Chapitre 6
Vers cette époque, tout semblait compliquer les relations de la France et de l’Angleterre ; les deux pays étaient entraînés invinciblement l’un contre l’autre. La lenteur des communications faisait qu’en Amérique les difficultés s’aggravaient avant qu’on pût y mettre ordre en Europe ; l’impossibilité d’avoir des rapports bien exacts à de si grandes distances ; l’avarice jalouse de toutes ces compagnies de traiteurs anglais et français qui se disputaient les richesses des forêts et l’amitié des sauvages ; la haine et l’envie qui animaient les colonies encore plus que les métropoles : tout engendrait la discorde ; la guerre naissait partout et à chaque instant. Ces deux peuples, qu’une mer avait éternellement séparés dans leur vieux monde, semblaient ne pouvoir pas fouler la même terre ; notre continent était déjà trop petit pour leur double ambition ; leur antipathie se recherchait à travers les solitudes immenses du monde nouveau pour se heurter. Il fallait bien que l’un d’eux disparût.
On se rappelle que le chevalier de La Corne avait été envoyé par M. de la Jonquière pour occuper l’isthme acadien ; c’est sur la rive occidentale de la Missagouache, presque en face de Beau-Bassin, que cet officier vint planter le drapeau de la France. Il voulait affirmer publiquement les droits de son gouvernement à la possession de ces terres, avant que la question des frontières fût discutée par la commission désignée pour cet objet. Les émigrés de Grand-Pré étaient arrivés dans ces environs quelques semaines seulement après lui ; et, en attendant la saison favorable pour se construire une demeure, ils avaient accepté l’hospitalité de leurs parents. Ceux-ci habitaient la côte opposée à celle où stationnaient les Français.
Le gouverneur Cornwallis ne fut pas longtemps à s’apercevoir que les intentions de La Corne étaient de se fortifier dans les positions qu’il venait d’occuper ; il envoya donc, dès le printemps suivant, le major Lawrence à la tête d’un petit corps d’armée pour le déloger.
Quelques détachements de ces troupes traversèrent le district des Mines, et l’on apprit bientôt chez les Landry quelle était leur destination ; et quoique l’on s’efforçât, autour de Marie, de lui cacher la tristesse que cet événement causait dans la famille, la jeune fille, avec cet instinct clairvoyant que possède tout cœur aimant, n’en fut pas moins saisie d’une pénible inquiétude. Et l’époque du retour de Jacques n’était pas encore passée, qu’elle sentait naître dans son cœur les plus sombres appréhensions. Le vague pressentiment qu’elle exprimait à son père au départ de la famille Hébert renaissait dans son âme avec l’impression d’un malheur réellement accompli.
D’ailleurs, elle avait raison de tout craindre : l’irritation était grande chez les Anglais. Depuis l’arrivée du commandant français dans la Baie de Beau-Bassin, les populations acadiennes abandonnaient en plus grand nombre leurs foyers et elles se précipitaient vers le Canada et l’île Saint-Jean. Cette désertion générale faisait la rage de Cornwallis ; il désirait bien déjà se délivrer de ces sujets détestés, mais il n’aurait pas voulu les voir aller grossir les rangs de l’ennemi.
Tout le monde augurait donc de tristes choses de l’expédition de Lawrence, et l’on tint l’oreille ouverte à toutes les rumeurs qui vinrent de ce côté-là.
Le père Landry, tout en essayant de rassurer sa fille, ne s’abusait guère sur la situation de la famille de son vieil ami. Quoiqu’il le sût établi sur un territoire appartenant incontestablement aux Anglais, il était persuadé que l’autorité ne lui pardonnerait pas de s’être rapproché de la frontière, dans ces circonstances, et qu’on allait le traiter en vil transfuge, malgré qu’on fût encore en pleine paix.
Les bruits sinistres ne se firent pas longtemps attendre : il circula de terribles histoires, et comme aucune n’était apportée par une voie directe et qu’elles passaient à travers des esprits terrifiés, elles revêtaient partout mille couleurs plus sombres les unes que les autres. On racontait des combats sanglants, des proscriptions en masse, l’incendie de tous les établissements de Beau-Bassin, la fuite des habitants dans les bois, et leur massacre par les sauvages. De nouvelles troupes passèrent à Grand-Pré, allant toujours vers la Missagouache : autres conjectures lugubres. Enfin l’on apprit vaguement que tout l’isthme était occupé par des soldats, que Français et Anglais y avaient élevé des fortifications, et l’on prédit en même temps que la guerre allait commencer partout ; mais personne ne parla des anciens voisins.
