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Chapitre 2 Le prince Alexis

— Non, mon petit père, me dit un jour Jacquot sans Oreilles dans une de ces conversations qui suivirent sa bienheureuse intercession en faveur des chiens, non, dans l’ancien temps, on ne vivait pas de la même manière qu’aujourd’hui. Autrefois, lorsque l’on était grand seigneur, on vivait en grand seigneur ; mais aujourd’hui, sous le règne de notre bon empereur Nicolas, que Dieu conserve ! tout est devenu petit et mesquin, et les splendeurs des anciens temps tombent et dépérissent chaque jour ; il est très probable que le monde en est à ses dernières années et marche à grand pas vers sa fin… Ah ! je le répète, mon petit père Ivan-Andréovitch, continuait Jacquot sans Oreilles avec un profond soupir, en contemplant ce qui se passe autour de moi, il m’arrive parfois de commettre le péché de murmurer ces paroles impies :

« Pourquoi, Seigneur, avez-vous, dans votre colère, jugé bon de me laisser encore au nombre des vivants ? Il serait temps, cependant, que mes vieux os dormissent du sommeil éternel ; mes yeux ne verraient pas le temps présent et ne verseraient pas les larmes qu’ils versent ! »

Tout est réduit maintenant à un pied si petit et si mesquin, que cela fait honte à ceux qui ont vu les anciens jours. Vois mon maître le prince Danilo, par exemple : à peine possède-t-il un millier d’âmes, et, dans ce château, s’il reste trente ou quarante domestiques, c’est tout ! Peut-on considérer cela comme le service d’une maison pareille à la nôtre ? Je sais bien que la meute est belle ; mais tu n’ignores pas que sans moi la pauvre meute disparaissait.

Reste donc la meute.

Mais les musiciens, mais les chasseurs, mais les nains, mais les fous, mais les nègres, mais les coureurs, mais les muets, que sont-ils devenus ? Et cependant ils faisaient autrefois les accessoires – les accessoires, entends-tu bien ? – de toute maison se respectant un peu. Eh bien, cherche, Ivan-Andréovitch, et tu n’en trouveras plus aucune trace, non seulement chez mon maître, mais, je puis le dire, chez aucun seigneur russe ; ils vivent tous avec une parcimonie déplorable ! J’offre de parier que tu n’en trouveras plus un seul, de toute la génération actuelle, qui sache conduire un carrosse à six chevaux ; ils vont tous pauvrement à deux chevaux, sans crainte de passer pour des gens de rien ou pour des marchands !

Mais à quoi bon des chevaux pour ces gens-là ? Nous sommes arrivés à cette abomination, que l’on attelle un seul cheval à une voiture à peine visible ; le laquais s’y assied auprès de son maître, et, se croisant tranquillement les bras, il se fait conduire par ce maître devenu le cocher de son domestique !… Ah ! cher Ivan-Andréovitch, c’est moi qui vous le dis, et vous pouvez m’en croire sur parole, je ne puis voir sans en être malade le degré d’abaissement où nous sommes tombés. On peut dire tout simplement qu’il n’y a plus aujourd’hui aucune dignité sur la terre, et Dieu sait ce qui peut en advenir !

Voyez où en sont arrivés nos nobles ! il y en a qui n’ont pas honte de s’occuper d’industrie, d’autres qui ont épousé des marchandes et qui tiennent eux-mêmes leurs livres de commerce. Pourquoi ne laissent-ils pas tout de suite pousser leur barbe et ne portent-ils pas leur pantalon dans leurs bottes avec la chemise de coumach par-dessus le pantalon ? Si seulement ils tiraient de là quelques richesses, mais bah ! ils s’endettent de plus en plus ; chacun d’eux doit plus qu’il n’économisera dans toute sa vie ; et, quant à l’argent à venir, on les entend se plaindre tous les jours du temps qu’il met à arriver.

Ah ! si leurs pères, si leurs aïeux, si leurs ancêtres, que Dieu garde dans son royaume éternel ! pouvaient sortir de leurs tombes, comme ils enverraient bien vite à l’écurie 1, pour y recevoir le fouet, leurs chers petits-enfants, et là, selon les bonnes vieilles coutumes, ils leur feraient prendre de si belles frictions de knout et de verges, que ceux-ci jugeraient peut-être prudent de changer de manière de vivre.

