‹ Jacques et MarieChapitre 47 sur 67 · Chapitre 20

Chapitre 20

Winslow et ses aides-de-camp pouvaient enfin jouir de quelques loisirs. Bien que l’époque de l’expatriation eût été avancée, et que les préparatifs nécessaires à cette opération entraînassent encore beaucoup de travail, cependant il y avait loin de là à l’arrestation en masse de toute une population. Le conseil militaire songea donc un instant au prisonnier du presbytère, et il décida de lui faire un simulacre de procès, non pas tant pour montrer qu’il voulait lui accorder quelque justice (on ne tenait guère plus à l’apparence qu’à la chose), que pour lui arracher certains aveux utiles sur la position, les mouvements et les projets des Français de l’autre côté de la baie. Le soir même du 8 septembre, les sentinelles reçurent donc l’ordre d’amener Jacques devant un tribunal provisoire constitué pour la circonstance.

Jacques était en prières, à genoux au-dessous de la trappe de chêne, lorsqu’il entendit un bruit inusité de pas se produire sur sa tête. Il se préparait au sommeil, jugeant, au silence plus profond qui régnait depuis quelque temps là-haut, qu’il devait être nuit. Ce piétinement le fit tressaillir.

— Les voilà ! dit-il en formulant sur sa poitrine le signe de la croix. C’est votre heure, ô mon**Dieu ! je vous bénis ; aidez-moi seulement à la franchir.

Et, là-dessus, il se leva ; il croyait qu’on venait le chercher pour le conduire au supplice.

La porte s’ouvrit aussitôt, et l’un des gardes lui tendit une petite échelle qu’il escalada péniblement sous le poids de ses chaînes, dans l’épuisement de sa vigueur. Arrivé au degré supérieur, quatre soldats l’environnèrent et lui firent signe de les suivre dans la salle du conseil, qui n’était autre que le salon du vieux curé. En entrant, il vit trois hommes assis devant une table, entre deux lampes ; en reconnaissant celui de droite, il sentit un instant bondir son cœur et une pâleur de cadavre passa sur son visage : c’était George ; ceux du centre et de gauche n’étaient autres que Winslow et Butler. Rendu à deux pas de la table, le commandant donna l’ordre à l’escorte de se ranger de chaque côté de la chambre, laissant leur prisonnier isolé au milieu du parquet.

Un silence général suivit son entrée ; les yeux des juges s’arrêtèrent avec étonnement sur lui. À part Butler, dont l’intelligence grossière ne voyait que du burlesque dans les individualités exceptionnelles qui ne ressemblaient pas à la sienne, et qui fut près d’éclater de son rire insultant en apercevant Jacques, les deux autres toisèrent de la tête aux pieds avec intérêt ce personnage auquel son costume, ses longs cheveux, sa barbe, sa taille altière, son expression de sombre énergie et ses chaînes traînantes imprimaient le caractère d’un fantôme d’un autre âge. Il semblait une de ces ombres errantes, victimes de quelques barons félons, qui venaient jadis, durant chaque nuit, traîner leurs fers et montrer leurs figures décharnées dans les donjons déserts de leurs persécuteurs. George, surtout, étudiait avec une curiosité jalouse cet être dont le souvenir était resté si profondément gravé dans le cœur de Marie. Il n’avait fait guère que l’apercevoir le jour de leur rencontre ; mais ici, il lui fut facile d’analyser ses traits en repos. Jacques était découvert ; ses cheveux jetés en arrière tombaient à flots sur ses larges épaules et laissaient son front recevoir librement la lumière des deux lampes. Il ne fallut pas un long examen au lieutenant pour apprécier la beauté réelle du dernier rejeton des Hébert, et ce que révélait de puissance morale cette mâle physionomie ; et, sans concevoir pour lui plus d’estime, il sentit au moins cet intérêt qu’on ne peut pas refuser à un rival qu’on sent digne de l’être.

Après ce premier moment donné à la curiosité des yeux, Winslow pria George de lui servir d’interprète, et de poser au prisonnier les questions suivantes :

— Quel est votre nom ?

— Jacques Hébert.

— Vous êtes fils du nommé Pierre Hébert qui a laissé Grand-Pré en 1749 pour se réfugier sur le territoire français ?

— Oui.

— Vous avez pris du service dans le corps de M. de Boishébert ?

— Oui.

— Avez-vous été gracié au fort Beauséjour ?

— Non, je n’étais pas dans la place, je n’ai pas été fait prisonnier.

— Alors vous avez continué de porter les armes contre nous ?

— Oui, et j’ai surpris et détruit un corps des vôtres, commandé par le capitaine Gordon, sur le Haut-Coudiac.

— C’est vous qui conduisiez cette expédition qui s’est souillée de tant d’atrocités ?

— Oui, c’est moi qui ai pu venger une partie des maux et des injustices dont vous avez accablé ma famille et mes compatriotes depuis tant d’années.

— Quand vous avez été arrêté, aviez-vous quitté le service de l’ennemi ?

— Oui, temporairement.

— Que veniez-vous faire ici ?

