Chapitre 3 La foire de Makarief
— Il faut que vous sachiez, mon cher Ivan-Andréovitch, continua Jacquot sans Oreilles, qu’il y avait autrefois, à Makarief, une foire magnifique qui, depuis, par le bon plaisir de notre père le czar, fut transportée à Nijni-Novgorod, et qu’à cette foire se rendaient non seulement les gens des environs, mais encore des marchands des pays voisins et même des contrées les plus éloignées : les Chinois y venaient vendre leurs thés ; les Kalmouks et les Tatars, leurs bestiaux ; les Persans, leurs tapis et leurs turquoises ; si bien qu’au plus fort de la foire, on pouvait compter comme trois ou quatre cent mille hommes à Makarief.
Pour entretenir le bon ordre, il venait ici, de Nijni, de Kazan et même de Saratof, des commissaires avec des régiments de dragons ; cependant toute l’autorité et toute la force étaient au prince Alexis.
La foire s’ouvrait le neuvième vendredi après la Pentecôte. Dès le grand matin, tout était en mouvement comme dans une fourmilière ; chacun se montrait paré de ses habits de fête, se poudrait, montait à cheval ou en voiture. Lorsque tout était prêt, arrivait un sous-intendant ; – cet emploi était confié, d’habitude, à quelque petit noble ruiné. – Il se rendait directement chez le prince pour l’avertir qu’il était temps d’ouvrir la foire. Le prince nous faisait ordonner alors de nous mettre tous en rang, et, quand on lui disait que nous attendions ses ordres, il paraissait sur le perron en tenue de gala : habit rouge vermeil tout brodé d’or, gilet de brocart glacé à boutons d’argent ; perruque poudrée, chapeau à trois cornes, culotte courte et épée au côté. Il était suivi, outre nous autres, d’une centaine de petits nobles de connaissance et de pages, tous en habits de soie et en perruque. La princesse Marfa-Petrovna, vêtue d’une robe à la Pompadour richement brodée d’argent, à bordures cramoisies, les cheveux relevés en arrière et poudrés, le cou et les épaules littéralement couverts de pierres précieuses, paraissait sur le perron, suivie de ses femmes, toutes en robes de soie et poudrées, et de ses commensales, mises comme des princesses.
Il faut ici vous dire ce que c’était que les commensales : c’était une réunion des plus jolies esclaves du prince, qui lui formaient un harem ni plus ni moins qu’au Grand Sultan ; dès qu’une fille de paysan avait été la maîtresse du prince, son avenir était assuré ; elle avait une dot de mille roubles, soit pour épouser l’un de nous, soit pour entrer dans un couvent ; si elle aimait mieux rester au château avec ses compagnes, elle y restait ; mais, dans ce cas, elle était soumise à l’inspection de deux vieilles coquines, nommées l’une Vasilika et l’autre Ouliachka : c’étaient, comme laideur, deux museaux abominables, et, comme force, deux drôlesses capables de lutter avec les plus robustes d’entre nous. Lorsqu’il y avait quelque correction à administrer au harem, on pouvait s’en rapporter à elles pour frapper : elles y allaient, dans cet exercice des verges, avec toute la haine qu’a ce qui est laid pour ce qui est beau, ce qui est vieux pour ce qui est jeune.
Derrière les commensales, se tenaient les servantes, vêtues de casaquins brodés d’or et de petits bonnets de martre.
— En route ! disait le prince.
Et le cortège se mettait en chemin.
Cinquante cavaliers ouvraient la marche ; leur costume se composait d’une tunique de drap rouge, d’un pantalon bleu de ciel à bande et à ceinture d’argent, bottes jaunes, perruque poudrée et toque jaune avec la plume du même rouge que la tunique.
Derrière les cavaliers, venaient les compagnies des veneurs, des piqueurs, des écuyers, des valets de chiens ; tout cela divisé en trois escadrons : les premiers vêtus d’habits rouges et montés sur des chevaux bruns ; les seconds vêtus d’habits verts et montés sur des chevaux bai brun ; les troisièmes, enfin, vêtus d’habits bleus et montés sur des chevaux gris.
