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Chapitre 8

Le jour, un de ces beaux jours de septembre, les plus brillants de cette latitude, commença peu à peu à nuancer l’horizon de teintes joyeuses. Des couches légères de vapeur s’élevaient au-dessus de la surface endormie de la Rivière-aux-Canards, comme ces voiles de gaze que les enfants de chœur tendent sur le front des mariés. La nature charmée semblait attendre le réveil de la vie universelle, l’apparition des splendeurs de la création, tant elle restait sans haleine et sans murmure. Au-dessus de cette nuée virginale, immense et nivelée, où tout se fondait vaguement comme dans une esquisse à l’estompe, perçaient des collines bleues et de grandes masses de forêts touffues et rougies. C’était bien l’aurore que le prisonnier Jacques avait rêvée pour son retour ; mais en promenant ses yeux autour de lui, il n’aperçut que les soldats de l’escorte et d’autres victimes, parmi lesquelles il ne retrouva pas même un ancien ami… Tous ces charmes ne brillaient que pour éclairer son infortune, et compléter ses regrets !

Les quelques chaumières qu’il vit sur le chemin paraissaient vides et désolées ; les portes étaient restées ouvertes, comme après un tremblement de terre, quand les habitants ne sont pas encore rentrés. En passant, les soldats y mirent le feu ; Jacques ne douta plus de ce qui était arrivé.

Le moment où ils allaient toucher Grand-Pré approchait : la triste caravane avait franchi la rivière à son embouchure et suivait la grève, le long du Bassin-des-Mines. Cette grève forme à cet endroit une baie gracieuse qui sert aussi d’entrée à la Gaspéreau. À peine Jacques y avait-il mis le pied, qu’il aperçut son village ; il se déroulait sur la pente étagée de la côte, à une petite distance devant lui. Le soleil venait en ce moment de franchir et de disperser les derniers rideaux de brume que la nuit avait tendus devant lui, et il semblait vouloir inonder de ses magnificences cette humble bourgade, séjour chéri, où l’on avait si souvent béni ses faveurs et salué joyeusement son apparition. L’astre reconnaissant voulait lui faire de solennels adieux. Les toits les plus modestes, les plus petits carreaux de verre resplendissaient sous ses rayons de pourpre, comme des palais enchantés. Près du rivage, pour ajouter à la variété du spectacle, étaient venus s’ancrer cinq bricks élégants de la Nouvelle-Angleterre ; ils se balançaient sur les premières ondulations de la marée fuyante, agitant dans le ciel cette parure de lumière que le soleil attachait à leurs voiles à demi déployées et à leurs réseaux de cordages.

Bientôt le cortège commença son lugubre défilé ; il venait d’atteindre les premières maisons du village ; les femmes et les petits enfants sortaient aux portes pour regarder passer ces autres malheureux qui entraient ainsi de temps à autre, de la campagne, venant, comme les flots tardifs d’un grand orage, activer les dégâts d’un naufrage. Mornes, sur leurs seuils, les curieux suivaient de l’œil les nouveaux captifs, et semblaient vouloir leur communiquer, par leur regard, l’expression de leur pitié. C’est sur Jacques surtout, blessé et sanglant, que s’attachaient les yeux ; on se demandait étonné, à l’aspect de son costume, d’où pouvait venir cette étrange victime.

Après avoir franchi quelques arpents dans la rue centrale, qui pouvait avoir un mille de long, depuis le rivage jusqu’à l’église, l’escorte s’arrêta près d’un corps de garde établi provisoirement dans une habitation privée : il s’agissait de prendre, ici, des mesures pour distribuer dans différents lieux de réclusion cette moisson de la nuit : l’église était déjà trop pleine. Jacques, en attendant que les dispositions qui le concernaient fussent arrêtées, vint s’appuyer à la clôture mitoyenne entre le corps de garde et la maison voisine, qui n’était autre que celle de la femme Piecruche, si bien connue pour sa mauvaise langue. La blessure qu’il avait reçue, quoique peu dangereuse, lui avait fait perdre beaucoup de sang ; les fatigues excessives qu’il endurait depuis quelques jours, et tous les cuisants déboires qui l’assaillaient à la fois à son retour, avaient épuisé son héroïque énergie ; il crut un instant qu’il allait chanceler et il chercha un soutien pour cacher sa faiblesse. Dans cet accablement universel, il regarda son pauvre village si désolé ; mais surtout, il fixa les croisées et la porte de cette maison qui lui avait laissé tant de promesses de félicité et devant laquelle il ne retrouvait plus que l’inutile et suprême espoir de voir apparaître à l’une de ses ouvertures la figure de Marie. La vieille demeure des Landry était, en effet, à quelques pas devant lui.

