Chapitre 22
Le dernier jour que l’on passe sur la terre est bientôt écoulé ; aussi, quand l’heure fatale vint à sonner sur la tête du condamné, il la croyait encore éloignée. Personne n’était venu troubler son recueillement, et il en était bien aise, puisque nul n’avait de consolation à lui apporter.
Vers sept heures, il entendit, comme la veille, un bruit inaccoutumé de pas, dans la pièce supérieure ; mais le mouvement était beaucoup plus considérable ; en même temps, la marche d’un corps nombreux, qui approchait de la maison, vint ébranler le sol jusque dans son souterrain. Peu d’instants après, il vit se soulever la trappe du caveau et descendre devant lui l’échelle, qui, cette fois, venait lui faire gravir les premiers degrés de l’autre vie… Il y monta avec fermeté ; ses chaînes ne lui pesaient plus, il les entraînait par une force immortelle. Plusieurs soldats le reçurent sur le haut, et l’entourèrent ; George était avec eux.
— Toujours cet homme !… murmura Jacques avec quelque impatience, toujours devant mes yeux !… Il me faudra donc le voir jusqu’à mon dernier soupir !… Mon Dieu ! mon Dieu !… j’ai besoin de vous jusqu’au bout !… Ne m’abandonnez pas. – En même temps il baissa les regards pour ne plus apercevoir l’officier.
— Allons ! dit celui-ci, c’est l’heure de l’exécution, préparez-vous à la mort.
— Je suis prêt, monsieur, répondit Jacques d’une voix assurée.
— Auriez-vous quelque chose à me dire ? ajouta le lieutenant, sur un ton qui ne manquait pas de bienveillance.
— Je suis prêt, monsieur, à me rendre au lieu désigné… : je vous demande seulement de laisser ces derniers moments à mes réflexions !… il ne me reste rien à dire ici-bas…
— Alors, dit George, en se tournant du côté d’un fonctionnaire subalterne, ôtez-lui ses chaînes et faites la toilette…
Après l’avoir déchargé de ses lourdes entraves, cet homme enleva au condamné tout ce qu’il avait de vêtements sur la poitrine jusqu’au milieu du corps et lui relia le reste à la taille par une courroie ; puis, après lui avoir croisé les mains derrière le dos, il les saisit fortement ensemble par le même lien qui lui ceignait le torse. Cette opération étant terminée, tous sortirent de la maison. Une escouade les attendait à la porte, rangée sur deux files, le fusil sur l’épaule ; à l’avant étaient placés deux sapeurs tenant chacun une torche allumée ; un autre attendait Jacques au centre de l’escorte ; il portait un boulet rivé au bout d’une chaîne. Aussitôt qu’il vit le prisonnier rendu à son poste, il vint se placer près de lui pour l’accompagner jusque sur la place du supplice.
George donna immédiatement le signal du départ, et un tambour se mit à battre la marche.
La ferme de Marie était située à l’autre extrémité du village, à l’écart, près de la rivière ; il fallait par conséquent, pour y arriver, parcourir de nouveau tout cet espace que Jacques avait franchi à son retour, repasser devant la maison des Landry… Jacques redoutait cette épreuve plus que toute autre.
L’atmosphère était pesante et la nuit obscure comme au soir du départ de 1749. La pluie menaçait ; on n’entendait pas un souffle de vent ; le son mat du tambour et le bruit cadencé des pas de la troupe couraient plus loin sous ce ciel chargé. Les femmes, prévenues d’avance de l’heure de l’exécution, avaient éteint les lumières de leurs demeures, par un instinct singulier de leur frayeur, comme si elles eussent craint d’être criminelles en éclairant ce convoi du supplice, comme si elles eussent voulu prendre d’avance le deuil de celui qui allait être injustement exécuté. Cependant, leur curiosité les portait malgré elles aux carreaux de leurs fenêtres, et la lueur passagère des flambeaux révélait leur présence dans l’ombre épaisse de leurs habitations. C’était quelque chose de bien sinistre à voir que tous ces visages pâles et stupéfiés, groupés comme des images de mortes dans ces tableaux de nuit !