Ainsi, tenez, mon petit père, voici notre maître Danilo-Borisovitch, eh bien, il lui reste encore un millier d’âmes, à peu près ; par conséquent, il pourrait être un seigneur. Ah bien, oui ! en a-t-il seulement la mine ? Il a fait ses études à Moscou dans une université… – comment disent-ils ? je n’en sais rien ! – ni plus ni moins que les fils d’un marchand du pont des Maréchaux ou de la Grande-Millione, et s’y est assis, à ce que l’on assure – je dois dire que j’ai peine à le croire –, sur les mêmes bancs que les fils du cordonnier et du tailleur !… Eh bien, vous, Ivan-Andréovitch, vous qui êtes un homme raisonnable et judicieux, dites-le, pour l’amour de Dieu, est-il possible que des cordonniers et des tailleurs puissent être les camarades d’un prince ? Qu’en est-il résulté ? C’est qu’il n’a ennobli ni les cordonniers ni les tailleurs, et qu’il a pris, dans leur compagnie, les façons que vous lui voyez.

Lorsqu’il est arrivé ici, au lieu d’ordonner une chasse splendide, au lieu d’offrir à la noblesse du voisinage un de ces magnifiques repas comme en donnaient ses ancêtres, quel a été son premier ordre ?

— Faites pendre et noyer les chiens !

Je lui pardonne, puisque l’ordre n’a pas été exécuté… Non, il préfère aller aux veillées chez les moujiks, danser avec leurs filles, se faire raconter par les vieillards quelque histoire du czar Ivan le Terrible, ou se faire répéter quelque antique chanson des cosaques ou des strélitz ! Est-ce là un passe-temps digne d’un prince ? Sans compter qu’il achète de vieux livres et de vieilles images à des prix fous !

Un jour, il aperçut un vieux mendiant aveugle qui, appuyé contre le mur d’un bazar, chantait, d’une voix nasillarde, une vieille chanson en l’honneur de saint Vladimir. Ah ! saints apôtres ! le prince, en entendant cette chanson, frémit de plaisir. Il saisit le vieux mendiant par la main, le fit monter dans son carrosse, l’amena avec lui au château, et, en y arrivant, le conduisit tout droit à son cabinet ; puis il plaça le vieux coquin dans un beau fauteuil de velours ; et, lorsqu’il l’eut installé ainsi commodément, il le gorgea de vin et d’eau-de-vie, lui fit apporter ce qu’il y avait de meilleur sur sa propre table ; enfin il le pria – quand il pouvait le lui ordonner et l’envoyer à l’écurie s’il refusait –, il le pria de recommencer de nouveau à chanter sa chanson de saint Vladimir. Alors, bien convaincu que le prince ne se moquait pas de lui, le vieux coquin entonna son cantique à plein gosier, et il le brailla d’un bout à l’autre, tandis que le prince se donnait la peine de l’écouter lui-même comme si c’était quelque chose de bien précieux ! Pendant trois jours – vous avez vu cela, mon petit père, puisque vous étiez ici –, pendant trois jours, il hébergea ce sale mendiant ; pendant trois nuits, ce vieux chien coucha sur un lit de plumes, et, quand il eut chanté tous ses cantiques, le prince lui donna vingt roubles, un habit complet, et le fit reconduire à l’endroit où il l’avait pris, disant tout joyeux :

— C’est de l’or que ces chansons, de l’or pur ! et je donnerais, pour de pareils trésors, jusqu’à ma dernière déciatine 2 de terre.

Voyons, Ivan-Andréovitch, n’est-ce pas de la folie, cela ?

Et, quand il lui prend l’idée de faire des fouilles, comme il dit, c’est bien autre chose ! Alors, il fait démolir tous les vieux tombeaux. Dieu lui pardonne de troubler ainsi les morts dans leur dernière demeure ! Ne l’avez-vous pas vu prendre lui-même la pioche et se mettre à creuser la terre entre deux moujiks ? Puis, quand il trouve quelque vieux brimborion de cuivre ou quelque vase de terre ébréché, qui n’est pas bon à servir d’écuelle à un chien, il saute de joie, il enveloppe tout ça dans du papier comme s’il avait retrouvé le collier ou le bracelet de la reine Soubika !

Non, non, par saint Serge, mon petit père, nous vivions autrement que cela au bon vieux temps ; alors, les grands seigneurs ne hantaient que les grands seigneurs, et non seulement des ordures comme ce mendiant aveugle ne fussent pas entrées dans leur palais pour se prélasser sur leurs fauteuils, mais ils n’eussent même jamais osé admettre dans leur familiarité des gens qui n’auraient pas été de leur rang ou qui n’auraient pas eu leur fortune ; on ne voyait ceux-ci que par occasion, comme simples connaissances, et on ne les recevait que pour compter à table quelques convives de plus que n’en pouvait réunir leur voisin. De leur côté, ils devaient, comme on disait alors, marcher sur la corde, et, s’ils s’en écartaient, on les remettait sur le chemin à coups de fouet. C’est ainsi qu’il faut procéder ; s’il ne gelait point pour les pois, ils pousseraient aussi haut que les peupliers.

