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Chapitre 28

Les convives n’étaient pas remis de l’émotion que venait de leur causer la sortie du lieutenant. Son terrible coup d’épée avait chassé comme une baguette magique la verve bachique, avec ses fantaisies et ses délires. La fête avait un aspect déplorable.

Cependant, ceux qui tenaient encore, les plus vigoureux, les plus aguerris et les plus jeunes, ne purent consentir à se séparer avec des figures aussi lugubres ; ils se mirent donc à resserrer leurs rangs, passant sur le corps des invalides, ralliant au milieu d’eux les bouteilles qu’avait épargnées l’épée de George. Puis, le gros joufflu, ce blond et spirituel buveur de porter,se pâmant dans sa chaise, appela l’attention générale, et dit sur un ton de fausset et d’une voix qui mitonnait dans sa graisse :

— Messieurs, après avoir conjuré cette peste de papistes, il est convenable que nous buvions à leurs amis : le diable et le pape !… Ah ! ah ! ah !

— Ah ! ah ! ah !… répétèrent tous les autres ; – et ce rire, ramené soudainement au banquet par cette grossière saillie, menaçait d’être inextinguible, quand deux détonations firent frémir les vitres et trembler tout ce qu’il y avait de verrerie sur la table.

Jacques venait de donner son signal.

Au même instant, les châssis volent en pièces et viennent couvrir de leurs débris la table et les hôtes stupéfiés ; et aussitôt après, cinq masses flamboyantes franchissent les fenêtres, se heurtent aux cloisons, bondissent sur les têtes, et roulent dans tous les sens, répandant partout dans leur course une pluie de feu ; puis, après cette première éruption, une autre, puis une troisième. On aurait dit un volcan débordant de tous côtés ; il semblait que la maison allait s’emplir de feu, qu’on voulait en faire une fournaise.

Une gerbe brûlante, dirigée vers Butler, s’abattit sur sa figure : le capitaine, depuis le départ de George, était resté la tête béatement renversée sur le dos de son fauteuil, la bouche entrebâillée vers le ciel, sommeillant dans les vapeurs d’eau-de-vie qui montaient de ses vêtements trempés. La liqueur essentielle, au contact du feu, s’allume subitement, et de petites flammes bleuâtres, agiles et caressantes comme des vipères, se mettent à courir autour des bras et des jambes, le long de la poitrine du capitaine ; elles s’enfoncent dans son cou, se jouent dans ses moustaches et ses cheveux crépus ; elles s’agitent et frissonnent en serpentant sur cette figure appétissante, comme dans un accès de joie. Oh ! c’était horrible à voir, cet homme flamboyant sur son séant, au milieu d’un festin comme une effigie dérisoire ! Ses voisins s’éloignèrent de lui avec horreur ; le toucher, essayer de le sauver, c’eût été vouloir partager son supplice, et personne n’y tenait.

Et l’avalanche incendiaire continuait toujours.

Comme Butler, Murray avait vu un des terribles projectiles s’abattre sur lui et donner à son abdomen une accolade infernale.

Rien ne peut peindre l’effet que produisit cette attaque si soudaine et si étrange sur ces hommes, pour la plupart endormis dans l’ivresse. Les uns crurent qu’ils avaient assisté au repas de Balthazar et qu’ils s’éveillaient à l’heure des vengeances divines ; les autres, qu’ils venaient d’opérer leur descente aux enfers et qu’ils commençaient une éternité de supplices bien mérités. Tous étaient frappés d’épouvante. Ne pouvant mettre la tête aux fenêtres, aveuglés par le feu qui leur pleuvait dans les yeux, ils ne songèrent à autre chose qu’à se soustraire à l’incendie. La flamme s’attachait à leurs habits, à leurs cheveux ; elle courait dans les rideaux des fenêtres et dans le linge de table ; elle allait entamer les boiseries. La fumée et la chaleur les étouffaient déjà ; comment auraient-ils pu deviner qui leur infligeait ce châtiment ?