Le moment vint bientôt de défiler devant la maison des Landry. Jacques et le lieutenant sentaient également le froid entrer dans leur sang. Ni l’un ni l’autre n’osaient détourner le regard, pour s’assurer si quelqu’un de la famille n’était pas là, comme ailleurs, pour les regarder passer. George redoutait les yeux vengeurs de Marie pendant qu’il conduisait son fiancé à la mort, sans consolation, comme il l’avait dit ; quant à Jacques, il aurait voulu ignorer la présence ou l’absence de Marie… S’il l’eût vue, froide spectatrice de son convoi funèbre, il aurait été tenté de la maudire ; s’il ne l’eût pas aperçue, il l’aurait encore accusée… et dans ce moment il voulait garder la paix de son âme. Et c’était une bonne inspiration du ciel… car personne ne se tenait penché sur les châssis de cette demeure, pour le voir s’acheminer vers la mort. Cependant, malgré ses bonnes résolutions, Jacques ne put s’empêcher de le constater d’un coup d’œil ; mais il fut plus fort qu’il ne l’avait prévu, et au lieu de jeter sur ce toit des paroles de malédiction, ses lèvres murmurèrent ces quelques mots, pendant que ses yeux se reportèrent vers le ciel :
— Mon Dieu, vous pardonnez, vous, aux cœurs qui faiblissent comme aux accusateurs injustes ;… et vous seul pouvez savoir quand les hommes sont coupables… Et puis, vous entourez notre vie de terribles mystères !… c’est pour nous conduire malgré nous dans les voies de votre Providence… Eh bien ! soyez-en béni !
Après vingt minutes de marche, la troupe se trouva sur le terrain désigné par la justice, et Jacques revit pour la première fois l’habitation de son père…
On se rappelle que la famille Landry l’avait fait transporter près d’un bosquet qui abritait une petite élévation ; c’est sur la partie culminante de ce coteau que le prisonnier fut conduit. Aussitôt qu’il s’y fut arrêté, l’escorte forma une demi-circonférence autour de lui, le laissant adossé au bosquet, le visage tourné vers la maison. En même temps, les deux sapeurs chargés d’éclairer l’exécution vinrent se poster sur ses côtés, à une petite distance ; huit hommes de l’escouade s’avancèrent en avant et se fixèrent à trois pas de lui, et George prit place au bout de leur ligne pour donner le dernier commandement.
Tout le monde était son poste ; l’officier regarda sa montre, il restait encore dix minutes pour neuf heures ; il fallait attendre le coup de canon du rappel, pour ordonner la décharge.
— Monsieur le lieutenant, dit Jacques, aussitôt qu’il vit le calme rétabli, j’ai une faveur à vous demander, si cela n’est pas contraire à vos instructions…
— Quelle est-elle ? répondit George.
— Je voudrais mourir à genoux.
— Cela est indifférent ; mettez-vous sur ce banc qui vous touche.
C’était celui qui servait jadis à la fête des anciens et sur lequel, comme l’avait dit P’tit-Toine, Jacques avait dû s’asseoir quand les anciens n’y étaient pas. Il s’y installa, c’était maintenant son gibet.
— Il vous reste dix minutes pour vous recueillir, ajouta le lieutenant.
Le condamné promena son regard sur toute la scène qui se développait autour de lui ; le site qu’il occupait était assez élevé, et la lumière assez vive pour lui permettre d’apercevoir les premiers plans du tableau, la maison paternelle, les dépendances de la ferme et la rive de la Gaspéreau vaguement dessinée dans ses ombrages de saules et de trembles frissonneux. Dans ce moment, une brise de la mer agitait toute cette feuillée mobile et lui faisait rendre son plus triste gémissement. La mère Trahan avait bien fermé tous les volets pour être moins effrayée, ce qui donnait à la chaumière une apparence inhospitalière qu’elle n’avait jamais eue. On ne fermait les volets, autrefois, que pour se garantir contre les gros orages : la crainte des tueurs d’hommes ou d’autres malfaiteurs n’avait pas encore appris à prendre ces précautions humiliantes pour l’humanité.
