Chapitre 7
Les mois passèrent rapidement au milieu de toutes ces occupations et de ces perplexités. Comme tout attachement vrai, celui de Marie ne faisait que grandir et se consolider avec l’âge et la séparation. Les dangers que courait son fiancé, les chagrins continuels, les pleurs secrets que lui causait son malheureux sort, faisaient rayonner constamment vers lui toutes les puissances de son cœur. Dieu a mis des trésors mystérieux dans l’amour de la femme, cette gracieuse providence de la famille : les douleurs, les inquiétudes, les larmes ont la vertu d’alimenter et de grandir son affection, et souvent l’être qui leur en a demandé davantage est encore celui qui est le plus aimé.
Marie, pour chasser les tristes images que lui traçaient ses frayeurs, dans le présent et dans l’avenir, recherchait les lieux qui lui rappelaient les scènes de son enfance. Tous ces petits souvenirs étaient éparpillés comme une moisson de fleurs, autour du champ de son père ; elle pouvait facilement en faire la récolte ; cette floraison de sa vie de treize ans, si tôt fauchée par le temps, conservait encore toute sa fraîcheur, tout son éclat ; aucun calice n’avait été flétri…
Partout elle retrouvait les moindres incidents de sa liaison avec le petit voisin, et ressentait comme la répercussion des plaisirs qui les avaient accompagnés : les bois reverdissants, les émanations des foins fraîchement fanés, les fraises rougissantes, la première javelle dorée tombée sous la faucille, la dernière gerbe de la ferme couronnée dans la grange : tout cela lui parlait tour à tour de cette saison mystérieuse de sa vie où toutes les choses de la terre s’étaient révélées à ses sens, avec un charme jusqu’alors incompris.
Quelquefois, sans qu’on la vît, elle s’acheminait dans le sentier des enfants du catéchisme. Ce n’était pas pour aller faire ses dévotions, car il n’y avait plus de curé à Grand-Pré ; un missionnaire y passait, seulement, de temps à autre ; le gouvernement ne lui donnait pas la permission d’y séjourner. Le commandant de la place habitait le presbytère, et depuis quelques jours l’église même avait été changée en arsenal.
Le sentier était donc devenu solitaire et voilé ; Marie seule retraçait ses sinuosités dans les foins. Quand elle passait émue, se hâtant, à cause du soir, il lui arrivait de s’arrêter tout à coup, pour se retourner : elle croyait entendre les pas rapides de quelqu’un qui accourait derrière elle comme pour lui saisir clandestinement la main, ou lui secouer dans le cou des touffes de trèfles pleins de rosée… mais elle ne voyait rien que les grandes herbes, qui, courbées un instant sous ses jupons, se relevaient après son passage en se frôlant ensemble.
Elle évitait bien d’aller jusqu’au bout du chemin, à cause des soldats effrontés qu’elle y voyait toujours ; elle se contentait de regarder de loin le petit temple de bois où elle ne pouvait plus aller prier : les portes étaient fermées, la lampe ne brillait plus au milieu du chœur, la cloche n’appelait plus personne, une sentinelle passait machinalement devant le portail… Que cette vue lui faisait mal ! L’église de sa première communion… où Jacques, un jour déjà passé, aurait dû la conduire par la main, joyeuse et couronnée de fleurs blanches !… ces portes lui semblaient fermées comme un tombeau sur le bonheur de sa vie.
Que tout était changé à Grand-Pré, maintenant ! On aurait dit qu’on avait arraché le cœur de cette population en lui enlevant son église et son prêtre ; il n’y avait plus de centre de ralliement et de vie ; les joies saintes de la religion étaient enfuies ; on ne chantait plus, on ne jouait plus, le dimanche soir, près du presbytère, sous le regard souriant du curé ; la naissance était triste et la mort sans consolation ; l’autel était profané. On ne voyait plus, aux heures de l’instruction, les petits enfants, ces amis du Christ, se presser tout grouillants sur les degrés du perron, comme les hirondelles sous le clocher, pour prendre la curée frugale.
Souvent, la petite Landry dirigeait ses pas du côté de la Gaspéreau : là, chaque buisson de noisetiers lui rappelait une fête ; c’est elle qui rapportait autrefois, dans les plis de son tablier, la récolte friande cueillie par ses frères aidés de l’ami Jacques.
En suivant toujours la côte, elle trouvait les anses qui servaient jadis de port aux petites barques des pêcheurs.
Durant la morte-saison, les jeunes gens avaient l’habitude de quitter le pays, pour aller faire la provision de poisson nécessaire pour les longs jours d’abstinence, qu’on observait si rigoureusement alors. Ils prenaient avec eux quelques produits de leurs fermes qu’ils échangeaient contre des objets de commerce, dans les comptoirs européens établis à l’entrée du golfe (du) Saint-Laurent. Et comme la pêche était tellement abondante qu’ils pouvaient en quelques jours prendre et saler la quantité de morue et de hareng suffisante à la consommation de la famille, il leur était encore facile de vendre plusieurs cargaisons aux marchands étrangers.
Ces expéditions étaient donc toujours très fructueuses ; la recette entière appartenait à la jeunesse. Le retour était une réjouissance publique. C’était le vent de la fortune, le souille du bonheur qui gonflait toutes ces petites voiles : il y avait peu de ces garçons qui ne rapportaient pas quelques beaux présents pour leurs mères, leurs sœurs, ou pour les bonnes filles du village ; des présents venus de France ! En outre, la petite caisse d’économie renfermait amplement pour payer la noce de ceux qui devaient se marier, et même quelque chose de plus pour commencer le ménage. Bien des cœurs soupiraient après l’arrivée de la flotte fortunée. À peine la voyait-on poindre à l’entrée de la Baie de Fundy que tout le monde était au rivage. Pendant qu’on chantait en chœur sur les embarcations, les chapeaux et les fichus s’agitaient aux ports, et bien des heureuses, de l’âge de Marie, se pressaient vivement du coude et se montraient en rougissant des heureux qui les regardaient aussi !
Tout cela était encore disparu… Il avait été strictement défendu aux Acadiens de posséder la moindre embarcation et d’exporter leurs produits. Les bords de la mer étaient devenus silencieux.
En errant ainsi, la fiancée de Jacques arrivait toujours à l’endroit où s’était embarquée la famille Hébert ; et c’était peut-être la raison pour laquelle elle allait faire un si long circuit, ne voulant pas laisser soupçonner le but de sa course. C’est là qu’elle avait vu pour la dernière fois des barques se balancer sur l’eau.
Assise sur une roche perdue, en attendant la venue du crépuscule, elle laissait errer son regard sur cette surface nue ; son œil s’attachait à chaque flot qui allait ou venait, et il le suivait jusqu’à ce qu’il se brisât sur la plage ou qu’il disparût au loin. Soit que la vague expirât doucement, soit qu’elle vînt, comme une montagne croulante, ébranler la falaise, elle n’avait toujours pour elle qu’une voix, qu’un mot : ce mot d’adieu qu’elle avait entendu à ce triste soir d’automne… passé déjà depuis trois ans. Parfois il lui semblait l’entendre auprès, au loin, partout, et comme répété par un chœur immense ; cependant, elle retrouvait toujours la mer vide !
Alors, elle regagnait la maison.
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