Ah ! voilà comme on vivait au bon vieux temps !

Prenons pour exemple le prince Alexis, Seigneur Dieu ! quelle belle vie que celle-là. Le château était un vrai paradis : quelles richesses ! quelle abondance ! La seule argenterie de table pesait cent quarante pouds 3 ; dans la cave, il y avait des barils pleins de roubles. Et, quant à la monnaie de billon 4, comme le blé, on la déposait au grenier, dans des cases. Il y avait deux chœurs de musiciens composés chacun de soixante exécutants ; il y avait cinq cents chevaux de selle et deux cents chevaux de trait ; il y avait mille chiens, dix-huit fous, douze nègres et autant de muets. Le minimum de convives était de quarante à la grande table, sans compter les petites. On peut dire que notre maison alors ressemblait à une coupe pleine. Et le maître de tout cela, quel grand seigneur c’était, mon Dieu ! vous pourriez parcourir aujourd’hui le monde entier avec des torches allumées en plein midi, que vous ne trouveriez pas son pareil… Hélas ! tout cela a passé, tout cela a disparu pour ne plus revenir : il n’y a pas deux étés dans la même année.

Je dois être cru quand je parle du prince Alexis, car je n’ai pas toujours eu le bonheur d’être dans ses bonnes grâces.

Je fus d’abord chez lui valet de chenil, puis palefrenier. J’occupais ce dernier poste, lorsqu’un jour il lui prit l’envie, à la suite d’un dîner intime avec quelques amis, de me faire venir au dessert pour lutter avec son ours. Quand le prince Alexis daignait vous ordonner une chose, il n’y avait point à aller à l’encontre.

L’ours se dressa sur ses pattes de derrière, et nous nous prîmes corps à corps. Cela allait assez bien, et je crois qu’à l’aide d’un croc-en-jambe décisif j’allais le jeter à la renverse, lorsque le damné quadrupède, se sentant sur le point d’être vaincu, m’attrapa l’oreille et me la mangea à belles dents.

— Saukinsin, lui dis-je, veux-tu lâcher ? Non ?… Une fois, veux-tu lâcher ? Deux fois, trois fois, veux-tu lâcher ? Non ?… Attends !

Je pris mon couteau dans ma poche et le lui enfonçai jusqu’à la garde sous l’aisselle. L’ours tomba raide mort, mais mon oreille droite entre les dents. Ce que voyant le prince Alexis, il me coupa l’oreille gauche pour m’apprendre à avoir tué l’ours sans sa permission.

C’est depuis ce temps-là que l’on me nomme Jacquot sans Oreilles. Mais, comme le prince avait passé sa colère, il ne me garda pas rancune. On empailla l’ours, et on le mit dans l’antichambre contre un tronc d’arbre auquel il avait l’air de monter. Quant à moi, je fus, quelque temps après, élevé au grade de piqueur.

Par malheur, à la première chasse que je dirigeai, je laissai échapper le renard et ne pus jamais remettre les chiens sur la voie. Le prince, furieux, daigna, séance tenante, m’administrer une correction paternelle de cinquante coups de knout ; puis, de retour au château, il m’envoya à l’écurie, où l’on me compta cent autres coups de verges ; après quoi il décida que je n’étais bon qu’à garder les pourceaux, et, m’envoyant à cette intention dans une de ses propriétés, il me chassa de la maison princière.

Cinq ans plus tard, il daigna me rendre sa bienveillance. Voici comment la chose arriva.

Un matin, le prince partit pour la chasse au point du jour. Il gelait, et déjà la Volga se couvrait d’une légère couche de glace, mais si mince, qu’il était facile de la briser d’un coup de talon. C’était une chasse au rabat, et l’on tua plus de cent cinquante pièces, tant renards que lièvres. Alors on fit halte sur le plateau de Niskevo, qui, de la hauteur d’une trentaine d’archines 5, descend presque à pic sur la Volga. Le prince Alexis, déjà très content de sa chasse, voulut s’égayer encore un peu ; d’abord, il s’assit sur un baril de vodka, et, après avoir bu le premier un grand verre de la liqueur, il fit la gracieuseté d’en offrir autant à tout le monde, de sa propre main. Après quoi, voulant donner à ses hôtes une marque de sa bonne humeur, il ordonna à ses piqueurs d’exécuter le divertissement du rejak, divertissement peu pratiqué de nos jours…

En effet, je ne savais pas moi-même ce que c’était que le rejak, et j’interrogeai là-dessus Jacquot sans Oreilles.

