Chapitre 4 Le séjour
La vie des habitants de Vlam-huis était des plus tranquilles, et nous oserons même dire, des plus monotones.
Le maître était presque toujours occupé de sa fabrique, et la maîtresse, quoiqu’elle prétendît avoir laissé là toutes les petites affaires de ménage, s’en occupait, au contraire, avec fanatisme.
C’était la seule passion que la bonne femme eût jamais eue.
L’homme, si on le juge par les apparences du moins, est créé pour la vie nomade ; la femme, au contraire, pour l’existence sédentaire. Elle est, par sa nature, appelée à embellir la vie intérieure.
Le feu de la cuisine est le soleil d’une bonne ménagère.
Vous n’eussiez pas un instant douté de cette vérité si vous aviez vu madame Naarvaersen tournant autour de son feu comme une planète et empruntant de lui sa lumière et son éclat. On eût dit qu’elle entendait la langue muette de la vaisselle cassée sur laquelle apparaissaient les traces d’un long service. Là, on pouvait voir, comme dans un autre hôtel des invalides, une théière sans nez, une tasse sans bras, une cafetière sans jambes ; mais, de tous les blessés, l’intelligente maîtresse de la maison continuait à tirer d’importants services. Quant à l’assaisonnement et à l’invention des mets, elle ne le cédait en rien au fameux Vatel, quoique je doute qu’elle eût porté aussi loin que lui le désespoir pour un retard de la marée. Ses cornichons, par exemple, fêtés à quarante lieues aux alentours, étaient quelque chose de merveilleux. En outre, elle avait découvert ou plutôt inventé un mets au poisson qui, jusque-là, n’existait dans aucun livre de cuisine, et dont elle ne voulait confier le secret à sa fille que le jour de son mariage.
Il en résultait que, comme la mère de Jane passait tout son temps à la cuisine ; que, comme le père ne rentrait à la maison que pour le dîner, Élim, assis près du métier à broder de Jane, avait tout le temps de la regarder et de causer avec elle. Cette contemplation et cette causerie n’étaient interrompues que par la lecture de quelques vers, ou quand Élim s’amusait à dessiner en l’absence de la jeune fille. Dans ces entractes, que l’on pourrait à plus juste raison nommer l’exposition du drame, Élim lui racontait, avec une chaleur capable d’en faire fondre les neiges, les hivers de la Russie, les plaisirs du traînage, et les belles nuits d’été si bien chantées par Pouchkine, et pendant lesquelles le soleil semble ne pas quitter l’horizon.
Et Jane s’écriait :
— Oh ! que je voudrais voir tout cela !
— Pourquoi pas ? répondait en riant Élim.
Et il la regardait avec une expression qui complétait sa pensée.
Jane alors baissait les yeux avec un profond soupir et se remettait à travailler.
À quoi pensait-elle alors ?
Autrefois, j’aurais pu vous le dire ; mais j’ai oublié maintenant ce à quoi pensent les jeunes filles.
Élim, déjà gai de sa nature, et, dans cette occasion, surexcité par le plaisir de plaire, devenait charmant ; mais il avait à côté de lui un caractère encore plus gai et plus riant que le sien.
C’était celui de Jane.
Élevée dans une pension française, elle avait toutes les bonnes qualités d’une Française, auxquelles elle joignait la franchise de sa patrie ; ajoutez à cela une beauté réelle et s’épanouissant chaque jour de plus en plus, rehaussée de toutes les grâces de l’adolescence.
Tout cet ensemble rendait parfois Élim bien pensif : il est vrai que cette rêverie lui était souvent plus douce que la joie elle-même ; mais, quant à Jane, elle était toujours joyeuse. L’amour ne lui était encore qu’un joyau : elle n’en connaissait ni le bonheur ni les tourments. Souvent cette égalité d’humeur faisait enrager Élim ; mais sa colère tombait vite sous les railleries de Jane, et les jeux jeunes gens se remettaient bientôt à rire comme deux enfants.
Ainsi se passa une semaine de temps pluvieux.
Enfin, le ciel s’éclaircit, et Jane proposa une promenade au jardin, véritable jardin hollandais. Les chemins étaient sablés de sable fin et brillant ; tous les monticules étaient soignés comme des gâteaux d’amandes ; les arbres étaient taillés en charmille ; les buissons, en vase de fleurs, en colonne ou en éventail. La création semblait avoir passé sous le rabot du menuisier.
Rien n’avait gardé sa forme naturelle. Il y avait un pont sur lequel n’auraient pu se croiser deux poules, des fleurs en acier, des Chinois en bois, se cachant du soleil d’été sous des parasols au mois d’octobre ; un chasseur ajustant un canard qui, depuis vingt ans, n’avait pas eu l’idée de s’envoler du lac.
En voyant une cigogne sur une tour, Élim demanda si elle n’était pas de marbre.
— Ah ! monsieur Élim, dit Jane en riant, nous ne sommes pas tout à fait païens, et quoique, chez nous comme chez les Égyptiens, cet oiseau soit l’objet d’une espèce de culte, nous ne lui construisons pas encore un temple et ne l’adorons pas comme une idole.