Puis venaient les palefreniers en habit couleur de framboise, avec des casquettes jaunes ornées de plumes de la même couleur que les habits, portant des écharpes d’or avec une corne d’argent brodée dessus.
Enfin, après les palefreniers, marchaient les résidents et les connaissances de la petite noblesse, montés tous sur des chevaux du prince, chacun mis selon ses moyens, mais toujours le mieux possible.
Alors venait, à une petite distance, le prince Alexis, monté dans un carrosse tout doré, traîné par six chevaux blancs dont les queues et les crinières étaient teintes en noir ; derrière le carrosse, étaient quatre heiduques ; six coureurs suivaient à pied avec leur chapeau à plumes, leurs culottes blanches, leurs souliers de satin et leur canne d’argent.
Puis arrivaient les nègres en longs habits de satin rouge foncé, ceintures d’or, ayant au cou une chaîne d’argent et sur la tête un bonnet rouge.
Après eux, s’avançait la princesse Marfa dans un autre carrosse non moins riche que le premier et traîné par des chevaux non moins beaux que ceux du prince ; tout autour de ce carrosse, sautillaient une douzaine de coureurs avec des tuniques rouge et or et tout le reste du costume blanc et argent ; ils avaient de grandes perruques poudrées et tenaient à la main leur bonnet, qui ne pouvait entrer sur leur tête.
La princesse était suivie d’une quarantaine de carrosses à quatre chevaux ; ces quarante carrosses contenaient les femmes de la suite de la princesse, et derrière chacun de ces carrosses, se tenaient deux laquais en tunique jaune.
Arrivé au bord du fleuve, tout cela s’embarquait sur des bacs préparés à l’avance et garnis de velours rouge, sur lequel les chevaux piétinaient comme sur un gazon, et les voitures roulaient comme sur un pavé ; puis on abordait à l’autre rive ; on se rendait au couvent, on y entendait la messe, on faisait une procession autour de l’église, et l’on se rendait sur le champ de foire pour bénir les bannières des différentes corporations. De ses propres mains, le prince présentait celle de la ville à l’archimandrite 1 ; la musique jouait la Gloire du Seigneur de Sion ; la mousqueterie pétillait, l’artifice tonnait. L’archimandrite jetait quelques gouttes d’eau bénite sur la bannière, le prince la hissait au haut du mât, et alors, au milieu des détonations de l’artillerie, des décharges de la mousqueterie, retentissait un immense hourra poussé par trois cent mille voix.
Tout ce bruit voulait dire que la foire était ouverte, et que, de ce moment, il était permis de vendre. Si quelque marchand malappris se fût avisé d’ouvrir sa boutique avant ce signal sacramentel, le prince Alexis n’eût point manqué de le faire rosser d’importance et eût fait jeter à l’eau ou au feu toutes ses marchandises.
Le prince se rendait ensuite avec son cortège chez l’archimandrite, qui l’invitait à dîner, tandis que le peuple de Makarief et des villages environnants se portait en foule sur un grand emplacement avoisinant la foire et sur lequel des tables étaient dressées pour un banquet.
Le prince donnait en effet, ce jour-là, un banquet à cinq ou six mille convives ; trois cents tonneaux de vin et cent barils d’eau-de-vie étaient mis à la disposition du peuple, lequel n’avait d’autre consigne que de boire et manger à bouche que veux-tu ; aussi on buvait et on mangeait si bien, que c’était une mauvaise année, celle où une cinquantaine d’ivrognes ne restaient pas morts sur place. Ce jour-là, personne n’avait le droit d’inquiéter un ivrogne, quelque lieu qu’il eût choisi pour cuver son vin : si, couché en travers du chemin, il barrait le passage à votre voiture, il fallait détourner votre voiture au risque de verser dans le fossé ; quant aux piétons, ils enjambaient par-dessus le corps de ce digne fils de Noé ; mais défense à quiconque de le toucher du bout du doigt, et cette défense était faite pour chacun, quel que fût son rang, et le prince, pour donner le bon exemple, s’y conformait le premier.
Le lendemain, le prince donnait une fête au château de Groubenski ; il y invitait tous les grands seigneurs du voisinage, qui s’y rendaient chacun avec une suite nombreuse ; les principaux marchands de la ville et les notables y étaient également conviés.