Cependant, l’émotion de la surprise, la vue du danger, et l’aiguillon tout-puissant du feu qui les dardait dans tous les sens, les eurent bientôt dégrisés ; et sauf ceux qui, comme Butler, avaient atteint l’inanition complète, tous retrouvèrent bientôt leur énergie et s’élancèrent du côté de la porte. Ils la croyaient encore libre parce qu’elle n’avait pas été brisée. Mais les deux sauvages s’y étaient cramponnés et la tenaient clouée sur ses gonds. Dans leur frayeur les fuyards vinrent s’entasser dessus et la claquemurer si bien devant eux qu’il leur fut impossible de l’enfoncer. Ils tentèrent alors de s’échapper par la petite pièce qui conduisait à la cuisine et dont la porte touchait à celle de l’entrée : elle était fermée, et l’encombrement les empêcha encore de la forcer. Les cuisiniers, craignant d’être interrompus dans leur repas clandestin ou d’être obligés de le partager avec les autres domestiques, avaient poussé le pêne de la serrure et s’étaient enfuis sans songer à le retirer. Resserrés dans l’étroit passage, leurs maîtres perdirent un temps précieux à se bousculer, à se terrasser, à s’écraser au milieu de toutes les horreurs du désespoir, et l’incendie leur arrivait dans les reins, cette fois, puissant, irrésistible !…

Tout à coup, Butler, que les tortures de l’agonie avaient enfin tiré de son état de mort factice pour lui rendre la conscience et la sensation d’une réalité épouvantable avant une mort réelle, ayant réussi à se lever du milieu des flammes, vint se précipiter parmi ses compagnons éperdus. Sa chair pétillait dans une enveloppe ardente ; il traînait derrière lui un courant de feu ; il semblait s’être échappé des abîmes de l’enfer.

À son aspect, le groupe tumultueux se sépara d’horreur et laissa la voie libre devant lui, jusqu’à cette dernière porte qu’on avait tenté en vain de dégager : alors, un des plus dispos, profitant du vide qui venait de se faire autour d’elle, y appliqua un violent coup de pied ; les panneaux éclatèrent et la foule, refermant tout à coup sa masse, se précipita dans l’ouverture, emportant avec elle les débris du bois et le cadavre de Butler.

Jacques et ses compagnons, entraînés par cette excitation que donne le succès, avaient bientôt épuisé le brasier formé pour allumer l’incendie, et ils plongeaient maintenant leurs fourches en pleines tasseries,retirant le foin en lambeaux échevelés du milieu de la flamme qui envahissait la grange, pour venir le lancer dans les fenêtres des chambres à coucher, où quelqu’un pouvait s’être réfugié.

— Allons, s’écria Jacques, c’est assez pour ici ; courons du côté de la cuisine, c’est la seule voie qui leur reste !

En même temps, il franchit la clôture du jardin, suivi maintenant de tous ses hommes, qui n’avaient plus à garder des postes devenus inutiles. Mais dans le même instant, les Anglais, qui venaient de briser l’obstacle qui les avait retenus si longtemps, se précipitèrent dans les fenêtres de la petite salle et de la cuisine, et ils reçurent en face une décharge terrible. Mais ils ne pouvaient plus retourner sur leurs pas ; leur seule chance de salut était devant eux. Poussés les uns par les autres, ils se culbutèrent pêle-mêle sur leurs assaillants, qu’ils entrevirent pour la première fois. Ceux-ci tombèrent dessus avec leurs bâtons, leurs fourches et leurs coutelas, et en laissèrent plusieurs sur le carreau. Un grand nombre, cependant, réussirent à s’échapper ; comme ils sortaient de deux côtés, sur la rue et sur le jardin, et par plusieurs ouvertures, et qu’ils se dispersaient dans tous les sens, il fut impossible à notre petite troupe de les atteindre tous. Le dernier était à peine sorti des fenêtres que de longs jets de flammes attirés par le courant des fuyards s’élancèrent comme pour les menacer encore au loin.

Jacques donna le signal de la retraite ; l’alarme devait être portée aux casernes, car les cuisiniers avaient dû s’échapper depuis quelque temps ; l’incendie allait envelopper la maison, la grange et toutes les dépendances ; ses lueurs pouvaient compromettre la retraite de sa troupe ; il renonça donc à poursuivre l’ennemi : d’ailleurs, il était satisfait de son succès ; Butler n’avait pu manquer de périr avec quelques autres ; Murray devait au moins porter de cuisantes brûlures, s’il n’avait pas été tout à fait écorché par la flamme ; plusieurs étaient restés gisant dans le jardin ; tous s’en allaient avec des habits rognés, troués, noircis, des chevelures privées de leurs queues, des visages balafrés, dont plusieurs sans barbe et sans sourcils ; enfin, l’état-major se trouvait sans abri, et tous ces officiers superbes allaient être forcés, le lendemain, de présenter à leurs soldats le spectacle de leurs figures piteuses et la honte de s’être fait prendre et enfumer par une poignée d’hommes, à cause de leur inconduite.