Jacques se sentit ébranlé par cette vue ; tout cela lui remémorait trop de souvenirs !… Il ferma les yeux un instant ; il sentait ses larmes y monter, et c’était mal se présenter devant la mort et devant des soldats quand il les avait si souvent bravés.
Un court moment de résistance entre l’homme de résolution et l’homme sensible suivit ce dernier coup d’œil jeté sur un séjour chéri ; après quoi, Jacques articula fortement ces quelques mots :
— Si, dans mon cœur ou dans mes paroles, j’ai fait à quelqu’un une injure que j’ignore, une injustice involontaire, je lui en demande pardon… Maintenant, mon Dieu, je vous offre ma vie pour le salut de mon pays ; délivrez l’Acadie ! sauvez la Nouvelle-France !
Comme il cessait de parler, une lueur rapide passa sur les nuages abaissés du ciel ; c’était l’éclair du canon de neuf heures. George fit entendre un premier commandement, et les huit soldats abaissèrent leurs fusils sur la poitrine de leur victime. Le lieutenant allait probablement dire quelques mots avant le signal de la décharge ; il paraissait pris de pitié et de remords devant cet homme agenouillé en face de la mort ; mais un bruit soudain attira l’attention générale du côté de la maison ; la porte s’était ouverte avec fracas, et Marie, enveloppée de la tête au pied dans un grand châle noir, s’élança dehors. La mère Trahan et Pierriche, entraînés par son mouvement, essayèrent un instant de la retenir.
— Arrêtez, arrêtez ! criaient-ils ensemble. Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! ils vont vous tuer !… Notre maîtresse, vous voulez donc mourir ?
— Laissez-moi, dit Marie avec un geste impératif ; ne me suivez pas plus loin !
Et, en même temps, elle leur rejeta son châle que Pierriche retenait encore, peu disposé qu’il était à obéir. En la voyant sortir des plis de cette sombre draperie, les deux fidèles serviteurs tombèrent à terre comme évanouis, pour ne pas voir… car ils venaient de comprendre la résolution de leur maîtresse. Elle était revêtue des habits préparés pour ses noces, la tête parée de sa couronne de fleurs blanches ; elle paraissait tout illuminée de l’éclat de ses vêtements.
— Où allez-vous, malheureuse ? s’écria George en la voyant passer devant lui.
— Je vais mourir avec mon fiancé ! Je suis la cause de sa mort, je veux la partager.
— Insensée, que faites-vous ?… et vos parents, votre mère !…
— Ah ! oui ! mes parents, ma mère… ma mère !… c’est cruel à vous de me les rappeler ici !… Dieu les protégera !… et puis, ils ont d’autres enfants, d’autres soutiens, eux… ils ont des amis… vous n’avez pas pu leur faire croire qu’ils étaient trahis par tout le monde… Mais lui… vous lui avez tout ravi !… je viens lui prouver au moins qu’en lui jurant ma foi de fiancée, j’étais prête aussi à remplir tous mes serments d’épouse !… Je veux le suivre jusque dans la mort.
— Mais cela est un crime !…
— Un crime !… vous appelez cela un crime, vous !… vous vous y connaissez ! Vous m’en avez fait un devoir en ne me laissant que cette voie pour regagner son estime et lui montrer mon innocence !… Si c’est un crime, eh bien ! il n’appartient qu’à votre conscience, et vous le porterez !
En lançant ces dernières paroles, Marie écarta de la main les fusils que les soldats tenaient toujours dirigés sur Jacques, et elle se trouva pressée entre les armes et lui.