Dans les mauvaises années, le nombre des invités à cette fête était de mille à quinze cents ; dans les bonnes années, je l’ai vu monter jusqu’à trois mille.
C’était sur la pelouse, derrière le château, que le banquet des petites gens était préparé, à l’instar de celui de la veille ; il y avait la même abondance de vivres et de boissons ; à peine si l’on s’entendait parler au milieu de la musique, des chants, des détonations d’armes à feu. Le soir, on dansait partout à la lueur des torches ; on faisait venir au bal toutes les femmes et toutes les filles que l’on pouvait trouver à la foire et aux environs, et vous pensez bien que, la chair étant faible, il était difficile de sortir d’une pareille fête sans avoir péché peu ou prou. Quand les feux de joie s’éteignaient, le prince, en compagnie de quelques intimes, se retirait dans les pavillons, et nous autres, avec les petits nobles, nous continuions nos ébats jusqu’au jour.
Et, pendant toute la durée de la foire, c’est-à-dire pendant six semaines, c’était une suite non interrompue de fêtes et de plaisirs.
Pour s’assurer par lui-même que tout se passait en bon ordre, le prince Alexis daignait visiter la foire tous les jours en personne ; gare à ceux qu’il trouvait en défaut, le châtiment ne se faisait pas attendre ! C’était un homme qui n’aimait pas à laisser traîner les choses en longueur ; aussitôt que le délit était constaté, l’enquête était faite, et, l’enquête faite, le jugement était rendu ; il n’était pas besoin avec lui ni de procès-verbaux ni de paperasses ; aussi tous les marchands l’avaient pris en grande admiration et l’appelaient leur petit père et leur bienfaiteur ; eux non plus ne professaient pas une grande estime à l’égard des papiers et des grimoires ; la justice prompte et expéditive du prince leur plaisait d’autant plus que, tout en leur épargnant un temps précieux, surtout pendant la foire, elle les sauvait des mains des commissaires, des assesseurs et d’autres justiciers. Ils savaient bien une chose, les dignes marchands, c’est que, s’ils avaient affaire à tous les gens de loi, non seulement les bénéfices réalisés pendant la foire passeraient entre leurs mains, mais encore qu’ils verraient bientôt leurs économies antérieures s’enfuir à jamais du sac de cuir qui leur servait d’abri.
La manière dont le prince rendait la justice était des plus simples. Il faisait comparaître devant lui le délinquant, et, le délit constaté, celui qui l’avait commis, fût-il noble, marchand ou moujik, était traité avec la même impartialité. Le prince commençait par l’admonester, et, dans l’admonestation, il ne lui épargnait ni les gros mots ni les injures ; il daignait même parfois appuyer l’admonestation d’une paire de soufflets ou d’un certain nombre de coups de cravache données de sa propre main ; puis il faisait conduire le coupable à l’écurie, où il lui était compté un nombre plus ou moins considérable de coups de fouet ou de verges, ne se réglant ni sur la position ni sur le rang, mais seulement sur le délit ; après quoi, le coupable se rendait chez le prince pour le remercier de sa bonté et de la peine qu’avait prise sa paternelle sollicitude.
Le prince lui faisait un petit discours approprié à la circonstance, lui donnait sa main à baiser, lui faisait servir à manger et à boire, et tout finissait ainsi.
Les marchands établis en foire avaient pour consigne de vendre aussi cher qu’ils pouvaient aux riches et de les tromper de toute façon, soit sur la qualité, soit sur le poids, soit sur la mesure de la marchandise ; mais, quant aux pauvres, l’ordre le plus exprès était donné de ne leur faire aucun tort.
Une fois, le prince invita à dîner au château un marchand de Moscou qui, à chaque foire de Makarief, remportait cinq ou six mille roubles de bénéfices ; son commerce consistait surtout en soieries et en merceries.
Le dîner fini, chacun, prince et marchand, tenant sa tasse de café à la main, on engagea le dialogue suivant :
— Combien vends-tu ta levantine vermeille, Trifon-Egoritch ?
— Je la vends un grivne et quatre allines, Excellence, répondit le marchand, attendu qu’elle est de première qualité.
