Chapitre 5 Ce que c’est qu’aimer
Elim se frotta les yeux, se croyant sous l’empire d’un rêve. Pourquoi Jane se fâchait-elle ? D’où lui venait cette grande colère ?
— Elle ne me paraissait cependant pas si indifférente pour moi, se disait-il ; il me semblait qu’elle écoutait assez bien et répondait à mes yeux dans le langage qu’ils lui parlaient. Le baiser que je lui ai donné était inattendu, c’est vrai ; mais ses lèvres n’ont pas fui les miennes. Il n’est vraiment pas possible que je me sois trompé à ce point.
Tout ému de crainte, Élim entra dans la salle à manger ; mais il chercha vainement les regards de Jane.
Jane boudait sérieusement, et, quand le coupable lui adressa la parole, elle se contenta de lui répondre par oui et par non.
Mais Élim s’obstinait. Plus Jane lui témoignait de froideur, plus le jeune homme tenait à recevoir son pardon.
Enfin, il pensa qu’il fallait se modeler sur elle, et se retira dans sa chambre, bien décidé à ne reparaître ni pour le thé, ni pour le souper.
— En vérité, cela ne ressemble à rien ! se disait-il à lui-même en marchant à grands pas. Si jeune et en même temps si capricieuse ! Que dis-je ! capricieuse ? Pis que cela, méchante ! Comme c’est heureux que je ne sois pas plus amoureux d’elle.
À ces mots, il soupira.
— C’est vrai qu’elle est belle ; quant à cela, il n’y a rien à dire : elle est faite comme Vénus, pure comme le jour ! mais quel caractère ! un vrai serpent… Oui, oui, mademoiselle Jane, tout est fini entre nous, je vous en réponds, et vous pouvez maintenant, si cela vous amuse, faire la coquette avec Quenzius.
La porte de la chambre d’Élim s’ouvrit et le domestique parut.
— Monsieur veut-il prendre le thé ? demanda-t-il.
— Hein ? fit Élim, qui n’avait ni entendu ni compris.
— Je demande si monsieur veut venir prendre le thé, répéta le domestique.
— Tout de suite, à l’instant même, j’y vais, répondit le jeune homme. – Eh bien, oui, dit-il quand le domestique fut sorti, j’y vais, mais pour ne pas plus faire attention à elle que si elle n’y était pas.
En effet, Élim entra au salon d’un air gai, et, au lieu d’aller s’asseoir, comme à l’ordinaire, auprès de Jane, il s’assit près de maître August et se mit à bavarder et à rire avec lui.
Mais Jane, qui, auparavant, prenait toujours part à tout ce que disait ou faisait Élim, Jane ne paraissait pas même s’apercevoir qu’il fût là.
Bien plus : elle semblait avoir oublié toutes les habitudes d’Élim. Il détestait le thé trop sucré, et elle lui mettait trois morceaux de sucre dans son thé. Elle lui proposait de la crème, et il était de notoriété publique qu’Élim prenait son thé au citron.
Le jeune homme était furieux. Jane lui semblait un monstre ; il est vrai que c’était le plus joli monstre du monde. Élim était capable de deux choses, tant son exaspération était grande : c’était de se brouiller avec elle pour la vie tout entière, ou de la prendre dans ses bras et de la serrer sur son cœur devant son père et sa mère.
Je me suis souvent demandé quel était le plus doux pour les amants, ou leur première caresse, ou leur première brouille ; mais c’est à rendre fou quand les deux choses viennent ensemble.
Élim rentra dans sa chambre, étouffant de rage. S’il avait su par cœur le monologue de Figaro, il l’eût dit d’un bout à l’autre ; mais, ne le sachant pas, il se contenta de s’écrier :
— Oh ! les femmes ! les femmes !
Élim, de peur d’être entraîné à rentrer au salon, se déshabilla et se coucha, en se mordant les poings.
À minuit, il se tournait et se retournait encore dans son lit, sans avoir trouvé autre chose à dire que son éternelle exclamation :
— Oh ! les femmes ! les femmes !
Vers deux heures du matin, il finit par s’endormir.
Que lui arriva-t-il pendant son sommeil ? De quel abominable cauchemar fut-il obsédé ? Je n’en sais rien ; mais le fait est qu’il se réveilla sur le tapis.
Il s’habilla, se trempa dans l’eau de la tête aux pieds ; puis, ne se sentant pas encore suffisamment rafraîchi, il descendit au jardin, afin d’y rassembler ses idées pour un nouvel entretien.
Sans savoir pourquoi, il s’approcha des portes de la serre. Il y rencontra le jardinier, un arrosoir à la main et la pipe à la bouche.
— Il n’y a là personne ? demanda Élim, voulant dire n’importe quoi au Hollandais.
— Comment ! personne, monsieur ? dit-il. Mais il y a plus de mille fleurs et cent oiseaux.
— Spirituelle plaisanterie ! dit Élim en entrant dans la serre et en tirant la porte derrière lui.
— Zoo ! zoo ! murmura le Hollandais en secouant la tête.
Et il s’éloigna en souriant.
