Chapitre 1
Cinq années de combats continuels et acharnés suivirent ces événements. En Canada, l’attention générale des colons fut tout absorbée par cette lutte gigantesque qu’entreprit de soutenir une poignée d’hommes héroïques pour garder à la France la moitié d’un continent, et repousser de leurs foyers une domination abhorrée. Toutes les passions individuelles se concentrèrent dans cet intérêt urgent de l’honneur national et du salut de la patrie. Chacun fit taire ses propres douleurs, oublia ses malheurs, ses pertes, ses jouissances envolées ou différées, pour ne songer qu’au danger commun, au danger présent ! La vie de famille fut interrompue, arrêtée, pour laisser le peuple combattre ; on ne pensa plus au bien-être du foyer qu’on avait payé si cher, on fit taire chez soi-même et les siens la fatigue, la souffrance, le cœur, le sang. La Nouvelle-France, épuisée par toutes les privations, accablée sous le nombre de ses ennemis, et cependant toujours debout, toujours menaçante, semblait avoir attiré dans son sein la vie de tous ses enfants pour porter de plus grands coups ou tomber tout d’une pièce ; et ses enfants n’attendaient pas qu’elle leur demandât leur vie, ils couraient lui en faire l’offrande ; des soldats de douze ans marchaient avec des octogénaires sous le même drapeau ; on ne laissait à la chaumière que les femmes avec les plus petits de la famille ; les prêtres, après avoir dirigé ces faibles ouvriers aux travaux de la moisson, allaient bénir ceux qui tombaient sur les champs de bataille : ils recueillaient le froment à la maison et les morts à la frontière !… Le peuple entier était à la ration, il n’avait presque plus de pain, on lui mesurait à l’once le poisson séché et la chair des chevaux qui avaient fait leur service ou qu’on ne pouvait plus nourrir. Eh ! faut-il le dire ?… pendant ces calamités, une troupe de vampires s’était abattue sur nous et soutirait les forces de la patrie défaillante.
Profitant du trouble et des embarras où nous tenait une tâche si laborieuse, un agent infime d’un gouvernement sans nerf et sans gloire, aidé de complices encore plus dénués de vergogne, détournait les fonds destinés à la défense et au soutien de la colonie, affamait encore la population pour lui faire payer plus cher les grains qu’il extorquait, d’une autre main, des cultivateurs, par sa fourberie et ses vexations ; des grains produits avec les sueurs des femmes, des vieillards et des invalides, que les soldats avaient semés et recueillis entre deux campagnes, après avoir battu l’ennemi et couru sur cinq cents lieues de frontière !… Pendant que nous mourions de faim, la clique de Bigot se hâtait d’acheter des châteaux en province et des hôtels à Paris, pour aller dépenser en débauches, quand la France serait vaincue, le prix de notre indigence, de notre faim, de notre désespoir, de notre défaite !
Est-il possible qu’il se soit trouvé, à côté de tant de dévouement et de valeur, des Français si lâches et si dégradés !
Ces extorsions, on ne les ignorait pas ; on connaissait aussi l’indifférence de la Cour, l’ineptie du ministère, les dédains de la métropole, on en murmurait quelquefois ; cependant, aucune pensée de désespoir, aucune faiblesse ne se manifestait au milieu de ces enfants abandonnés de la France ; ils remettaient le châtiment des mauvais serviteurs au temps de la paix, et pour le moment, ils ne connaissaient qu’un devoir, celui de combattre.