— C’est dommage ; car maître Quenzius me paraît créé et mis au monde pour être prêtre de ce dieu lare, dont il a à la fois le nez et la bouche.
— Et que dites-vous de notre jardin ?
— Il est fort curieux ! c’est un musée de raretés. Quel malheur que je ne puisse pas le voir en fleur et en verdure !
— Vous pouvez vous en consoler. Sous le ciseau du jardinier, il est exactement le même, été comme hiver. Seulement, peut-être est-il encore plus triste l’été. Quant aux fleurs, je vous montrerai leur royaume, où elles fleurissent comme vos belles du Nord.
Jane ouvrit la porte de la serre. Une petite tourelle, à travers laquelle ils passèrent, était occupée par des oiseaux ; derrière un rideau de fils de fer, sautillaient et volaient une grande quantité d’oiseaux rares. Quelques-uns venaient se poser sur les doigts de Jane et manger du sucre dans sa bouche.
Élim sourit à cette idylle.
— C’est charmant, dit-il ; mais, au bout du compte, vos hôtes sont des captifs.
— Qu’importe, si je fais mes hôtes gais et heureux ? Si je donnais la liberté aux pauvres animaux, qui presque tous viennent des pays chauds, ils périraient infailliblement.
— Vous êtes si bonne, chère Jane, que, même à un faucon, vous feriez oublier sa liberté.
— Un faucon ! merci ; ce n’est pas la coutume aujourd’hui que les dames portent sur leur poing un oiseau de proie. Non, j’ai peur des faucons, et pour moi et pour mes oiseaux.
— Vous vous trompez, Jane ; un faucon bien apprivoisé est un charmant oiseau. Chez vous, il vivrait de bonbons et de caresses.
— Oui, pour s’envoler un beau jour.
— Non, pour rester sous votre toit, comme un pigeon.
— Vous me faites là un joli conte, Élim. Pensez-vous que je croie qu’un faucon porte des griffes comme simple ornement ? Mais laissons les oiseaux pour les fleurs. Les fleurs, c’est la société favorite de mon père.
— La culture des fleurs est une amusante occupation pour les vieillards, comme souvenir des plaisirs passés. C’est une leçon utile pour les jeunes gens.
— Oui, monsieur le philosophe ; et, moi aussi, je les aimerais si elles duraient plus longtemps. Il faut avoir mille cœurs, ou un seul bien froid, pour les voir mourir.
— Les fleurs sont plus heureuses que nous, Jane ; nous mourons comme elles, et elles ne souffrent pas comme nous.
— Oui ; mais, en revanche, elles ne connaissent pas nos plaisirs ! et je n’envie pas le sort des fleurs, je vous l’avoue… Vous êtes botaniste, Élim !
— Oh ! je suis amateur seulement, Jane, simple amateur. Les noms de bulbata, barbata, grandifolia, grandiflora, sont pour moi comme un alphabet arabe.
— Et vous ne rougissez pas d’avouer votre ignorance, étant dans le temple des fleurs du plus célèbre botaniste de la Hollande ?
— Non seulement j’avoue cette ignorance, mais je ne m’en repens pas. Je suis comme le rossignol des poètes persans : j’adore la rose, la seule rose blanche.
— Ce n’est pas assez, Élim, et, si vous voulez conquérir une place durable dans l’estime de mon père, il faut que vous sachiez lui parler des tiges, des feuilles, des pétales et des pistils de toutes les fleurs rares.
— Votre conseil est une loi, Jane. Je suis prêt non seulement à me suspendre aux fleurs comme une abeille, mais à pousser moi-même hors de terre comme une fleur, si vous voulez m’arroser de l’eau parfumée de votre science. C’est de Flore seulement que je puis apprendre les routes de son royaume et les noms de ses sujettes et de ses sujets. Commençons nos leçons à partir d’aujourd’hui.
— Volontiers. Voyez cette fleur ; cette fleur, par exemple, elle s’appelle aster.
— Cela signifie étoile, dit Élim. Je connais, moi, deux étoiles. Le ciel n’en a pas de plus claire et de plus brillante, et c’est par elles seulement que je voudrais guider mon vaisseau sur l’Océan.
— Ah ! laissez, je vous prie, votre Océan, qui me fait si grand peur depuis que vous avez failli vous noyer, et descendons du ciel, où nous ne sommes pas dignes d’avoir notre demeure.
— C’est la chose du monde la plus facile quand le ciel descend sur la terre.
— Oh ! que votre poésie est donc embrouillée, Élim ! N’est-ce pas cela qu’en français on appelle du pathos ? Tenez, voici une parente de votre bien-aimée rose : c’est la rose moussue.
— Ne trouvez-vous pas qu’elle a l’air d’une frileuse dans sa pelisse ?
— Voilà le feu chinois.
— Qui brûle seulement lorsqu’il est dans vos mains.
— Voici une fleur qui crie, à ce qu’assurent les Indiens, lorsqu’on l’arrache de sa tige.
— Et probablement elle crie : « Ne me touchez pas ! »
— Aucune n’a jamais pu me crier cela, car à aucune je n’ai fait de mal. Maintenant, gare au sommeil ! voici toute la famille des pavots.