Malheureusement, beaucoup de ces narrations étaient exactes ; on ne fut donc pas étonné de ne pas voir revenir Jacques.
Cependant, on ne désespéra pas tout à fait de son sort et de son retour, quoique nul ne vînt pour les rassurer : ils firent la réflexion que les massacres devaient avoir été bien exagérés : pourquoi les sauvages auraient-ils tué des hommes avec lesquels ils avaient toujours été alliés ? De tous les indigènes, les Micmacs étaient ceux qui gardaient pour les Français l’attachement le plus inviolable et, dans ces derniers temps, leur acharnement contre les Anglais s’était manifesté plus que jamais. Jacques ne pouvait avoir péri par leurs mains, et s’il vivait, comme la cause première de son absence n’existait plus, il ne manquerait pas de faire tous ses efforts pour revenir ; et si quelqu’un pouvait déjouer l’habileté des patrouilles qui gardaient les frontières et triompher de grands obstacles, c’était bien lui.
Marie n’était pas disposée pour tout cela à croire à l’éternité de son malheur ; à quinze ans, il s’élève souvent des montagnes entre notre cœur et le but où s’élance notre ambition ou nos amours : il s’ouvre des mers immenses, il se fait des vides terribles, il se creuse des abîmes, il s’écroule des châteaux en Espagne ; cependant, on regarde toujours devant soi, l’œil souriant, la lèvre avide et l’on attend que les montagnes s’abaissent, que les rivages se rapprochent, que les vides et les abîmes se remplissent, que d’autres châteaux s’élèvent et s’embellissent ; on croit sincèrement que tout cela va se faire pour nous laisser toucher au pinacle… Que ne reste-t-on longtemps à l’âge de quinze ans !
Le travail aussi, ce soutien des âmes fortes, le travail assidu, sanctifié par l’amour du devoir, dirigé et régularisé par une pensée fixe, par un but toujours présent dans son cœur, lui aidait à passer les heures tristes.
On se rappelle que pendant les six mois qui devaient précéder le mariage des jeunes voisins, leurs parents étaient convenus de leur préparer un établissement qui pût les mettre de suite en état de bien vivre ; le départ des Hébert avait changé cette disposition. Cependant le père Landry ne voulut pas que sa Marie fût déshéritée de cette promesse, et il prit sur lui seul de la remplir, et de préparer, de concert avec elle, une douce surprise à l’épouseur. Une occasion lui permit d’acheter une jolie ferme tout à fait de son choix, et comme il sentait que la petite avait besoin de distractions, il mit de suite la propriété sous sa direction, lui offrant d’ailleurs de lui prêter main-forte pour tous les travaux un peu rudes. La jolie fermière prit pour locataire une pauvre veuve restée avec deux gars de douze à quatorze ans ; et, en faisant du bien à cette brave femme, elle associa à ses intérêts une aide dévouée.
Aussitôt que tout fut prêt pour l’exploitation régulière de la terre, Marie se mit à l’œuvre avec l’activité de son âge, de son caractère et de ses désirs de bien faire : elle demandait conseil à toutes les vieilles têtes et secours à tous les jeunes bras de la parenté. Tous se prêtaient à ses désirs. Il y avait quelque chose de si touchant dans le culte que la jeune fille donnait au souvenir de son fiancé et dans l’ardeur qu’elle mettait à lui préparer des joies, pour un retour qui n’aurait peut-être jamais lieu, que chacun s’empressait de contribuer à ses douces illusions, sans autre espoir que celui de voir Jacques cueillir un jour les peines de leur travail.
Tout allait à merveille, et pendant quelque temps, la pauvre enfant jouit pleinement du bonheur de penser que tous ses pas, toutes les ressources de sa main et de son esprit, toutes ses ingénieuses industries concouraient à l’édification de sa petite fortune, au charme de son futur intérieur ; elle allait pouvoir dire à l’arrivée du cher exilé : – Vois tout ce que j’ai fait en pensant à toi, comme tu as occupé toutes les heures de mes journées ! comme ton souvenir a fécondé tous mes efforts !…
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