Chapitre 9
Après la rencontre de la ferme des Landry, George rentra chez lui ; il était libre pour le reste de la journée, il sentait le besoin de s’appartenir à lui seul durant quelques heures ; la solitude lui était nécessaire pour se recueillir et mettre un peu de calme dans ses sens et ses pensées. Il n’était pas né pour vivre au milieu des larmes et pour torturer des cœurs humains. Les scènes de la veille avaient révolté tous ses sentiments, dérouté ses meilleurs instincts ; la nuit du cimetière était passée comme une tempête capricieuse dans son âme ; si les dernières paroles de Marie y avaient fait luire un jet de douce lumière, l’apparition soudaine de l’ancien amant, du rival outragé, avait terriblement assombri le brouillard ; il ne savait plus quelle résolution prendre, ou de jeter son épée aux gémonies de ce peuple victime et de s’enfuir, ou de garder encore quelque espoir…
— Jacques est revenu ! Jacques est revenu ! se répétait-il souvent. Et cette figure du fiancé furieux, meurtrier de son frère, se levait toujours comme un spectre entre lui et l’image suppliante de Marie ; il en était obsédé ; il la retrouvait au bout de toutes ses pensées, partout où il portait sa vue. Mais son corps était aussi tellement harassé par la fatigue, qu’il fut pris d’une prostration générale, sorte de somnolence morale et physique où les forces de la vie semblent retrouver l’énergie dans ses affaissements.
Après être resté ainsi, durant un assez long espace de temps, il se leva brusquement en se frappant les deux mains avec un air de satisfaction, et il se rendit aux appartements de Winslow.
Il existait quelque sympathie entre le colonel et le lieutenant. Le premier appartenait à une bonne famille de la Nouvelle-Angleterre ; son éducation avait été soignée ; c’était un homme de bonne compagnie, qui se sentait naturellement plus à l’aise avec les gens bien nés. Quoiqu’il obéît rigoureusement aux ordres barbares de son gouvernement, il laissait cependant percer quelque hésitation ; il évitait de mettre dans ces injustes procédés à l’égard des Acadiens ce raffinement de grossièreté qui caractérisait ceux de Murray et de Butler. George lui en savait gré, et cela lui inspirait quelque confiance.
Après une heure de conversation secrète, durant laquelle les noms du père Landry, de Jacques et de Marie furent souvent prononcés, l’officier rentra chez lui avec le même empressement, mais encore plus content de lui-même et de son colonel qu’il ne l’était avant ; et il ne pouvait s’empêcher de s’adresser quelques mots de félicitation.
— C’est bien, c’est très bien ! Jacques expédié, le père chez lui, presque libre… à la veille du grand départ :… il faudra plus que de l’héroïsme pour y tenir !… Pour le reste, attendons à demain… Elle sera rétablie de sa secousse de ce matin, ils auront joui du bonheur de revoir le vieillard ; réunis ensemble, ils sentiront mieux l’horreur d’être séparés de nouveau et la réflexion aura le dessus… Mais commençons par leur annoncer la bonne nouvelle. Et l’officier se mit à son secrétaire pour écrire.
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