Aussitôt que la neige laissait la terre découverte, que les eaux reprenaient leurs cours, ils couraient aux avant-postes ; la nature ranimée semblait leur rendre une vie nouvelle, leur donner d’autres bras ; on aurait dit, aux coups qu’ils préparaient, qu’ils avaient grandi ; à plus de mille lieues de la France, n’ayant pas dans leur gamelle leur repas du lendemain, et comptant dans leur giberne moins de cartouches qu’ils n’avaient d’adversaires ; ne voyant derrière eux que la solitude et la ruine, et devant eux que des ennemis toujours croissants, ces hommes se levaient toujours sans crainte et sans murmure pour voler au combat, allant chercher les Anglais du Cap-Breton au lac Supérieur, du Saint-Laurent aux limites de la Pennsylvanie, et souvent, n’attendant pas le printemps pour tenter de pareilles expéditions. Victorieux, ils ne revenaient pas pour recevoir des couronnes – qui donc, parmi les distributeurs de lauriers, s’amusait à regarder d’Europe ces pauvres batailleurs de nos solitudes ? – ils allaient revoir pendant quelques jours la désolation de leurs chaumes ; c’était leur récompense : vaincus, expirants, ils ne songeaient pas à se rendre, mais ils appelaient encore du secours ; ils criaient à la France : « Du pain ! du pain et seulement quelques bras !… »
Ils attendirent durant des années entières, l’arme à l’épaule, jusqu’à la dernière charge de fusil, jusqu’à la dernière bouchée, ce pain et ces quelques bras qui ne vinrent jamais… Et pendant ce temps-là, les femmes et les religieuses pansèrent les blessés avec leur linge de corps, les soldats bourrèrent leurs canons, sur les ruines de leurs remparts, avec leurs draps de lit et leurs chemises ! La conquête nous prit presque nus. Ces héros qui se dressaient devant le monde pour soutenir sur leurs reins un empire immense qui leur échappait par lambeaux, étaient vêtus comme des mendiants ; les rayons de leur gloire s’échappaient à travers les trous de leurs haillons !
Malgré les victoires de la Monongahéla, d’Oswégo, de William-Henry, de Carillon et de Montmorency, où nos soldats combattirent toujours un contre cinq, attaqués tous les ans par trois armées qui se décuplaient quand les nôtres se décimaient, nos défenseurs virent tomber un à un ces remparts qu’ils avaient jetés à travers l’Amérique, depuis le golfe du Saint-Laurent jusqu’au Mississippi. Louisbourg, cette sentinelle du Canada, placée sur l’océan à l’embouchure de notre unique artère, fut pris et rasé ; les forts Frontenac, sur le lac Ontario ; Duquesne, dans les vallées de l’Ohio ; Carillon et Saint-Fréderic, sur les lacs Champlain et Saint-Sacrement ; Niagara, sur la route de Détroit, furent tous abandonnés, occupés par l’ennemi, ou détruits ; nous avions perdu cette ligne de défense ; les lacs et la mer, la route de France et de la Louisiane nous étaient également fermés. À mesure que notre phalange voyait les gardiens de ses avant-postes écrasés sur la frontière, elle se resserrait sur le cœur de la patrie. Enfin, Montcalm, ce dernier chevalier de l’ancienne France, tomba avec la fleur de ses officiers et une partie de son armée sur les plaines d’Abraham ; et Québec, abandonné de son gouverneur, presque sans garnison, encombré de ruines et vide de provisions, avec une population sans toit, qui, à la suite des bombes des Anglais, voyait arriver les rigueurs de l’hiver, n’attendant plus aucun secours avant le printemps, Québec ouvrit ses portes au vainqueur. Cette citadelle fameuse, l’unique et dernier point d’appui de la puissance française en Amérique, était perdue.
Quelques-uns appelèrent cela un acte de trahison, de lâcheté !… À cette époque, dans notre pays, on était déshonoré quand on ne savait pas mourir de faim plutôt que de subir le joug des Anglais !
Le général Murray, en entrant dans la ville, fut obligé de faire distribuer du biscuit aux habitants ; ils n’avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures ; et les troupes se mirent à relever quelques habitations, sans cela elles n’auraient pas pu se loger durant l’hiver 1…
Pendant ces cinq années de labeur, on entendit parler bien peu des proscrits acadiens, et il fut difficile de leur porter secours ; que dis-je ? on put à peine songer à eux, et si Jacques pensa souvent à Marie, il désespéra plus que jamais de la rencontrer de nouveau ; il voyait l’espace qui le séparait d’elle s’élargir toujours davantage et se remplir d’obstacles de plus en plus insurmontables. Lorsqu’au Canada, les hommes valides, placés dans de meilleures conditions, ne voyaient plus le jour où ils s’arrêteraient pour reposer leurs têtes, sécher leurs sueurs, reprendre la vie tranquille avec ses jouissances, bâtir le toit de leurs amours et le berceau d’une postérité nouvelle, quels rêves heureux pouvait édifier ce malheureux exilé !
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