Si la vie semblait s’éteindre à toutes les extrémités de son corps, combien elle débordait de son cœur, en cet instant ! Il était secoué de ses palpitations, comme un volcan qui va entrer en éruption.

— Bientôt, pensa-t-il, nous allons être traînés devant cette porte ; elle verra, comme ces autres femmes de là-bas, passer ces gens liés ; et parmi eux, cet étranger avec des habits sauvages et du sang sur sa poitrine :… elle attachera sur moi son regard… et… peut-être ne me reconnaîtra-t-elle pas… et quand je serai passé elle aura pitié de ces malheureux, sans penser à moi… Mais si elle allait me deviner sous ce travestissement ignoble, sous cette figure ravagée !… si son regard en croisant le mien se voile de larmes… et si elle s’élance vers moi !… Ah ! je sens que j’oublierai tout, que tout sera pardonné !… Le bonheur embellirait mon supplice, je me sentirais plus fort pour mourir ; cette mort sans résultats, cette infortune misérable, elles me laisseraient au moins une consolation : cet ange qui venait me sourire dans mes angoisses, il me regarderait encore tomber, il prierait Dieu sur la fosse où ils vont jeter mes os… Mais si Marie allait me voir passer avec indifférence, comme une connaissance oubliée !… Ah ! mon Dieu, pardonnez-moi ces faiblesses !… Je n’ai jamais tremblé, pourtant, et je sens que je tremble jusque dans la moelle de mes os.

Et Jacques sentait comme un incendie dans ses désirs impatients ; il hâtait le moment du départ ; ses yeux, pour ne pas perdre la minute fortunée où Marie pourrait se montrer à ses croisées, allaient de l’une à l’autre avec une persistance et une activité à briser la plus ferme prunelle. Mais cette tension du regard, joint à l’effet du miroité des carreaux illuminés par le soleil, finit par donner à ses yeux l’illusion de ce qu’il désirait voir : il lui sembla que les fenêtres s’ouvraient les unes après les autres, et que la figure de sa fiancée se montrait à toutes à la fois.

Il était sous l’influence de ce charme trompeur, quand son attention fut attirée du côté de la porte voisine par un dialogue, conduit par deux timbres aigus sur un rythme de crécelle.

— Tiens, disait le soprano le plus criard, mais regarde donc là-bas, cousine, c’est ben la p’tite Landry que j’voyons venir à travers le pré de son père, avec son Anglais…

— Mais, oui, répondait une cousine, ça n’peut pas être une autre ; il n’y a que c’te p’tite opulente qui se laisse fréquenter par ce beau coureur de filles.

— Ce n’est pourtant pas elle qui est coupable comme sa mère, qui voudrait faire la grosse dame, et nous passer sur le corps avec c’t’habit rouge-là…

— Pouah ! j’trouvions que la p’tite bellâtre tire ben son épingle du jeu… Toujours qu’il est vrai que ce n’est pas ben choisir son heure pour courailler les champs avec les militaires, pendant que son père et ses frères sont en prison, et que sa folle mère se chagrine toute seule dans sa maison. Elle doit s’en mordre les pouces, la bonne femme. V’là c’que c’est que d’apprendre tant à lire aux filles ; de leur mettre de l’anglais à la langue… Quand on pense que le vieux Leblanc a voulu éduquer sa nièce dans ce baringouin-là !… Non, non, tout ça, entends-tu, voisine, c’est bon pour donner de l’orgueil aux filles ; ça leur tue le cœur ; et puis, ça permet à celles qui en ont envie d’agacer les officiers.

— D’où peut-elle venir si matin ? reprit le premier soprano… Sa mère l’a cherchée une partie de la nuit… Elle n’aura pas couché au logis ;… le beau George lui aura donné le couvert pour la nuit. Elle avait besoin de consolation, sans doute, la pauvrette… Ah ! ils n’iront pas en exil, ceux-là ; tu verras qu’ils n’iront pas, les Landry, les Leblanc : c’est moi qui te l’dis ! Quand nous serons partis, ce sera moins honteux de se marier avec un protestant. Mais tiens !… regarde donc, voisine, comme ils se parlent tendrement ; allons donc ! la belle lui tend la main… il la prend… c’est-il joli un peu !… ah ! pour le coup, v’là qui est plus fort !…

