Chapitre 4 La fête du prince Alexis
La fête de notre cher petit père le prince Alexis tombait cinq jours après la fête de l’intercession de notre sainte Mère de Dieu, et le prince voulait que cet anniversaire fût fêté avec une grande pompe ; en conséquence, il y avait toujours des festins et des bals magnifiques. Les invités commençaient à arriver au château quinze jours ou trois semaines avant la fête, et, parmi les hôtes principaux, on remarquait d’abord les grands seigneurs des environs, puis le gouverneur de Kazan, les palatins des provinces environnantes, le général des dragons en garnison à Nijni. Il y avait des convives qui arrivaient de Moscou et même de Saint-Pétersbourg, car tous les amis du prince Alexis étaient heureux de le complimenter le jour de sa fête.
Chaque hôte principal avait au château une chambre à part. Le choix de la chambre était réglé par le rang et la situation de celui qui devait l’habiter. Un pavillon était destiné au gouverneur, un autre au général.
Quant aux petits nobles, qui arrivaient toujours pour cette fête au nombre de douze à quinze cents, on en logeait une partie dans les communs, et l’autre chez les moujiks. Ils y couchaient à terre ou sur les poêles.
La veille de la fête, il y avait service du soir, et, après le service, un dîner, mais un véritable dîner de carême. Le prince voulait éviter, tant pour lui-même que pour ses hôtes, toute occasion de commettre pendant la nuit quelque péché pouvant ternir la solennité du jour suivant et empêcher que tout le monde ne fût levé de bonne heure le lendemain matin.
Le lendemain, tout le monde se rendait chez le prince pour le féliciter ; celui-ci, en grande tenue, était assis dans le salon d’honneur, ayant à sa droite le gouverneur, et à sa gauche la princesse Marfa-Petrovna.
Les autres étaient assis selon leur rang. Les petits nobles se tenaient debout derrière ; toute la domesticité encombrait les portes.
Alors arrivait le poète que le prince entretenait uniquement pour les solennités du genre de celle qui avait lieu ce jour-là. C’était un nommé Sémione Tetich, fils d’un pope, qu’on avait envoyé à Moscou pour y étudier le métier des vers.
Le poète était nourri dans un logement à part, où il vivait tranquille ; tout son travail consistait, lorsque arrivait quelque solennité, à faire des vers ou une pastorale. À cette occasion, on l’enfermait trois semaines à l’avance dans le pigeonnier pour lui épargner toute distraction et surtout pour l’empêcher de s’enivrer.
Tetich, revêtu d’un habit de soie tout neuf et la tête couverte d’une perruque poudrée, s’arrêtait au milieu du cercle, et, après un profond salut, il dépliait son papier et lisait les vers qu’il avait faits et que tout le monde écoutait dans un profond silence. Après quoi, il s’avançait vers le prince, mettait un genou en terre, et lui présentait un papier. Le prince alors, en signe de sa haute satisfaction, lui donnait sa main à baiser, lui faisait un cadeau en argent, ordonnait qu’on lui servît à boire et à manger, tout en recommandant de veiller sur lui pour l’empêcher de mourir des suites de son intempérance ; ce qui eût été une perte, attendu qu’il eût fallu peut-être six ou huit ans pour confectionner un poète de la même force.
Tout le monde avait en outre reçu l’ordre de ne lui faire aucun mal.
Malgré cet ordre, un jour, un petit noble du prince Alexis se permit de faire une mauvaise plaisanterie au pauvre Tetich. L’ayant rencontré endormi et cuvant son vin au moment où il venait de trouver un hérisson, il s’avisa de loger l’animal entre la chemise et la peau du poète. Celui-ci, réveillé en sursaut par une vive douleur, et ne pouvant, dans son ivresse, en deviner la cause, courut comme un fou tout droit au château, en criant de toute la force de ses poumons :
— À la garde ! au voleur ! à l’assassin !
Par malheur, il se rencontra nez à nez avec le prince, lequel, apprenant la cause des clameurs du malheureux poète, daigna beaucoup rire du tour qu’on lui avait joué. Mais, en même temps, après avoir fait donner au petit noble une bonne correction, il ordonna que celui-ci portât à son tour, pendant une journée tout entière, le hérisson en question entre sa chemise et sa peau.
Après le départ de Tetich, on servait le thé, mais seulement aux grands personnages, parce que, anciennement, le thé était un régal encore fort rare dont les grands personnages connaissaient seuls l’usage. Les petits nobles n’eussent pas su comment s’y prendre pour le sucrer et le boire.
Puis, le thé pris, on faisait venir les fous. Il s’empressaient alors de faire mille tours de leur métier. Seulement, lorsqu’ils avaient bien amusé tout le monde et qu’on était las d’eux, on les mettait à la porte à coups de pied au derrière ; ce qui établissait la différence que l’on faisait entre eux et le poète.