— C’est chez toi qu’a acheté hier la femme du pope Athanase.
— C’est possible, monseigneur ; seulement, je ne m’en souviens plus ; il me vient tant de monde dans une journée, que je ne puis me rappeler tous ceux qui viennent.
— Je te dis que la femme du pope a acheté chez toi une archine de levantine. Quel prix la lui as-tu vendue ?
— Je ne me le rappelle pas, Excellence ; d’ailleurs, il se peut qu’elle ait acheté cette levantine chez moi et que cependant ce ne soit point moi qui la lui aie vendue, mais bien quelqu’un de mes garçons de boutique.
— Que l’on m’appelle un courrier, dit le prince.
Il faut vous dire, mon cher Ivan-Andréovitch, qu’il y avait toujours près du perron une douzaine de courriers qui se tenaient à côté de leurs chevaux tout sellés pour être prêts à partir aussitôt que le prince leur en donnerait l’ordre.
Un courrier entra.
Le marchand, consterné, croyait qu’il allait être conduit à l’écurie ; mais il n’en était rien.
Le prince Alexis dit au courrier :
— Tu vas te rendre avec ce marchand à sa boutique de la foire, et là, il te remettra un coupon de sa meilleure levantine ; aussitôt tu te rendras chez le pope Athanase, tu demanderas sa femme Visigha, et tu lui diras : « Ma petite mère, voici un coupon de levantine que vous envoie en cadeau le marchand de Moscou Trifon-Egoritch Tchourine ; il vous a vendu hier un prix trop élevé, et, de lui-même, il vous prie d’accepter ce dédommagement. » Quant à toi, Trifon-Egoritch Tchourine, tu feras bien de surveiller un peu mieux tes commis, afin qu’ils ne fassent plus de tort aux gens pauvres, sinon je t’arrangerai à ma manière ; que cela n’aille pas plus loin pour cette fois ; mais prends-y garde ! J’aurai l’œil sur toi, et, si tu recommences, c’est moi qui me ferai ton commis et qui me chargerai de ta vente.
Huit jours s’étaient à peine écoulés, que le prince apprit que Tchourine avait trompé un pauvre paysan sur la mesure d’une pièce de basin.
Il se fit donner un cheval et se rendit à la foire à l’instant même.
— Eh bien, Trifon-Egoritch, dit-il au marchand, tu as oublié, à ce qu’il paraît, ma recommandation ; tu as la mémoire mauvaise, mon ami ; heureusement que moi, je l’ai bonne. Tu sais ce qui est convenu ? Je viens m’établir chez toi comme ton commis… Et vous autres, artistes en archines, hâtez-vous de déguerpir d’ici, et bien vite ! À partir de ce moment, c’est moi qui suis tout à la fois commis et marchand.
Tchourine savait qu’il n’y avait pas à plaisanter avec le prince. Il quitta sa boutique à l’instant même, suivi de tous ses commis.
Le prince Alexis se plaça derrière le comptoir et se mit à crier de sa voix la plus éclatante :
— Vous tous, gens honnêtes et chers acheteurs, nous vous prions bien instamment d’honorer notre boutique de votre confiance. Nous avons des marchandises pour tous les goûts, des satins superbes, des basins d’Angleterre, des nankins de la Chine ; nous avons toute sorte d’attifailles pour les dames, des bas, des châles, des batistes à la Pompadour ; dites ce que vous désirez, et nous vous vendrons à juste prix et à bonne mesure. Nous vendons nos marchandises au comptant ; mais si quelqu’un n’a pas d’argent, nous lui ferons crédit. S’il paye plus tard, tant mieux ! mais, s’il oublie de payer, nous ne le poursuivrons pas.
Tu comprends, mon petit père, qu’avec une pareille annonce, tout le monde se porta à la boutique du prince. Lui, derrière son comptoir, faisait face à tout, ne donnant jamais quatre archines pour cinq, mais en donnant cinq pour quatre. De cette façon, au bout de trois heures, il avait vendu tout ce que contenait la boutique de Tchourine. Il se trouva seulement que l’argent comptant n’abondait point, attendu qu’il y avait moins d’acheteurs au comptant qu’à crédit.
