Chapitre 8 La trahison
Le lendemain, le colonel van Waan, commandant de Flessingue, donna l’ordre d’arrêter maître August van Naarvaersen, et douze soldats et un officier furent désignés pour accomplir cette mission.
Le hasard – cette sage-femme de tout bien et de tout mal – poussa comme par miracle le capitaine Montane sur le chemin du long et maigre Quenzius, qui allait cheminant le long du canal.
Un homme en habit de marin le suivait avec une ligne sous le bras.
Montane s’arrêta.
Le nez d’un douanier, surtout lorsqu’il a atteint le développement du nez de Montane, est l’instrument le plus fin et le plus sensitif qui existe au monde.
Au temps où la civilisation était dans son enfance, on se servait de la baguette de coudrier pour découvrir des trésors ; de nos jours, ce mystérieux bâton est remplacé par le nez des douaniers. Ils sentent leur proie mieux que le corbeau ne sent les cadavres ; et la contrebande, fût-elle au fond de l’estomac de Pantagruel ou de Gargantua, ne saurait leur échapper.
— Il y a quelque chose là-dessous, dit le capitaine. Humpf ! humpf ! Quenzius hors de la maison et loin de ses livres !…
Et il aspira l’air plus bruyamment encore que la première fois.
— Ce pêcheur qui l’accompagne est un gaillard bien habile. Voilà deux ou trois fois que je lui vois prendre des poissons gros comme le bras. Pour un pêcheur, ça n’est pas naturel. Il a un paquet dans son mouchoir ; que diable peut-il y avoir dans son paquet ?
Et le capitaine Montane, pressant le pas, tira Quenzius par son manteau.
Quenzius avait d’abord fait semblant de ne pas voir Montane : il fit semblant de ne pas le sentir.
Mais Montane tira si fort, que Quenzius fut bien forcé de se retourner.
— Ah ! c’est vous, monsieur Montane ? dit-il en souriant. Enchanté de vous voir !
— Moi aussi, monsieur Quenzius.
Quenzius voulut continuer son chemin ; mais ce n’était pas l’affaire de Montane.
— Où allez-vous donc comme cela ? demanda-t-il.
— Droit devant nous, comme vous voyez, répondit celui-ci.
— Alors vous n’êtes pas bien pressé.
— Très pressé, au contraire.
— Oh ! vous ne me refuserez pas néanmoins de manger un morceau avec moi.
— J’ai déjeuné, monsieur Montane.
— Alors, de boire un verre de porter ; nous avons justement, à vingt pas d’ici, une taverne où l’on vend d’excellent porter.
Chacun a son défaut : le défaut de Quenzius était d’aimer le porter.
— D’excellent porter ? répéta-t-il.
— J’ai dit excellent, et je ne m’en dédis pas ; un douanier regarde plutôt deux fois qu’une entre ses doigts tout ce qui doit passer entre ses dents.
Quenzius avait déjà fait un temps d’arrêt, quand la commission que lui avait donnée maître August lui revint à la pensée.
— Non, je vous remercie, capitaine ; je suis tellement pressé, que je n’ai pas un moment à perdre, même dans votre agréable compagnie.
— Laissez donc, monsieur le secrétaire ! plume sèche n’écrit pas. Vous êtes pressé, dites-vous ! pour donner de l’agilité au pied, il faut donner de la pesanteur au ventre.
— J’avoue la vérité de ces deux proverbes, capitaine ; mais il n’en est pas moins vrai que je ne saurais vous accompagner.
— C’est grand dommage, mon cher Quenzius ; je voulais vous parler affaires. Je vais aujourd’hui à Vlam-huis.
— Vous irez inutilement, capitaine ; mon maître sera aujourd’hui toute la journée au moulin. Aujourd’hui, c’est le commencement du mois.
— Au moulin ? Aïe ! pensa Montane, le tonneau d’or roule de lui-même dans notre cave, il me semble. Maintenant, monsieur le caissier, vous pouvez aller où vous voudrez ; sans faire même la dépense d’une bouteille de bière, j’ai su de vous ce que je voulais savoir.