Élim, entré dans la serre, s’approcha involontairement du massif de tubéreuses près duquel il avait été si heureux et si malheureux la veille. Son âme nageait dans le parfum des fleurs comme la péri indienne. Cette atmosphère embaumée sembla s’emparer de lui ; elle pénétrait par tous ses pores, elle lui inspirait une mélancolie irrésistible.
— Oh ! mon Dieu ! murmura-t-il, comme c’est étrange ! Je n’ai jamais été si heureux et si malheureux à la fois.
Et il s’assit sur un banc tout entouré de rosiers, et, sentant de plus en plus la suave tristesse l’enivrer, il n’essaya plus de résister et laissa tomber sa tête dans ses deux mains.
Alors son cœur, gros de soupirs, se dégonfla ; ces larmes si douces, qu’on les retient le plus longtemps qu’on peut dans sa poitrine, montèrent de sa gorge à ses yeux. Il les sentit couler entre ses doigts, et, n’ayant plus ni la force ni la volonté de se retenir, il murmura de sa voix la plus douce, comme s’il parlait pour lui-même :
— Jane ! ma bien-aimée Jane !
En ce moment, il lui sembla entendre un faible bruit à ses côtés, comme serait le bruit causé par le vol d’un oiseau.
Il releva son visage tout baigné de larmes et poussa un cri.
Jane était devant lui.
Il ouvrit les bras en répétant :
— Jane ! ma bien-aimée Jane !
La jeune fille tomba sur son cœur.
— Oh ! dit-il presque aussitôt, tant l’homme est impuissant au bonheur, Jane, Jane, que tu m’as fait de mal !
Ce fut Jane alors qui lui présenta en souriant ses lèvres roses et innocentes. Élim, comme s’il eût craint qu’elle ne lui échappât de nouveau, lui prit la tête par derrière avec ses deux mains, et, cette fois encore, les bouches des deux jeunes gens se touchèrent.
Jane repoussa doucement Élim.
— Pourquoi me repousses-tu, Jane ! lui demanda le jeune homme.
— Je n’en sais rien, répondit l’enfant ; ce n’est pas moi que te repousse, Élim ; ce n’est pas mon cœur, ce sont mes mains. – Vilaines mains ! prends-les, elles ne te repousseront plus.
Élim les prit et les couvrit de baisers.
Tous deux parlaient ensemble, tous deux se regardaient ; leurs bouches riaient sans qu’ils sussent ce qui les faisait rire. Ils se tutoyaient : quel était celui qui avait commencé à tutoyer l’autre ?
Ils eussent été bien embarrassés de le dire.
— Qu’avais-tu donc hier, méchante ? demanda Élim.
— Je n’en sais rien. Je me suis sauvée sans savoir pourquoi je me sauvais. Il me semblait que tu m’avais brûlé les lèvres avec un fer rouge.
— Mais après ? mais le soir ? demanda le jeune homme.
— J’ai voulu te tourmenter, dit Jane en jouant avec ses cheveux ; mais, pour te dire vrai, c’est moi que j’ai tourmentée : je n’ai pu dormir et je t’ai appelé toute la nuit.
— Hier, tu as demandé ce que c’était que d’aimer, Jane.
— Est-ce cela, aimer ? En ce cas, cela fait bien du mal… mais encore plus de bien.
— Capricieuse enfant ! s’écria Élim.
— Oh ! ne te fâche pas, Élim. Tu me fais peur quand tu es en colère, si grand-peur, que, lorsque je t’ai vu venir, je me suis cachée derrière ce banc. Justement tu es venu t’y asseoir. Alors j’ai regardé à travers les branches, j’ai vu que tu avais la tête entre tes mains ; j’ai voulu profiter de cela pour me sauver sur la pointe du pied ; mais, tout à coup, il m’a semblé que tu pleurais : alors je n’ai pu faire un pas de plus. Tu sais la fable de Daphné changée en laurier ; je me suis tâtée pour voir s’il ne me poussait pas des branches. C’est en ce moment-là que tu as dit : « Jane ! ma bien-aimée Jane ! » J’ai senti mon cœur se fondre. Tu as relevé la tête, ton visage était plein de larmes. J’ai cru que j’allais étouffer, et, si tu ne m’avais pas ouvert tes bras pour me recevoir, je serais tombée à terre, évanouie, morte... Ah ! pourquoi donc est-ce que je t’aime tant ?
— C’est que tu aimes pour la première fois, Jane.
La jeune fille posa la main sur son cœur.
— Et pour la dernière, dit-elle ; et toi ?
— Oh ! moi, s’écria Élim, ce n’est pas assez pour moi de t’aimer dans ce monde, je veux encore t’aimer dans l’autre.
Jane ne demandait plus ce que voulait dire le mot aimer.
Le jardinier entra ; il venait arroser les fleurs.
Nos jeunes gens se séparèrent en disant, chacun de son côté :
— Toujours ! toujours !
Puis ils sortirent, l’un par une porte, l’autre par l’autre, et rentrèrent dans leurs chambres pour savourer en paix leur bonheur.
q