Quand ce fut fini, le prince appela Tchourine.
— Tiens, lui dit-il, voilà ta boutique ; je te la rends propre et bien déblayée. Dans ce tiroir, est l’argent comptant, dans ce registre sont les noms et les adresses de ceux qui ont acheté à crédit. C’est à toi de faire rentrer l’argent le plus tôt possible. J’espère que tu n’oublieras ni la femme à la levantine, ni le paysan au basin. Maintenant, allons dîner au château, quoique en bonne conscience ce fût à toi de m’inviter ; car tu me dois un fameux pot-de-vin pour avoir si bien arrangé tes affaires, et t’avoir fait finir ta foire avant tout le monde. Mais je veux bien t’en tenir quitte, et c’est moi qui te régale aujourd’hui. Viens !
Tchourine ne se pressait pas d’obéir. Il était visiblement inquiet.
— Oh ! ne crains rien, patron, dit le prince Alexis, et viens en toute confiance. Tu comprends que, s’il me prenait l’envie de te donner une petite volée de knout, je le ferais aussi bien ici qu’à Niskevo. Viens donc en toute tranquillité.
Il n’y avait rien à redire à un discours si net. Rassuré par ces paroles, Tchourine s’assit donc à côté du prince dans son carrosse.
Au dîner, Tchourine fut mis à la place d’honneur, et, pendant tout le repas, le prince se tint debout derrière sa chaise, lui servant les meilleurs morceaux, lui versant les meilleurs vins et l’appelant patron gros comme le bras. Ce n’est pas tout : en prenant congé du prince, le marchand reçut de lui un cadeau qui témoignait de sa haute bienveillance : il lui donna un petit chien et une petite chienne de la race de sa bien-aimée Arabka.
À partir de ce moment, Tchourine ne parut plus ni au château ni à Makarief, et, l’année suivante, on dit, pour expliquer son absence, que la mauvaise vente qu’il avait faite à la dernière foire avait dérangé ses affaires de façon à ce qu’il ne s’en remît jamais.
Le prince Alexis aimait beaucoup ceux qu’il savait agir avec lui hardiment et franchement. Une fois, il se promenait à la foire tout seul et sans aucun apparat, lorsqu’il rencontra un marchand qui lui avait désobéi en ouvrant sa boutique sur un autre emplacement que celui qui lui était désigné. La rencontre avait lieu dans un endroit écarté, derrière les baraques, sur une large plaine de sable au bout de laquelle s’étendait un petit lac au fond bien uni et vers lequel on descendait par une pente douce.
Le prince aperçut et reconnut son délinquant, grand garçon de vingt-cinq à trente ans, qui avait la tête de plus que lui.
— Viens ici, mon gaillard, lui dit-il.
Mais le marchand, bien convaincu qu’il y allait de sa peau, ne bougea point de place, et, se tenant à la distance d’une quarantaine de pas, il dit au prince :
— Pas si bête, mon petit père ! Je sais de quoi il retourne ; je ne me soucie pas le moins du monde de faire connaissance avec votre canne.
— Ah ! gredin de boutiquier, dit le prince, c’est comme cela que tu t’empresses de m’obéir !
Et il s’élança sur le marchand en brandissant sa canne.
Le marchand comprenait que son dos courait un danger d’autant plus grand, que le prince était dans un violent accès de colère. Il ne perdit donc pas son temps à attendre son adversaire : il se sauva de toute la vitesse de ses jambes du côté du lac. Le sable mouvant de la plaine le gênait beaucoup dans sa fuite ; mais, de même qu’il gênait le marchand, il gênait le prince. Tous deux y enfonçaient jusqu’à la cheville. Le marchand, devinant que le prince, plus âgé et moins agile que lui, devait déjà être distancé, se retourne et voit qu’effectivement il a gagné sur lui.
— Bon ! se dit-il, j’ai le temps.
Et il s’assied et se débarrasse vivement de ses bottes pour être moins gêné dans sa course ; puis, ses bottes ôtées, il s’élance de nouveau vers le lac, plus rapide qu’auparavant. Le prince Alexis, en voyant cela, pense que le petit boutiquier agit fort sensément. Il s’accroupit à son tour, et, comme lui, se débarrasse de ses bottes ; puis il reprend sa course.