Et, lâchant le manteau de Quenzius, il le laissa libre de continuer son chemin.
Puis, appelant son digne acolyte :
— Cabaret, dit-il, suis ce drôle. – Il lui montrait Quenzius. – Fais signe, en même temps, à quatre ou cinq soldats de te suivre à leur tour. S’il tente, lui ou son compagnon, de mettre un bateau à la mer, arrête-moi ces drôles-là et conduis-les chez moi. Si tu rencontres d’autres soldats, envoie-les du côté du moulin pour prêter, en cas de besoin, main-forte à leurs camarades.
— Cela sera fait, capitaine, répondit Cabaret ; seulement, cela flaire le profit.
— Qui te dit qu’il n’y en aura pas, du profit ?
— Ah ! pour les chefs, il y en a toujours, du profit, et ce n’est pas celui-là qui m’inquiète.
— Sois tranquille, il y en aura pour tout le monde, répondit le capitaine en se frottant les mains.
Le soir, van Naarvaersen avec Élim et sa fille arrivèrent au moulin ; les matelots les y attendaient déjà depuis deux jours, et, lorsqu’il fit sombre, tout était prêt pour partir.
Van Naarvaersen tira sa montre : elle sonna cinq heures.
Élim se leva avec un profond soupir ; Jane, tout en pleurs, se jeta au cou de son père.
— Adieu, Élim, dit-elle, adieu pour toujours ; car vois-tu, j’ai un pressentiment que nous ne nous retrouverons jamais.
Élim baisa la main de la jeune fille.
— Chère Jane, dit-il en mouillant cette chère main de ses larmes, que Dieu m’écrase de sa colère si je tarde à revenir ici d’une façon ou de l’autre.
— Saperloot ! dit maître August en embrassant Élim, où vas-tu chercher de pareilles phrases ? Console-toi donc, capricieuse, puisque le nouveau printemps apportera de nouvelles fleurs. Enfin, continua-t-il en montant à cheval, c’est curieux, voyez cela. Hier, j’aurais juré que Jane ne saurait pas distinguer un coq d’une poule, et aujourd’hui… Saperloot !
Comme c’était à lui-même que parlait maître August, il suffisait qu’il se comprît.
Il y avait deux chemins pour aller à la mer : l’un tout droit, c’était celui qu’avaient pris les naufragés ; l’autre faisant un coude et tournant par Helmond.
Nos voyageurs prirent ce dernier.
Élim marchait tout pensif : maître August, voyant que l’amoureux ne parlait pas, causait avec le guide, qui portait une lanterne.
Les cinq marins suivaient et parlaient à demi-voix.
— Que diable dirons-nous à nos camarades, quand nous reviendrons sur le vaisseau ? dit l’un d’eux.
— Que nous venons du royaume des grenouilles, attendu que les hommes vivent ici comme les grenouilles chez nous.
— Allons, dit un troisième, c’est mal de casser le verre quand on a bu. De quoi as-tu manqué ici ? Est-ce d’eau-de-vie ou de jambon ? Non, Dieu merci ! une bouchée n’était pas avalée, que tu mordais dans une autre ; le premier verre n’était pas bu, que le second était déjà versé.
— C’est vrai, répondit le premier, et ce serait péché que d’être mécontent. Nous étions servis à cœur que veux-tu : le pain était blanc comme du sucre, le fromage gros comme des pierres de taille ; et, tous les matins le café !
— Ah ! quant à moi, reprit le second, je ne m’exténuerai pas à les remercier ! j’ai eu beau leur demander du pain noir, ils me répondaient toujours : Nix Gout. – Quant au café, ils le passaient dans un bas, nous donnant ce qui était clair et gardant le marc pour eux, les gourmands ! Pour le fromage, parlons-en, il n’y avait que des trous !
— Chacun a son habitude, dit le sentencieux Yorsko, et l’on ne va pas avec ses règles dans les couvents des autres. Quant à moi, si j’ai bien faim un jour, je penserai aux maîtres dîners que je mangeais chez l’honnête homme qui marche devant vous, et je réponds que je serai rassasié de souvenir.