Lorsque l’on annonçait le dîner, chacun se rendait dans la salle à manger selon son rang. Un bout de table était occupé par notre petite mère Marfa-Petrovna et les dames ; l’autre, par notre petit père Alexis et les seigneurs. Trois fois, pendant le dîner, on buvait à la santé du prince, et, à chaque santé, les assistants poussaient de formidables hourras, les canons tonnaient, les trompettes sonnaient, les chanteurs entonnaient en chœur une cantate, les nains grimaçaient, les nègres dansaient, et les convives brisaient avec fracas toute la faïence ou toute la verrerie qui leur tombait sous la main, afin de souhaiter à l’amphitryon une longue et heureuse vie. C’était alors que l’ours favori du prince, le successeur de celui qui m’avait mangé une oreille, se levait, excité par ce vacarme, se dressait sur ses pattes de derrière, et commençait une danse où il déployait certainement plus de grâce, d’adresse et de légèreté que n’eussent pu le faire les trois quarts des convives, alourdis par les nombreuses libations qu’ils avaient faites.
À sept heures, commençait le bal. Il s’ouvrait par une polonaise que dansait la princesse Marfa avec le gouverneur.
À dix heures, le bal s’interrompait pour faire place à la pastorale. Tout le monde passait dans la grande galerie. Au milieu du bruit que causait ce déplacement, les musiciens exécutaient des airs italiens qui couvraient tant bien que mal le tapage.
Les spectateurs placés, la toile se levait.
On voyait alors l’héroïne sortir de derrière un arbre. C’était le plus souvent, et tant qu’elle fut jeune, la belle Douniaka, fille du tisserand Egor, la première beauté que l’on citât, non seulement à Makarief, mais encore à vingt lieues à la ronde. Ses cheveux, relevés en arrière, étaient poudrés et ornés de fleurs. Son charmant visage était rendu plus agaçant encore par deux ou trois mouches artistement disposées. Elle était vêtue d’une magnifique robe de satin bleu et tenait à la main une houlette enjolivée de rubans roses.
Après une révérence adressée à toute la salle, elle s’avançait vers le prince et lui faisait un second compliment en vers, œuvre de Sémione Tetich.
Quand Douniaka avait récité ces vers, paraissait sa compagne Paraka, habillée en berger, portant veste, gilet et culotte de satin avec des cheveux poudrés. Alors ils se mettaient à s’entretenir en vers, d’amour et de moutons. Puis berger et bergère s’asseyaient l’un près de l’autre et se caressaient de si tendre et si amoureuse façon, que les vieillards eux-mêmes en frissonnaient de plaisir, tandis que les jeunes s’en pâmaient d’aise.
Tetich avait eu d’abord grand-peine à apprendre aux deux donzelles à réciter ses vers d’une façon convenable ; comme elles ne savaient lire ni l’une ni l’autre et qu’elles étaient toutes deux fort paresseuses, elles prétendaient ne pas comprendre les vers que leur soufflait le poète, et, par conséquent, ne pouvoir les retenir ; mais le prince Alexis avait fait appeler Vasilika et Ouliachka ; les deux mégères étaient venues chacune avec une poignée de verges, elles avaient troussé les jupes des deux récalcitrantes, qui, le lendemain, comme par miracle, savaient leurs rôles à n’avoir pas besoin qu’on leur en soufflât un mot.
Tout le monde était, d’ordinaire, fort réjoui par la pastorale, et le prince Alexis faisait alors appeler Tetich pour qu’il recueillît les compliments qu’il avait mérités ; mais, d’habitude, Tetich était hors d’état de paraître devant le prince : il cuvait son vin ; ce qui n’empêchait point qu’il ne fournît chaque année une fort belle pastorale. Dieu lui donne une part dans son royaume !
À une heure, on servait le souper. Au souper, il n’y avait guère plus de soixante plats, sous le prétexte qu’il n’est pas sain de beaucoup manger la nuit ; mais, en revanche, les vins et les liqueurs étaient servis à profusion ; chacun devait vider son verre aussitôt qu’il était rempli, ou le prince faisait verser les vins et les liqueurs sur la tête et sur les habits de ceux qui ne buvaient pas d’une façon convenable.
Après le souper, chacun allait où bon lui semblait.
Quant au prince Alexis, accompagné de quinze ou vingt de ses amis les plus intimes, il se retirait dans un des pavillons du jardin. Leur premier soin était de se débarrasser de tout le superflu de leurs habillements ; puis le prince faisait remplir une grande coupe d’or de vin de Chypre, et, après l’avoir vidée d’un trait, il la passait à l’un de ses amis, qui la passait à un autre, et ainsi de suite.
Puis, quand le dernier des amis du prince avait vidé la coupe :
— Que l’on nous fasse descendre l’Olympe, disait le prince.
Aussitôt entraient une vingtaine de résidentes portant toutes des costumes de déesses païennes, depuis les neuf Muses jusqu’aux trois Grâces ; toutes étaient ravissantes de beauté et de jeunesse.
Alors c’étaient des danses à ravir les yeux, des chants à épanouir les âmes ; et, quand le prince voyait que tous ses convives en étaient arrivés au point qu’il désirait :
— Romains, criait-il, enlevez vos Sabines !
Et chacun, s’emparant de la Sabine qu’il trouvait à sa convenance, s’empressait de disparaître avec elle.
Et c’est ainsi, mon cher Ivan-Andréovitch, que se terminait la fête du prince.
q