Le marchand continue de se diriger vers le lac ; le prince le suit de près ; le premier entre dans l’eau, le second l’imite en tout point. Le marchand s’arrête à un endroit où il a de l’eau jusqu’au cou ; mais, comme le prince a la tête de moins que lui, où le marchand n’en avait que jusqu’aux aisselles, il en a, lui, jusqu’au menton. Tous deux sont forcés de s’arrêter à vingt pas l’un de l’autre.
Alors, ne pouvant aller plus loin, le prince se remet à appeler le marchand.
— Viens ici, lui dit-il, maraud ! j’ai un compte à régler avec toi.
— Non, mon petit père, non, pas si bête ! lui répond le marchand. Ce n’est pas moi qui tiens à régler mon compte avec vous, c’est vous qui voulez régler le vôtre avec moi. Venez donc à moi, car je ne bougerai pas d’ici.
— Mais tu veux donc me noyer, lâche que tu es ? cria le prince.
— Je ne sais rien de ce que le bon Dieu a décidé à cet égard ; mais ce que je sais, c’est que je n’irai pas à vous.
Et ils continuèrent ainsi à discuter pendant une bonne demi-heure sans que ni l’un ni l’autre bougeât de sa place ; et, comme, malgré le beau temps l’eau était assez froide, ils commencèrent tous les deux à grelotter de tout leur corps.
— Allons ! tu es un brave garçon, dit enfin le prince, et j’aime les braves comme toi, d’autant plus que je n’en rencontre pas souvent. Je te pardonne tes fredaines ; viens au château, je t’invite à dîner.
— Bon ! vous mentez, mon petit père : ce n’est pas un dîner qui m’attend là-bas, c’est une correction.
— Je ne te toucherai pas du doigt, je t’en donne ma parole d’honneur.
— Non ; mais vous me ferez toucher par d’autres, nous connaissons cela.
— Foi de gentilhomme !
— Faites le signe de la croix.
Le prince, plongé dans l’eau jusqu’aux aisselles, fit le signe de la croix plusieurs fois de suite, jurant à chaque signe de croix par son saint patron qu’il ne serait fait au rusé marchand aucune avanie.
Complètement rassuré par les signes de croix et par les serments, le boutiquier sortit de l’eau ; le prince en fit autant, et ils se rendirent dans les meilleurs termes au château, où le prince changea d’habits et en fit changer à son convive, lui donnant des vêtements de sa propre garde-robe.
— Je suis sûr que tu m’aurais noyé si j’avais été assez fou d’aller jusqu’à toi, disait le prince à Konone-Fadeitch – c’était le nom de notre marchand – chaque fois qu’il le rencontrait.
— Je n’en sais rien, mon prince, répondait celui-ci ; j’eusse fait ce que Dieu m’eût inspiré.
C’était un fin compère que Konone-Fadeitch.
Le prince avait l’habitude de s’endormir, en été, sur un fauteuil après son dessert. À cet effet, il faisait placer son siège au seuil de la porte donnant sur le balcon. Tout le temps que durait la sieste du prince, chacun devait observer le plus rigoureux silence, et cette consigne s’étendait non seulement au personnel du château, mais encore à tous ceux qui naviguaient sur leurs bâtiments, qu’ils descendissent ou remontassent le fleuve. – Sinon, à l’écurie !
Et, pour que tous fussent avertis que le prince daignait se livrer aux douceurs du sommeil, on hissait sur le château un pavillon bleu de ciel uniquement destiné à cet usage.
Un jour qu’il reposait ainsi, il fut tiré brusquement de son sommeil par une voix qui chantait sous le balcon même.
C’était celle d’un petit noble qui, en se promenant dans le jardin, s’était oublié au point de transgresser la consigne.
Il avait bien une excuse, c’est qu’en passant devant le bâtiment des commensales, il avait été tellement excité par les œillades et les agaceries de ces dames, qui savaient par le pavillon bleu que le prince dormait, qu’il en avait perdu la tête et s’était mis à chanter à gorge déployée :
Un petit sentier traverse les champs...
