, à la lueur du flambeau qui éclairait au loin les voûtes gigantesques et bizarres de la forêt, et projetait en arrière une fumée d’essence embaumée. André et P’tit-Toine avaient à peine le temps de respirer, peu habitués qu’ils étaient à un pareil exercice. Wagontaga fermait la marche ; de temps en temps, on entendait son tomahawk déchirer le flanc de quelques arbres sur son passage. Le Micmac marquait ainsi le chemin parcouru, pour mieux le retrouver plus tard. À un endroit, la voie leur parut mieux frayée, et les deux Landry jugèrent, après avoir consulté leurs souvenirs, qu’ils devaient être très près de la Rivière-aux-Canards, qui bornait de ce côté les premiers établissements des Mines. Non loin de là, ils trouvèrent quelques vêtements tombés sur la route : c’étaient de nouveaux indices qu’ils touchaient aux habitations. Après avoir recueilli ces choses, ils hâtèrent le pas ; mais leur regard tomba sur quelques autres objets domestiques qui gisaient par terre. Ce nouvel incident éveilla leur attention ; il leur parut avoir une signification toute particulière ; ils s’arrêtèrent en s’entre-regardant.
— Voilà qui est étrange, dit André ; qui s’amuse à semer ainsi son linge sur les chemins ? …
— C’est une bonne fée, dit P’tit-Toine, qui veut donner à Jacques une occasion de s’habiller plus chrétiennement avant de se montrer à Grand-Pré.
Dans ce moment, Wagontaga, qui avait continué de marcher, vint frapper sur l’épaule de Jacques en lui faisant signe de se taire, puis il lui montra, dans la direction de la grande route où ils allaient entrer, un point menaçant… Les trois voyageurs se turent, et après avoir prêté l’oreille, ils distinguèrent le bruit de pas qui semblaient s’éloigner.
— Ce sont des compatriotes, dit André, qui vont comme nous à Grand-Pré ; ils viennent de perdre ces choses, hâtons-nous de les rejoindre pour les leur rendre, et nous ferons route ensemble.
Et sans attendre d’autre réflexion, les deux frères s’élancèrent du côté des inconnus. Jacques, quoique moins confiant, les suivit de près avec son flambeau ; Wagontaga se contenta de les regarder de loin. Il touchait, d’ailleurs, au terme de son voyage, et comme les sauvages n’ont pas l’habitude de faire de trop longs adieux, il se préparait à tourner de bord aussitôt qu’il aurait touché la lisière de la forêt.
À peine P’tit-Toine avait-il franchi quelque distance, qu’il aperçut vaguement, devant lui, entre le massif de sombre verdure qu’il venait de quitter et la nappe pâle de la rivière, un groupe de personnes dont quelques-unes étaient à cheval. Dans son premier transport, l’heureux garçon fit retentir l’air d’une exclamation stridente ; les échos avaient à peine répondu, qu’une décharge d’armes à feu répandit une vive lumière dans cette scène nocturne. Jacques sentit sa torche échapper de ses mains, des balles sifflèrent tout autour de lui, et il distingua, à l’éclair de l’explosion, une troupe de soldats anglais. Son premier mouvement fut de voler au secours d’Antoine, qui venait de pousser un cri déchirant. Dégainant son coutelas, il courut en avant, à tout hasard ; les ténèbres lui paraissaient impénétrables depuis la disparition de sa lumière. Dans sa course, il vint tomber dans les rangs ennemis, qu’il croyait plus éloignés.
C’est en vain qu’il fit des efforts inouïs pour se dégager de leurs mains : il frappa d’abord de grands coups, mais sa lame, dirigée à l’aveugle, vint heurter un objet résistant et vola en éclats. Il ne lui restait plus que ses poings désarmés pour défendre sa vie. Mais les Anglais étaient nombreux ; en un instant, il se vit enlacé de toute part par vingt bras qui paralysèrent toutes ses forces et l’écrasèrent****sur le sol. Il sentit alors la chaleur de son sang qui ruisselait sur sa poitrine par une large blessure, mais ce qu’il sentit surtout, c’est qu’il avait perdu sa liberté. Accablé sous la masse de ceux qu’il avait entraînés avec lui, il rugit comme le lion du désert que l’étreinte du piège vient d’arrêter dans son élan. – Prisonnier !… murmura-t-il entre ses dents qui grinçaient de rage… prisonnier ! au moment d’arriver…
Et il lui vint un moment de stupeur glacée, comme en ont les forcenés après un accès de furie ; les soldats en profitèrent pour lui lier les mains derrière le dos, et l’attacher ensuite à une longue entrave qui servait à retenir ensemble plusieurs autres malheureux. Il ne sortit de cette crise affreuse qu’au moment où un homme de l’escorte lui administra dans le dos un grand coup de crosse de fusil, pour l’avertir qu’il lui fallait marcher et obéir désormais à d’autres maîtres.
Tout ceci s’était passé si précipitamment que Jacques n’avait pas eu le temps d’analyser les causes de son nouveau malheur ; il s’était senti comme le jouet d’un événement mystérieux, dont les Anglais, son cauchemar, conduisaient la trame infernale. Pourquoi traitait-on ainsi les hommes qui pouvaient être des amis, des concitoyens !… Antoine et André étaient en réalité tout cela. D’où venaient ces autres captifs qui marchaient à côté de lui ?… Ils étaient trop nombreux pour lui laisser croire que c’étaient ses trois compagnons. Les habitants de la Rivière-aux-Canards avaient-ils subi l’infortune de ceux du Coudiac ?… Il s’arrêta à cette dernière conjecture ; mais ses amis étaient-ils au milieu d’eux ? Il brûlait d’éclaircir là-dessus son incertitude. Pour y parvenir, il les appela les uns après les autres, à demi-voix ; mais il n’entendit répondre que ce soldat, qui parlait si fort avec la crosse de son fusil.
— Silence ! cria-t-il, go on, rascal !...
Jacques comprit que les autres prisonniers avaient probablement reçu, comme lui, le conseil de se taire, et il ne voulut pas les exposer à d’autres rudesses en leur adressant des questions ; il se résigna donc à attendre le jour pour voir plus clair dans sa situation. Il comprit seulement à certains gémissements, ici, plus étouffés, là, plus aigus, qu’il y avait autour de lui des femmes et des enfants attachés à la même corde.
Pour ceux qui connaissent l’état où en étaient alors les choses en Acadie, à l’arrivée de nos voyageurs, il est aisé de deviner que Jacques était tombé au milieu d’une de ces patrouilles qui pourchassaient dans les champs et les bois les habitants échappés de leurs demeures, au temps de la proclamation de Winslow.
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