— C’est cela, les paresseux ont toujours le carnaval en tête, reprit le second. Il est bon d’être en visite ; mais, au bout du compte, on est toujours mieux chez soi.
— N’importe ! que Dieu nous permette de revoir nos camarades, dirent les marins en doublant le pas.
Le ciel sembla d’abord exaucer ce vœu. Ils arrivèrent sans accident à l’endroit désigné pour l’embarquement. La mer était noire mais calme ; le rivage semblait solitaire.
— Godzy met ons ! dit le guide en frappant dans sa main, il devait nous attendre là.
— Saperloot ! fit maître August.
— Es-tu sûr de l’endroit ? demanda Élim.
— Comme de mon Pater, dit le guide.
On fit quelques pas le long du rivage ; mais on ne trouva ni pêcheur ni bateau.
Maître August perdit toute patience : une parole manquée était pour lui pire que le vol, pire qu’un crime.
— Saperloot ! s’écria-t-il, je les rosserai tous. Prendre l’argent et ne pas être exact ! Je les chaufferai si bien, que mes ducats fondront dans leurs poches. Maudits ivrognes ! Je parie qu’ils sont au cabaret.
Mais toutes ces exclamations n’avançaient point l’affaire, et la situation d’Élim et de ses matelots devenait de plus en plus critique.
Maître August envoya le guide sur le cheval d’Élim pour explorer le rivage à gauche, tandis que lui-même allait à la cabane du pêcheur.
Pendant ce temps, Élim, resté seul avec ses hommes, leur proposa de se mettre en quête de leur côté. Il partit, suivant la plage dans la direction opposée à celle du guide, espérant rencontrer le bateau qui devait les prendre, ou en trouver un autre à louer.
En approchant de l’endroit où pour la première fois il avait été jeté par la tempête, il remarqua quelque chose de blanc.
Il posa la main sur l’épaule de Yorsko, qui le suivait, et, étendant l’autre dans la direction de l’objet qui attirait ses regards :
— Vois, lui dit-il.
— Si je n’étais pas sûr que notre bateau est brisé, mon lieutenant, je vous dirais : Il est sorti de la mer comme un veau marin et il dort sur le rivage ; mais, dans tous les cas, si ce n’est pas lui, c’en est un autre.
— Doucement et silence, enfants ! dit Élim : il me semble que j’y vois des hommes couchés.
— Non seulement ils sont couchés, mais ils dorment, dit un des matelots ! je les entends qui ronflent.
— Et pas de sentinelles, dit Élim joyeux.
— Pas de sentinelles, répondirent les marins.
— Alors, dit Élim en baissant encore la voix, entourons-les et faisons-les prisonniers ; ne tuons que si nous ne pouvons pas faire autrement.
Les marins se séparèrent, enveloppèrent la petite barque, et se jetèrent sur les dormeurs. Ceux-ci furent garrottés et bâillonnés avant d’être réveillés.
On retira le bâillon de celui qui semblait le chef.
— Qui êtes-vous ? lui demanda Élim en allemand.
— Nous sommes des douaniers hollandais, répondit le prisonnier.
— Quel est votre capitaine ?
— M. Montane.
— Vieille connaissance, et que faites-vous là ?
— Je ne sais pas. Quatre d’entre nous ont fait une pointe dans le pays, par l’ordre du capitaine, et nous sommes restés à garder le bateau.
— Merci de l’avoir gardé pour nous, dit Élim.
— Lieutenant, dit Yorsko, la barque est parée et n’attend plus que vous.
— Portez cet homme et les armes au fond du bâtiment, dit Élim. Les autres peuvent rester où ils sont ; quand le capitaine Montane viendra, probablement serons-nous déjà loin. Tout est prêt, dis-tu, Yorsko ?
— Tout, lieutenant.
— Alors, la prière, et ramons.
La prière était finie, les rames étaient levées, lorsqu’il sembla à Élim qu’un faible cri d’appel traversait l’espace et venait jusqu’à lui.
— Stoï ! dit-il à Yorsko en lui posant la main sur l’épaule.
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