— Oh ! c’était un divertissement des plus gracieux, me répondit Jacquot sans Oreilles. Il fallait, du sommet de la montagne dominant la Volga, piquer une tête dans le fleuve, percer la croûte de glace qui commençait à le couvrir, plonger sous l’eau, et reparaître à un endroit plus ou moins éloigné.

C’était le divertissement favori du défunt prince Alexis, que Dieu garde dans son saint royaume ! Mais, cette fois, il arriva que personne ne fut assez adroit pour exécuter le divertissement du rejak à sa satisfaction.

L’un tomba à plat, tout de son long, sur le fleuve, et, présentant une surface trop large, ne perça point la glace ; celui-là reçut immédiatement quinze coups de knout sur le dos pour lui apprendre à ne pas donner un plat ventre quand il s’agit de donner une tête.

Un autre, avant d’avoir atteint la rivière, se rompit le cou sur une saillie de la berge ; et trois autres idiots, après avoir très bien plongé et percé la glace du haut en bas, ne surent pas la percer du bas en haut, et restèrent à monter la garde chez les poissons.

Le prince eut alors un violent accès de colère ; il prit son fouet, criant :

— Ah ! drôles ! c’est comme cela que vous me divertissez ! eh bien, je vais taper sur vous jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Mais il se ravisa ; voyant qu’il ne pouvait faire faire l’exercice à ses palefreniers et à ses écuyers, il s’adressa aux petits nobles ses commensaux.

— Voyons, dit-il, essayez, vous autres, et montrez-leur que des gentilshommes sont plus habiles que des moujiks.

Mais, avec ceux-là, ce fut bien pis : un seul parvint à rompre la glace d’une façon convenable et plongea la tête la première ; mais, une fois sous la glace, craignant sans doute qu’on ne le forçât de recommencer, il fit au prince la farce de ne pas sortir.

Alors le prince Alexis sentit sa colère s’en aller sous la honte, et, fondant en larmes comme un enfant :

— Il paraît, dit-il, que mes derniers jours approchent, puisqu’il n’y a plus autour de moi un seul homme assez brave et assez adroit pour exécuter le rejak d’une façon convenable. Vous êtes tous un tas de vieilles femmes !… Oh ! ajouta-t-il, mon pauvre Jacquot sans Oreilles, où es-tu ?…

Pujis, se retournant vers ceux qui l’entouraient :

— En voilà un brave, dit-il, et qui exécutait le rejak jusqu’à trois fois de suite. Où est-il ? où est-il ? Amenez-le moi !

On s’approcha du prince, et timidement on lui dit :

— Petit père Alexis, ne te souvient-il plus que tu as daigné l’exiler parce qu’il avait démérité de toi ?

— Eût-il craché sur la tombe de ma mère, qu’il vienne, dit le prince, et je lui pardonnerai.

Alors, deux ou trois hommes s’élancèrent à cheval et vinrent me chercher au galop.

Je montai sur un des chevaux, et, un quart d’heure après, j’étais près du prince.

Si je l’avais permis, je crois que le digne seigneur m’eût embrassé.

Il voulut m’expliquer la chose ; mais, comme il n’y avait pas de temps à perdre, attendu que, vu le froid croissant, la glace épaississait d’une ligne par minute :

— Je sais, mon prince, je sais, lui dis-je.

Et je m’élançai du haut de la berge, je perçai la glace avec ma tête et reparus vingt pas plus loin.

En moins d’un quart d’heure, j’avais trois fois renouvelé la même expérience, à la grande satisfaction du prince et au grand ébahissement des spectateurs.

Je voulus recommencer une quatrième fois, quoique j’eusse la tête en sang ; mais le prince me cria :

— C’est bien, c’est bien ! assez pour aujourd’hui ; je te rends mes bonnes grâces et je te fais chef de la meute des chiens courants.

Et, en outre, il daigna me faire gratifier de vingt-cinq roubles, m’ordonna de le suivre dans toutes ses chasses, me fit présent de sa livrée, me nomma, quelque temps après, commandant en chef de ses meutes et me maria avec une femme de chambre que, dans un moment de distraction, il avait honoré de ses bontés.

Depuis lors, je restai toujours dans ses bonnes grâces et puis me vanter d’avoir été son plus affectionné serviteur.

L’année suivante, la grâce de Dieu me permit de rendre un grand service au feu prince, service qui acheva de me faire bien venir de lui.