— Profitant de la liberté que me laissait l’expiration d’un premier engagement, je venais satisfaire à une promesse faite à une famille que je croyais honnête, méditer sur les lieux les moyens d’arracher ce pays au pouvoir de l’Angleterre, et soustraire ses habitants au traitement infâme qu’ils subissent aujourd’hui.

— Y avait-il entente entre vous et votre commandant ?

— Non.

— Où avez-vous laissé le corps dont vous formiez partie ?

— Sur le territoire français.

— Mais à quel endroit ?

— C’est une question qui peut s’adresser à un transfuge ; mais comme elle n’est pas nécessaire au jugement que vous devez prononcer sur moi, je n’y réponds pas.

— La réponse pourrait peut-être alléger la sentence… vous sauver de la mort…

— Je ne tiens pas à ces adoucissements.

— Mais vous oubliez qu’il y a des moyens plus effectifs que de simples questions, pour contraindre les criminels de répondre… Il y a aussi des genres de mort qui punissent davantage ceux qui refusent de parler :… un homme a sans doute la faculté de se taire, mais il n’a pas toujours celle de souffrir.

— Je vous comprends : vous me menacez de la torture, pour me faire dire des choses qui ne peuvent ni m’incriminer davantage ni me disculper à vos yeux ; vous voulez des révélations qui ne peuvent compromettre que des gens que vous n’avez pas à juger et qui ne relèveront pas de longtemps de votre tribunal, je l’espère ; eh bien ! je ne suis pas plus déserteur qu’un espion ; vous ne délierez pas plus ma langue avec des menaces qu’avec des promesses ; essayez des moyens que vous croyez dignes de votre humanité ; après ceux dont vous avez fait usage pour vous délivrer d’une population inoffensive, je ne suis pas enclin à embellir d’avance mon supplice. Je m’attends à tout.

Ici les trois juges se consultèrent à voix basse durant quelques instants, après quoi l’interprète reprit la parole :

— Jacques Hébert, vous êtes un traître à la nation anglaise ; vous avez répandu le sang de vos concitoyens, et vous avez été arrêté sur le territoire anglais au moment où vous veniez, comme un conspirateur, organiser la révolte des sujets britanniques. Vous êtes coupable du crime de haute trahison… Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense ?

— Rien… pour me sauver de la mort… J’affirme seulement, devant votre tribunal et devant Dieu, que je ne me reconnais pas coupable de trahison contre mon pays ni de conspiration contre l’autorité de mon gouvernement ; je ne suis ici qu’un ennemi malheureux. Il y a près de six ans, je partis avec mon père ; il allait s’établir sur une terre qu’il croyait appartenir à la France ; j’étais alors un enfant mineur, j’obéissais à l’autorité paternelle. Nous quittions, d’ailleurs, un pays qui, aux termes de toutes nos conventions, était indépendant de l’autorité de votre roi. Nous le quittions à cause des empiétements injustes que vos gouverneurs prenaient sur nos droits prescrits et légitimes, nous fuyions pour nous soustraire à des actes tyranniques de tous les jours, et pour ne pas prêter des serments qu’aucune nation ne peut exiger d’un peuple auquel elle a reconnu les prérogatives de neutres. En vous jurant notre allégeance, nous devenions également traîtres à la France ; nous ne l’avons pas voulu, car de ce côté se trouvait, de plus, notre sang ; c’eût été non seulement une trahison, mais encore une profanation qui répugnait à tous nos sentiments ; nous avons préféré sacrifier tous nos biens plutôt que de commettre ce crime contre nature. Où est la trahison ?… chez nous, qui n’étions pas citoyens anglais, puisque nous n’étions pas liés par le pacte du serment ? ou chez vous, qui, après nous avoir laissés jouir pendant quarante ans de droits conférés par un des représentants de votre roi, vouliez les violer, et nous forcer de manquer aux devoirs sacrés qui nous liaient à notre ancienne patrie ? Chassés par votre injustice, accueillis sous le drapeau de la France, nous devions l’offrande de notre vie au pays qui nous donnait sa protection ; aussi, quand la guerre s’est élevée entre nous, je n’ai pas balancé, j’ai offert mes services à la nation qui était seule la mienne à tous les titres ; et celle-là seule aurait eu le droit de m’appeler traître si je lui eusse refusé le soutien de mon bras. Ah ! je suis fier de l’avouer, et c’est aujourd’hui ma seule consolation, je n’ai senti d’autres désirs que celui de vous chasser de cette terre aimée que vous m’aviez ravie : la fortune a voulu que tous mes efforts fussent perdus… Eh bien ! si le malheur de faillir dans sa tâche était un crime, celui-ci serait le plus grand qu’il me resterait à déplorer !… Quand vous m’avez arrêté, encore une fois, je venais, non pas avec la conscience d’un sujet révolté, mais avec les convictions d’un homme devenu libre par les actes de votre mauvaise foi, par votre infidélité à vos engagements ; je venais organiser la résistance, essayer d’arracher mes concitoyens au sort affreux que je pressentais, soustraire au moins à votre tyrannie quelques êtres qui m’étaient restés plus chers… Mais il était trop tard !… vous aviez consommé votre œuvre par un infâme guet-apens ; et ceux en qui j’avais le plus espéré s’étaient avilis !… Maintenant, je n’attends plus que ma sentence…

– Nous allons vous la lire, dit George en prenant devant Winslow le papier sur lequel elle était écrite en anglais ; il la traduisit ainsi :

Jacques Hébert, vous êtes condamné à être fusillé, le neuvième jour de ce présent mois, à 9 heures du soir, sur la ferme de la nommée Marie Landry.