— Jacques, lui dit-elle avec une douceur angélique, je t’avais voué ma vie… je te l’apporte… Ce n’est pas le temps de me disculper ; j’avais demandé à cet homme de le faire, lui qui m’avait, par un mensonge, attiré ta disgrâce ; il ne l’a pas voulu… Je viens te redemander ton estime, à cette heure, avec mon sang !… Jacques, tu as cru avoir des motifs suffisants pour me repousser à ton arrivée, pour douter de ma parole, pour briser des liens qui nous unissaient ; moi, je n’en aurai jamais pour accepter la séparation de nos deux cœurs, pour te tenir libre de tes engagements. Je t’avais promis d’être à toi le jour de ton retour… me voici !… Regarde, j’ai mes habits de noce, je suis prête à monter à l’autel. Aujourd’hui, tu ne peux me repousser, tu as les mains liées, et si ton cœur veut me rejeter encore, ton sang, lui, sera moins cruel ; il coulera dans le mien, nous serons mariés dans la mort !… et Dieu, qui a compté toutes nos larmes et qui a lu toutes nos pensées, bénira notre union, là-haut ! Jacques, là-haut !… Maintenant, ajouta-t-elle en se retournant du côté du lieutenant, commandez à vos hommes !…
Puis elle s’attacha éperdument à la poitrine de son fiancé. Jacques laissa courber sa tête vers la sienne, et elles s’unirent pour l’éternité… Il était suffoqué, il ne put articuler que ce mot : « Marie ! »…
L’ange qu’il avait appelé pour embellir sa mort était venu…
Les soldats, frappés de stupeur devant cette jeune fille toute rayonnante de beauté dans l’éclat de ses blancs tissus, restaient toujours là, l’arme en joue, la main tremblante, attendant un commandement. Ils n’avaient rien compris aux paroles de Marie ; mais son action puissante et les rayons de grâce qui s’échappaient de sa figure subjuguaient ces natures vulgaires : il y a des moments où les tigres ont des larmes… les soldats de George pleuraient… Et lui, les bras croisés, le regard voilé, il regardait avec extase ce tableau d’amour sublime… Ah ! il ne sentait plus de haine, ni de jalousie, ni rien de ce qui est vil dans le cœur de l’homme ; il ne sentait même plus le feu qu’avaient fait monter à son front les paroles de châtiment de Marie ; il admirait, s’oubliant lui-même, ne songeant plus à ce qu’il était venu faire là. Et si, dans ce moment, il n’eût pas cru que toute réparation de sa part était superflue, il serait tombé aux genoux de ses victimes pour demander son pardon.
Mais le temps s’écoulait, il fallait exécuter les ordres supérieurs, et George se trouvait dans la cruelle alternative de laisser tuer Marie, ou de l’arracher du corps de son fiancé, pour pouvoir ensuite tuer celui-ci, devant elle !… Cela le révoltait également, il ne put s’y résoudre.
— Sergent, dit-il, sauvez la jeune fille ; que ces deux hommes la conduisent dans la maison, et la laissent au soin de cette femme qui est là, et puis, après cela, faites votre devoir…
Aussitôt il se retourna pour fuir cette scène de désespoir…
Il n’était pas très loin, quand il entendit un cri déchirant,… et après… une décharge d’armes à feu, suivie d’autres cris étranges. Il revint sur ses pas, n’y pouvant plus tenir. Il trouva Marie étendue, sans mouvement, sur le lit de la veuve ; elle n’était qu’évanouie.
Après avoir pleuré avec la pauvre femme et Pierriche sur cette victime innocente, qu’il contemplait peut-être pour la dernière fois de sa vie, il s’empressa de retourner au presbytère, avec son jeune domestique, pour envoyer à la fermière tout ce qu’il fallait pour soulager sa maîtresse.
Les soldats étaient déjà disparus, probablement du côté de la Gaspéreau, où ils devaient aller jeter le corps.
Le lendemain, on trouva des traces de sang à l’endroit de l’exécution et tout le long du sentier qui conduisait à la rivière…
Mais ces traces de sang ne rougirent pas longtemps l’herbe de la prairie : la rosée du matin ne réussit pourtant pas à les laver en faisant boire les fleurs tardives de septembre ; les pieds des troupeaux ne la foulèrent pas, non plus, en passant ; mais une main pieuse vint les effacer avec un beau linge blanc, bien avant le lever du soleil, pour les ensevelir sur son cœur et les emporter en exil. Et cependant, Jacques n’était pas encore mort.
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