À vingt verstes de Niskevo, de l’autre côté de la forêt d’Undol, existe le village de Zabor. Là logeait, à cette époque, un nommé Solmime, caporal en retraite. Il avait été libéré du service en raison de son âge et de quelques blessures reçues, dans l’année 1799, à la suite de Souvarov.

Il vivait donc au village de Zabor avec sa jeune femme, qu’il avait amenée de la Lituanie et qui était si belle, que l’on disait que, par toute la Russie, grande ou petite, on ne trouverait pas sa pareille.

Or, comme le prince Alexis était aussi fin connaisseur en femmes qu’en chiens et en chevaux, il était tout naturel que la femme du caporal Solmime attirât ses augustes regards.

Il voulut d’abord – car c’était un homme plein de bonnes manières que le feu prince –, il voulut d’abord l’attirer au château de Groubenski sous quelque prétexte honnête et avouable ; mais elle s’y refusa sans détour, et, quant à son mari, il se fâcha et menaça, en jurant, ou d’aller se plaindre à notre petit père l’empereur de l’affront qu’on lui préparait, ou, ce qui serait plus court encore, de tuer le prince de sa propre main.

Un jour – c’était en été, je m’en souviens –, nous allâmes chasser dans la forêt d’Undol, et, après avoir forcé une douzaine de renards, nous fîmes halte près de Zabor.

Le prince était triste et se tenait à l’écart ; ni la vue du gibier couché sur le gazon, ni les cinq ou six verres de vodka qu’il daigna boire ne purent le distraire des soucis qui l’obsédaient. Il fixait sur le village de Zabor des yeux si ardents, qu’on eût dit qu’il voulait l’incendier.

— Que m’importe votre gibier ? dit-il enfin en se tournant vers nous. Ce n’est pas ce gibier-là qui me manque… Ah ! que ne donnerais-je pas à celui qui m’amènerait la biche qui se cache dans le village là-bas !

Et, d’un geste désespéré, le pauvre prince montrait Zabor.

À peine lui eus-je entendu formuler ce désir, que je sautai à cheval et que je piquai des deux.

Arrivé à la maison de Solmime, je vis, par-dessus une haie, sa femme qui se promenait dans son jardin en cueillant des framboises. Franchir la haie d’un bond, saisir la belle à bras-le-corps, la mettre devant moi sur la selle, fut l’affaire d’un instant. Je gagnai au triple galop l’endroit où se trouvait le prince, et je déposai à ses pieds la femme après laquelle il daignait soupirer.

— Et maintenant, lui dis-je, que Votre Seigneurie se réjouisse ; je tenais à lui montrer que j’étais un dévoué serviteur.

Tout à coup, nous voyons accourir le mari ; il était tellement furieux, qu’aveuglé par la colère, il fallit écraser le prince sous les pieds de son cheval.

Je ne saurais dire précisément comment les choses se passèrent. Je me souviens seulement que l’affaire fut chaude, et que le caporal resta sur le carreau. Quant à la belle petite Lituanienne, elle vécut désormais à Groubenski, dans un pavillon retiré d’où elle ne sortit, trois ans plus tard, que pour se faire tondre et entrer religieuse au monastère de Zimorag. Le prince Alexis, qui avait la main toujours ouverte, dota magnifiquement le couvent, y fit construire une église, et y attacha, à titre d’offrande, cent déciatines de terre.

C’était une excellente femme que cette Lituanienne : le Seigneur lui donne sa part du royaume céleste ! Tant qu’elle vécut au château, elle sut toujours calmer les emportements du prince. Aussitôt qu’elle le voyait entrer en colère contre quelqu’un de ses moujiks, elle savait intervenir à temps et d’une façon si efficace, qu’elle sauva plus d’un coupable de la bastonnade qui l’attendait. Aussi, lorsque arriva sa mort, y eut-il nombre de personnes qui prièrent pour elle.

C’est moi qui annonçai cette mort au prince, et il en eût été certes extrêmement touché, si je n’avais eu à lui annoncer en même temps la mort d’Arabka, sa chienne favorite.

C’était la seconde fois que l’on voyait pleurer le prince.

— Ah ! ma pauvre Arabka, dit-il, je reconnaissais sa voix au milieu de celles de mille chiens, et, lorsqu’elle hurlait la nuit, te rappelles-tu, mon pauvre Jacquot, que je te faisais éveiller en te disant : « Jacquot, Arabka se plaint ; va voir s’il ne lui manque pas quelque chose, à cette chère petite bête. »

Et c’était vrai.

Si bien que le prince fit enterrer Arabka, força le pope à lui dire les prières des morts, et lui éleva un joli tombeau dont on voit encore les ruines dans le parc.

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