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Chapitre 9 La fuite

Pendant que le guide errait au bord de la mer, que maître August cherchait la maison du pêcheur, et qu’Élim s’emparait si heureusement de la barque, disons un mot de ce qui se passait au moulin, où nous avons vu arriver les naufragés au commencement de cette histoire.

Jane y était restée avec toute sa douleur.

La pauvre enfant aimait pour la première fois comme pour la première fois on aime. Ce cœur jeune et pur avait reçu sa nouvelle forme de la puissante main de l’amour, et, pour la lui faire perdre, il eût fallu le briser comme on brise un verre.

En entrant dans la seconde chambre, celle-là même où son père avait failli être assassiné par les bandits, elle était tombée sur une chaise et y était restée immobile et muette, comme la statue de l’Abattement, ne révélant son existence que par des larmes qui coulaient de ses yeux.

Tout à coup, Quenzius entra, haletant, effaré, plus pâle qu’un mort.

— Où est votre père, mademoiselle Jane ? cria-t-il, où est votre père ?

— Là où je voudrais être, répondit Jane sans faire attention à la voix émue de Quenzius, sans remarquer l’effroi qui se peignait sur son visage.

— Au nom du grand-livre, s’écria celui-ci, dites-moi par quel chemin est parti votre père ?

— Je ne sais.

— Il faut que je le sache, moi ! il est en danger.

— En danger, mon père ? s’écria Jane, que les paroles de Quenzius venaient enfin de frapper au cœur. Que dis-tu, Quenzius ? mon père ! Pourquoi ?

— Ah ! mademoiselle ! mademoiselle ! imaginez-vous que le bourgmestre van Kempenaar van Driel…

— Eh ! qu’ai-je à faire de ton bourgmestre, Quenzius ? N’entends-tu pas que je te demande comment mon père est en danger ?

— Montane nous a tous dénoncés au bourgmestre, mademoiselle.

— Tous ! qui, tous ?

— Eh bien, vous, votre père, les Russes, M. Élim. Il a dit que votre père était un traître qui avait des relations avec les ennemis, et qui avait promis aux Russes et aux Anglais de leur livrer la forteresse.

— Après ?

— Après ? Le bourgmestre a ordonné de prendre votre père, de le mettre en prison et de le juger.

— Mettre en prison mon père ! le juger ! le fusiller peut-être ! Oh ! notre malheur et bien complet !

— Hélas ! dit Quenzius, en levant ses bras et son nez au ciel.

— Eh bien, que faites-vous là, monsieur ? s’écria Jane. Mais courez donc, mais volez donc à la recherche de mon père ! Prévenez-le, pour qu’il parte, pour qu’il se réfugie à l’étranger. Qu’il parte… A-t-il de l’argent ? Prenez ces diamants, ces perles.

— J’ai pris chez le banquer tout ce qu’il faut ; seulement, je n’ai pas eu le temps de l’écrire sur le grand-livre au débit de maître August ; mais, s’il m’arrive malheur, vous l’écrirez, vous, mademoiselle… Dix mille ducats neufs.

— Mais allez donc, malheureux ! cria Jane en poussant Quenzius. Que mon père parte, entendez-vous ! qu’il parte, et qu’il ne s’inquiète pas de ma mère ni de moi. On ne fera rien à deux femmes.

— Dieu le veuille, mademoiselle ! dit Quenzius en grimpant sur le cheval de cabriolet et en disparaissant dans l’obscurité comme le fantôme d’un géant.

Jane resta écrasée. Son amour pour son père lui avait fait momentanément oublier même Élim.

Elle resta seule avec le meunier et sa femme, ou plutôt seule avec sa douleur.

Une heure après, on frappait à la porte.

— Ouvrez ! cria une voix rude, ouvrez, au nom de l’empereur !

Rien ne répondit.

— Cap de Diou ! dit la même voix, on sait que vous êtes là. Ouvrez donc, ou nous nous conduirons vis-à-vis de vous comme envers des révoltés, et nous mettrons le feu à la maison.

— MynGod ! s’écria le meunier, c’est la voix de ce même brigand qui a déjà voulu nous assassiner, Peter.

— Je t’entends, vieille sorcière ! s’écria Cabaret ; ouvre, ou nous brisons les portes.

— Ah ! mademoiselle, que faire ? dit la meunière à Jane, qui, entendant ce bruit, paraissait sur le seuil de la cuisine. Nous sommes perdus avec tout ce que nous avons.

— Ce que nous avons, dit le meunier, bon ! le maître nous le rendra toujours au centuple ; mais nous, mais mademoiselle…

— Oh ! je mourrais plutôt que de tomber entre les mains de ce bandit ! s’écria Jane. Peter, défends la porte aussi longtemps que tu pourras. Moi, je me sauve, et je tâche de rejoindre les nôtres.

— Mademoiselle, mademoiselle, prenez garde aux canaux !

— Est-ce que je n’ai pas été élevée ici ? est-ce que je ne connais pas le moindre ruisseau ?

Et, saisissant son coffre à bijoux, Jane sauta par une fenêtre basse qui communiquait avec le jardin, lequel communiquait lui-même avec la mer.

Elle était déjà sur la plage lorsque les portes tombèrent sous les coups des bandits.

Sans s’arrêter, sans savoir où elle allait, Jane courut le long du rivage. La crainte lui donnait des forces, l’espoir de rejoindre Élim attachait des ailes à ses pieds.

Seulement, tout en courant, elle criait :

— Mon père ! Élim !

Enfin, il lui sembla qu’elle apercevait quelque chose au bord de la mer, comme un bateau et des hommes qui s’y mouvaient. Mais sa voix s’éteignait dans sa poitrine haletante. Il lui semblait qu’elle était poursuivie, et cependant elle n’était plus qu’à quelques enjambées du bord ; malheureusement, le bateau s’éloignait.

Un pas de plus lui était impossible ; l’haleine lui manquait. Elle rassembla toutes ses forces pour crier une dernière fois :

— Mon père ! Élim !

Et elle tomba évanouie sur la plage.

Ceux qui la poursuivaient n’étaient plus qu’à cent pas d’elle.

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