Mais, comme on le comprend bien, cette excuse, il n’eût point osé la faire valoir auprès du prince.
Lorsqu’il eut compris la faute qu’il avait commise, le coupable se sauva donc à toutes jambes.
— Qui a chanté le Petit Sentier ? demanda le prince en se réveillant.
La valetaille à qui s’adressait cette interrogation se dispersa à l’instant même dans toutes les directions afin de se mettre à la poursuite du coupable et de s’emparer de lui, s’il était possible.
Heureusement, celui-ci, dans sa course, avait rencontré une meule de foin, y avait fait son trou, et s’y était blotti comme un lapin dans son terrier, sans avoir été vu de personne, excepté des jeunes résidentes ; mais il n’y avait pas de danger qu’elles trahissent le secret d’un homme qui subissait une persécution à cause d’elles.
— Qui a chanté le Petit Sentier ? s’écria pour la seconde fois le prince d’une voix impérieuse.
Et, en même temps, on entendit le bruit des meubles et des glaces qui volaient en éclats.
Les valets continuaient à courir de tous les côtés comme s’ils eussent eu le diable à leurs trousses ; mais ils ne trouvèrent pas le coupable.
— Qui a chanté la chanson ? cria une troisième fois le prince d’une voix tonnante en paraissant sur le perron, son gros fouet à la main.
Personne ne savait que lui répondre : chacun cherchait, chacun courait, et l’on n’entendait que des interrogations se croisant et demandant de la même voix menaçante : « Qui a chanté le Petit Sentier ? »
— Qu’on me livre à l’instant même le coupable, dit le prince, ou toutes les échines vont répondre pour sa langue !
Même recherches sans le moindre résultat.
Le prince, furieux, rugissait comme un ours attaqué par des chiens, et jurait de manière à faire fendre les rochers de la grotte et de la cascade.
Le chef des heiduques, comprenant que son dos courait un danger encore plus grand que celui des autres – car, lorsque avaient lieu ces exécutions sommaires ayant pour but de retrouver un coupable ignoré, le prince frappait de sa propre main les chefs, et ne manquait jamais d’ajouter le treizième –, le chef des heiduques, disons-nous, s’adressa au chanteur Vasko et le supplia de prendre la faute pour lui.
Vasko, sachant parfaitement ce qui allait en retourner pour lui, commença par refuser tout net.
Alors, on le supplia avec des larmes, et l’intendant lui promit toute sorte de cadeaux, plus une gratification de dix roubles argent.
Vasko devint pensif, cligna d’un œil, se gratta l’oreille ; dix roubles argent, c’était une somme, dans ce temps-là.
Mais, d’un autre côté, son échine courait de grands dangers, car le prince était fort en colère.
— Allons, dit-il enfin, séduit par la vue des roubles, j’accepte ; seulement, faites attention, vous autres : si le prince ne me punit pas de sa propre main, ne me frappez pas trop fort.
On le lui promit.
Pendant ce temps, le prince était arrivé au paroxysme de la colère.
— Toutes ces canailles de moujiks, hurlait-il, vont recevoir mille coups de fouet ; les connaissances cinq cents, et, quant aux résidentes, que l’on me fasse venir Ouliachka et Vasilika…
Alors la consternation devint générale ; personne n’osait plus souffler mot, à peine si l’on respirait.
— Que l’on m’apporte tous les fouets qu’il y a au château ! cria le prince.
— Voilà le coupable, on le tient. Hourra ! hourra ! crièrent les petits cosaques en apercevant l’intendant, suivi de quelques heiduques qui amenaient Vasko pieds et poings liés.
Le prince s’assit sur un sofa pour rendre son arrêt. On lui amena Vasko, et tout le monde attendit avec impatience le dénouement de cette terrible scène.
— C’est toi qui as chanté ? demanda le prince.
— Oui, mon prince, balbutia Vasko.
Le prince demeura quelques instants muet et le sourcil froncé.
— Tu as une belle voix ! dit-il enfin. Qu’on lui compte dix roubles et qu’on lui donne un habit neuf.
Voilà ce que c’était que le prince Alexis, bon comme le bon pain. Seulement, il aimait l’ordre et faisait observer les règlements.
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