— Je ne crains pas qu’ils m’endorment ; je suis trop près du contrepoison, et je dis cela par expérience, car, lorsque vous me dites : « Bonne nuit, Élim ! » j’ai remarqué que je ne dormais pas de toute la nuit.
— Pauvre Élim ! Maintenant, je comprends pourquoi il vous arrive de rêver pendant le jour. Mais où étions-nous arrêtés ? À cette tulipe ? Mais non, voilà votre distraction qui me gagne, monsieur mon élève. Passons à ce cactus qui fleurit une fois par an, et encore la nuit. Le pauvre éphémère vit deux heures ; après quoi, ses feuilles tombent.
— Deux heures ! mais, au moins, il fleurit ; pendant deux heures, il plaît aux beaux yeux qui le regardent. Au prix de plusieurs années de ma vie, je voudrais fleurir et être aimé pendant deux heures.
Et Élim regarda Jane avec passion. Jane vit ce regard et baissa les yeux.
— Il fait horriblement chaud ici ! dit-elle en rejetant sur ses épaules le châle qui montait jusqu’à son cou.
Et elle ouvrit la porte de la serre.
— Voyons, dit-elle, répétons cette première leçon, et voyons quelle place aura gagnée mon élève ; en pénitence dans un coin ou la permission de jouer dans la cour. Ainsi, par exemple, monsieur Élim, faites-moi la grâce de me dire quelle est cette fleur, demanda-t-elle en cueillant une tubéreuse.
— Je ne sais pas, répondit Élim en regardant toujours la jeune fille.
— Mais que savez-vous donc, Seigneur mon Dieu ? s’écria-t-elle.
— Aimer, et aimer avec passion ! lui dit le jeune homme en lui saisissant les deux mains.
— Et que veut dire cela, aimer ? demanda Jane avec une naïveté qui n’avait rien d’affecté. Supposez la question faite par une femme de trente ans, cher lecteur, ce sera une finesse au lieu d’une naïveté.
J’ai lu dans les livres, et j’ai entendu tant de dissertations sur l’amour, que je suis prêt à dire comme Jane : « Qu’est-ce qu’aimer ? »
Les uns disent qu’aimer, c’est désirer ; un autre, qu’aimer, c’est oublier complètement le côté matériel de l’amour. Les uns disent qu’il n’y a pas d’amour sans argent ; les autres, que les riches ne sauraient jamais aimer. Et vous avez beau, philosophes, réalistes, spiritualistes, épicuriens, platoniciens et même amoureux, raisonner sur l’amour, plus vous entasserez raisonnements sur raisonnements, plus la question sera embrouillée.
Ne vous étonnez donc pas, cher lecteur, du trouble où cette simple question jeta notre amoureux. Il ne trouva pas un mot à répondre et baissa les yeux sur la fleur que Jane tenait à la main ; et, sans songer à ce qu’il répondait :
— C’est une campanule, dit-il.
Jane éclata de rire.
— Ah ! dit-elle, vous êtes un cruel élève, et je ne crois pas que, dans votre mémoire plus que dans la neige de Pétersbourg, dont vous me parliez l’autre jour, on puisse semer des fleurs.
— Je vous l’avoue, Jane, je ne comprends les fleurs qu’en couronne. Un oiseau de paradis nous paraît beau, nous n’avons pas besoin pour cela de connaître son vrai nom : nous savons qu’il vient du ciel, voilà tout. Supposez que, ni vous ni moi, ne connaissions le nom de la rose, en sentirions-nous moins son parfum pour cela ?
— Oui ; mais mieux vaut, il me semble, sentir l’odeur et, en même temps, connaître le nom de la fleur que l’on respire. Les campanules n’ont pas ces grandes feuilles… Mais regardez donc !
Élim regarda en effet, et, pour mieux voir, il leva la main de Jane vers ses yeux, et, en même temps, baissa les yeux vers la main de Jane.
Il en résulta que son visage se trouva à peu près à la même hauteur que celui de la jeune fille, et que, comme la porte entrouverte de la serre établissait un courant d’air, les cheveux de la jeune fille, soulevés par le vent, effleurèrent le visage d’Élim.
Le jeune homme releva les yeux : il vit à quelques lignes de lui les yeux bleus, les joues roses, la bouche fraîche de Jane ; il sentit son haleine parfumée.
Vous savez la quantité d’électricité que contiennent les cheveux d’une femme. Élim n’eut pas la force de résister ; il entoura de son bras la taille de la jeune fille, et, avec un élan passionné, avec un cri d’amour, il appuya ses lèvres sur les lèvres de Jane, étouffant son étonnement dans un baiser.
Jane se dégagea des bras du jeune homme.
— Oh ! cria-t-elle à Élim, je n’aurais jamais cru une pareille chose de vous.
Et, toute pleurante, elle s’enfuit de la serre.
Le jeune homme, anéanti, resta à la même place, immobile, les bras ouverts. Une bombe éclatant dans sa poche l’eût moins effrayé que cette sévérité inattendue, qui cependant avait quelque chose d’incompréhensible par son côté enfantin.
q