Pendant que ceci se passait à la maison, George était toujours resté enfermé dans la grange. Fort heureusement pour lui, la porte près de laquelle il se trouvait n’avait pas été fermée ; il put respirer librement durant quelque temps. La couche de paille qui le couvrait était légère et le cachait comme un voile transparent ; il put donc voir l’incendie naître, se développer et l’enceindre rapidement dans ses terribles replis.

Déjà des tourbillons de flammes commençaient à se frôler autour des grands pans de la bâtisse, à glisser sous le toit, à s’allonger vers son grabat fragile comme des langues avides. À la lueur qui filtrait toujours davantage à travers sa paille, à l’air ardent qu’il respirait, à la fumée qui l’étranglait, il jugea qu’un linceul épouvantable commençait à l’ensevelir. Jacques et ses compagnons, dans leur démarche furibonde, ne faisaient guère attention s’il s’échappait des étincelles vers le fond de l’aire, quand ils venaient enlever leurs gerbes embrasées ; la rafale en semait partout.

Cependant, tant que George entendit les pas des incendiaires, il ne voulut pas se croire condamné ; mais il vint un moment où les pas s’éloignèrent pour ne plus revenir : alors il ne saisit plus au-dehors que les clameurs et les râlements de ses compatriotes et au-dedans que les efforts triomphants de l’incendie…

Il était livré aux flammes ! Le bois de la couverture, exfolié par le feu, tomba en tisons légers tout autour de lui ; le vent qui s’échappait de ce foyer haletant chercha partout des issues et se mit à s’engouffrer en rugissant dans la porte, à chasser du côté de George des nuées étincelantes et des faisceaux de dards ardents autour de lui. Le malheureux sentit la paille s’agiter, se crisper, se roussir sur son visage, puis il entendit un pétillement qui s’étendait comme un cercle sur le plancher. Puis il sentit, au frissonnement de la perche sur laquelle il était lié, qu’elle se fendillait, qu’elle éclatait à une de ses extrémités, sous le contact de l’élément terrible… Il fut pris d’un affreux vertige.

Mais dans le même temps, quelques voix se firent entendre près de la porte. C’était Wagontaga qui se plaignait à Jacques de n’avoir trouvé que des chevelures ignobles, que du crin grillé.

— Au moins, disait-il, tu vas me laisser prendre celle de ton lieutenant, pour faire paire avec celle de son frère.

— Ah ! pour celle-là, mon confrère, tu n’y toucheras pas… d’ailleurs, je crois qu’il est trop tard : vois la flamme dans le haut de la porte…

Et en disant ces mots, il s’enfonça dans la masse tourbillonnante de feu et de fumée que vomissait la porte. La flamme, en sentant l’obstacle qui rebroussait vers elle, se replia sur elle-même et voilà toute l’ouverture… un instant de silence et d’angoisse terribles pour les compagnons de l’héroïque Acadien… Mais ils le revirent aussitôt percer le rideau brûlant, portant dans ses bras son ennemi à demi mort, encore lié sur sa perche. La flamme sembla se retirer avec respect devant lui, et couronner son front de ses sauvages splendeurs.

En franchissant la porte, Jacques courut avec son fardeau se mettre sous le torrent que l’orage faisait descendre du toit, pour éteindre le feu qui s’attachait déjà aux habits du lieutenant. Quant aux siens, ils étaient intacts ; la pluie dont ils étaient imprégnés les avait rendus incombustibles.

En sentant l’eau ruisseler sur son corps et le contact de l’air pur, George reprit tout à fait l’usage de ses sens, pendant que son généreux ennemi tranchait d’un coup de couteau son bâillon et ses entraves.

— Vous êtes libre, dit Jacques ! Un Français ne sait pas infliger une mort ignominieuse à un ennemi respectable.

— Merci, monsieur… après ce que nous vous avons fait, me traiter ainsi, c’est de l’héroïsme.

— Si ces gens, répondit Jacques en portant sa main du côté du presbytère, n’avaient pas insulté aux malheurs qu’ils viennent de faire, je ne les aurais pas grillés comme des bêtes féroces.

— Et que vous dois-je maintenant, Jacques Landry ?

— Rien, lieutenant ; je ne vous demande que deux heures de silence.

— Vous les aurez, avec toute une vie de reconnaissance et d’admiration.

En même temps le lieutenant se précipita vers son rival pour presser sa main avec effusion, mais Jacques se hâta de s’éloigner.

Il fit bien ; car un instant après, l’ancien bourg de Grand-Pré et ses environs furent battus en tous sens par la garnison tout entière.

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