La justice de notre Roi veut que cette terre qui vous a vu naître et qui vous a nourri boive votre sang coupable.

La justice de notre Roi, pour inspirer une crainte salutaire à tous ceux qui seraient tentés d’imiter votre exemple, veut encore que votre corps soit jeté à la rivière avec un boulet attaché au cou, afin que personne ne puisse lui donner une sépulture chrétienne.

— Maintenant, le tribunal désire savoir si vous avez quelque chose à lui demander, quelques aveux à faire…

Jacques avait écouté sans sourciller et même, avec une apparence de satisfaction, les premiers mots de sa sentence ; mais quand il entendit nommer le lieu de son exécution par celui qu’il regardait comme son rival triomphant, il sentit l’indignation monter violemment à son front :

— Solliciter quelque chose ?… vous implorer ?… s’écria-t-il, et que vous demanderais-je que vous voudriez m’accorder ?… Non, ce désir de votre tribunal n’est qu’une hypocrisie ; vous voulez me laisser encore une occasion d’accomplir quelque lâcheté… vous désirez voir si cette sentence ne produira pas quelque faiblesse dans mon âme. Vous attendez des révélations… des aveux perfides… Eh bien ! détrompez-vous, si vous avez cru que les raffinements de cruauté dont vous allez entourer ma mort pourraient ébranler mes résolutions. M. Gordon, j’étais tenté de vous remercier en apprenant que le tribunal fixait un jour si proche pour mon exécution ; je vous attribuais le mérite de cette prompte délivrance, parce qu’il me semblait que vous étiez le plus intéressé à me rendre ce service. Mais en appréciant les dispositions toutes particulières que vous avez prises pour rendre ma mort pénible et qui ont un cachet de malice trop individuelle pour être attribuées à d’autres qu’à vous, je ne puis vous regarder que comme le plus lâche des hommes. Qu’avez-vous donc fait à ces Landry, pour qu’ils aient pu croire à votre générosité ?… Comment donc avez-vous pu cacher assez votre âme pour qu’ils aient consenti à s’avilir jusqu’à accepter votre amitié ? Il ne suffisait pas à votre gouvernement de me tuer, vous avez voulu empoisonner mes derniers moments !… Mettre de l’amertume, de la haine, du désespoir dans le cœur d’un mourant, que c’est vil, cela ! Vous avez cru qu’il me serait trop doux de mourir à l’écart, au milieu des ténèbres, dans l’oubli… de mourir sans souvenirs !… et vous avez décidé de me frapper devant cette maison où mes parents m’ont enseigné leurs vertus, que ma fiancée a reçue comme votre butin avec vos autres faveurs, qu’elle habite… où elle vous reçoit… et où vous irez peut-être vous établir avec elle !… avec elle… si vous croyez ne l’avoir pas trop déshonorée !…

George s’était levé, hors de patience, mais comme lié et torturé par les passions contraires qui se heurtaient en lui-même. Il était aveuglé, étourdi par cette situation fatale où l’avaient jeté ses liaisons, ses inconséquences et les actes honteux de son gouvernement, où il s’enchevêtrait toujours plus quand il espérait en sortir.

Dans le premier moment de l’interrogatoire, les sentiments élevés de Jacques avaient conquis son estime, et il s’était senti disposé à rendre à ce malheureux un peu du bonheur qu’il lui avait ravi.

Mais les paroles de mépris et les accusations qu’il venait d’entendre lui ôtèrent tout sentiment de pitié et de justice. D’un autre côté, il était exaspéré de servir toujours d’instrument aux barbaries des siens. Repoussé de ceux qu’il aimait, complice apparent de ceux qu’il détestait, serviteur d’une mauvaise cause, en butte à des soupçons humiliants, s’abhorrant lui-même, il se sentait gagné par les fureurs de la rage ; il était prêt à commettre des actes de folie, à se précipiter sur quelqu’un, à frapper partout, sur Jacques, sur ses voisins, sur lui-même. Et, chose étonnante ! dans son aveuglement, indigné qu’il était d’entendre des paroles si outrageantes tomber sur celle qu’il savait être innocente et qu’il avait lui-même respectée jusque dans ses pensées, il fut sur le point d’accorder à la fiancée, dans sa colère, une justification qu’il venait de lui refuser dans sa jalousie. Mais Winslow ne lui en laissa pas le temps ; il comprit, aux paroles de Jacques et à la figure tourmentée du lieutenant, que le procès allait prendre des développements tout à fait inutiles à l’intérêt du tribunal et du gouvernement, et il ordonna aux gardes de reconduire le prisonnier dans son cachot.

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