Chacune de ces paroles était tombée comme des gouttes de ciguë dans le cœur de Jacques ; la calomnie avait pénétré dans toutes ses veines, il en était ivre. De l’endroit où il se trouvait, il n’avait pu suivre le couple tendre qui venait dans le pré des Landry ; les dépendances de la ferme interceptaient sa vue : ce n’est que lorsqu’ils furent près de la maison qu’il les aperçut ; le sentier faisait là un circuit autour des bâtiments, pour rejoindre la route publique : Marie venait de s’arrêter, et elle tendait sa main à George… De son côté, Jacques se trouvait détaché d’une partie de ses compagnons ; il ne restait à ses mains que quelques liens. Dans son exaspération, il fit un effort gigantesque, les cordes volèrent en charpie, et il alla tomber devant sa malheureuse fiancée comme une apparition vengeresse. Il était terrible à voir ; sa blessure, que le sang coagulé avait un instant fermée, s’était rouverte, et un ruisseau fumant s’épanchait sur sa poitrine comme une lave brûlante ; sa crinière de lion battait ses épaules, les bouts de ses attaches pendaient encore à ses poignets, un feu de foudre jaillissait de ses yeux.

En le reconnaissant, Marie avait levé ses bras vers lui, mais elle ne savait plus, tant elle le voyait menaçant, si elle était devant son fiancé ou devant son juge, si elle devait implorer sa grâce, ou verser les flots d’une passion si longtemps contenue ! Elle resta fixée dans l’élan de son transport, comme une de ces navrantes figures de marbre du groupe des Niobé.

— Jacques ! mon pauvre Jacques ! répétait-elle, tremblante, éperdue, la mort sur les lèvres.

Mais lui avait fait un pas en arrière devant ces bras tendrement étendus pour ceindre son cou ; et, morne, il brûlait la jeune fille de son regard. Puis, rompant tout à coup son silence :

— Vois-tu ce sang-là, dit-il d’une voix sourde, en montrant des deux mains le ruisseau rouge qui descendait sur sa tunique ; vois-tu, vois-tu… c’était pour toi qu’il soutenait ma vie,… c’est pour toi qu’il m’a conduit jusqu’ici… c’est pour toi qu’il coule… Mais n’y touche pas… n’y touche pas, malheureuse, tu l’as oublié, tu l’as méprisé, tu l’as vendu avec ton honneur, avec l’amour des tiens, avec ton respect pour la France !… Va, je te méprise, je te rejette.

En articulant ces dernières paroles, il saisit les deux bras défaillants de Marie, les repoussa en arrière ; et la pauvre enfant, foudroyée, s’affaissa comme une tubéreuse rompue dans toute son efflorescence embaumée. Jacques lui jeta à la face la lettre de George ; puis, se tournant du côté de celui-ci, qui était resté pétrifié de surprise devant cette scène inattendue :

— Et vous ! monsieur George, lui cria-t-il d’une voix tonnante, séducteur de filles, bourreau de vieillards et de femmes, apprenez que c’est moi qui ai tué votre frère, et qui vais vous tuer aussi.

En même temps, il bondit vers l’officier, les mains crispées, et il le saisit à la gorge. Mais dans ce moment, les soldats, que son évasion avait un instant déconcertés, et qui avaient dû veiller d’abord sur le gros des prisonniers restés sans entraves, arrivèrent sur lui, l’assaillirent de coups et le terrassèrent de nouveau. Il avait, d’ailleurs, épuisé la mesure de son énergie. Il fallut presque le traîner au corps de garde.

— Mais d’où sort-il donc, ce forcené-là ? dit le chef de l’escorte en le voyant revenir ; pour cette fois, il faut l’empêcher de prendre de nouveaux ébats.

Quelques instants après, Jacques fut chargé de fers ; on lui en mit aux mains, aux pieds, au cou, et c’est dans cette toilette de galérien qu’il parcourut tout l’espace qu’il y avait à franchir pour se rendre au presbytère. Quelle route fut pour lui ce chemin joyeux et fleuri d’autrefois !… En passant devant chaque maisonnette, il nommait les habitants, les compagnons de son enfance, de ses plaisirs ; il pensait à une fête, à une rencontre, à un incident heureux, à un mariage ;… c’était un chapelet de plaisirs qu’il répétait sur un sentier d’ignominie.

À peine fut-il rendu à la demeure de son ancien curé, qu’on le jeta dans un caveau creusé sous la cuisine, et qui n’avait qu’une seule entrée pratiquée dans le plancher supérieur et fermée par une trappe, comme la prison où Jugurtha mourut de faim, à Rome. En y tombant, Jacques disparut dans les ténèbres, la grande porte de chêne s’abattit sur sa tête, deux soldats firent un pas dessus, comme pour la sceller de mépris sous leurs pieds, et ils s’y établirent en faction.

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