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Chapitre 29

Le lendemain, vers midi, George était seul avec Winslow, dans un appartement du gouverneur Lawrence, à Halifax. Il lui faisait un récit sincère de ce qui s’était passé la nuit précédente au presbytère de Grand-Pré. Quand il eut fini, le colonel, qui l’avait écouté avec intérêt, lui dit :

— Mon ami, vous avez donné cours à des sentiments généreux que j’apprécie et que je partage… Nous avons accompli une tâche dont je rougirai toute ma vie, pour mon pays. Mais les lois militaires ont cette inexorable rigueur que, lorsqu’on y est soumis par ses engagements, il faut les subir jusqu’à la cruauté. Notre crime pèse plus sur nos supérieurs ; nous n’avons été que leurs instruments. J’aurais voulu mettre plus d’humanité dans l’exécution des ordres qui m’ont été donnés ; mais Butler, Murray et leurs subalternes m’ont dépassé partout, et le temps de mieux faire m’a été refusé… Je ne vous punirai pas… Vos chefs, qui pourraient exiger votre châtiment, étaient eux-mêmes dans le cas de mériter les arrêts ; d’ailleurs, ils ne peuvent se souvenir de ce qui s’est passé dans cette soirée, mais je vous donnerai un conseil : ne persistez pas à vouloir vous retirer du service dans ces circonstances ; je serais obligé de vous contraindre à y rester par la violence, ou à vous punir comme déserteur ; vous seriez dégradé pour toute votre vie… Je sais qu’il vous est odieux de rester attaché à votre régiment et de séjourner plus longtemps dans cette province ; voici une frégate qui part pour Boston : je vais vous faire donner une commission de capitaine dans un régiment incomplet qui retourne en garnison dans cette ville avec une mission spéciale pour le gouverneur du Massachusetts… Acceptez-vous ?

Dans les circonstances présentes, un voyage dans la Nouvelle-Angleterre ne pouvait répugner au lieutenant… Il remercia le colonel avec reconnaissance, et partit peu d’heures après pour la métropole de cette province.

À peu près dans le même temps, Jacques, caché avec sa troupe dans les récifs du cap Fendu, regardait passer, les uns après les autres, les navires qui emportaient bien loin son peuple, le bonheur de toute sa vie et sa fiancée !… Il attendait la nuit pour franchir lui-même la Baie-des-Français et s’acheminer vers un avenir nouveau, sans illusions et sans espoir !… La mer qu’il allait traverser ne portait déjà plus son premier nom… C’est ainsi que le souvenir et le génie malheureux de la France s’en allaient s’effaçant peu à peu de la surface de ce continent, devant la persévérance acharnée de sa puissante rivale.

Allez ! maintenant, vils instruments d’une politique barbare, allez distribuer sur tous les rivages de l’Amérique cette moisson de la tyrannie, cette semence du malheur ! Allez cacher dans les forêts vierges, sur des grèves sans échos, au milieu de solitudes sans chemins, sur des flots qui coulent vers d’autres hémisphères, ces tristes victimes, vous flattant de l’espoir que leurs voix resteront muettes ; que leurs pas ne retrouveront jamais le chemin de la patrie ; que leurs récits n’arriveront jamais aux oreilles des peuples civilisés, à des cœurs sensibles ; que Dieu et le monde les laisseront éternellement sans justice, et que vous continuerez, vous, votre règne sans anathèmes et sans châtiments !… Non, tous les enfants de ces mères aux entrailles fécondes ne seront pas étouffés sur la terre de l’exil ; il survivra des cœurs conçus dans ces seins désolés, trempés dans les larmes de la nation, pétris dans le creuset de la souffrance, bercés aux chants de leurs malheurs, aux cris de leurs angoisses, aux tressaillements de leurs poitrines épuisées, pour vous jeter au-delà des âges la clameur vengeresse de l’histoire. Lawrence, Boscawen, Moystyn, Winslow, Murray, quoi que fassent vos panégyristes, quoi que disent vos épitaphes menteuses, allez ! cette clameur, elle tombera sur votre mémoire et descendra jusque sur les ossements de vos tombes menteuses !

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